CHAPITRE VI
La jeunesse catholique et les œuvres postscolaires. — L'initiation dans les collèges : conférences d'œuvres. — Qualités nécessaires. — L'insuccès des « Jean-qui-pleurent ». — Être de son temps. — Congrès et revues de « jeunes ». — Les cercles d'études : ce qu'on y fait. — Pour les ruraux. — A quoi pourraient servir les lectures.
Les œuvres complémentaires de l'école, ayant un caractère nettement religieux, se développent en France. Nous le disions au début de cette étude et à l'appui de notre affirmation, nous avons apporté quelques chiffres que nous aurions voulu plus nombreux encore.
Une des preuves — indirecte, il est vrai — du développement de ces œuvres, c'est le zèle joyeux et l'ardeur intelligente avec lesquels la jeunesse catholique prend à la campagne post-scolaire une part de jour en jour plus grande. Chaque année augmente le nombre des jeunes recrues. Dès le collège, dans des réunions spéciales, on les a initiés à la vie des œuvres : ce que Jadis on apprenait au bout de deux ou trois ans de la vie d'étudiant, ils le savent alors qu'ils n'ont point passé leur « bachot ». Et d'avoir appris comment on
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est un « chrétien », dans le vrai sens du mol, cela ne les a certes pas empêchés d'être forts en thème ou en « math ». Et plus tard, quand ils seront à la Faculté, d'avoir eu la notion de Tapostolat, cela leur vaudra peut-être de ne pas perdre leurs vingt ans « à faire hêtement la noce ». Tout cela, les directeurs de maisons d'éducation le comprennent de plus en plus, et de plus en plus, ils s'efforcent de donner à leurs élèves le goût des œuvres. D'ailleurs, à dire toute ma pensée, je me demande comment des religieux pourraient hésiter à préparer leurs jeunes gens à être des « apôtres ». Ils n'hésitent pas... seulement il y a tant de difficultés... Ne serait-ce que les programmes scolaires... Pour dédaigner ces mille obstacles, que ces éducateurs songent un instant à la force de pénétration que le catholicisme posséderait bien vite, si, dans les collèges, les âmes étaient formées en vue de cette action ! La moitié des élèves de l'enseignement secondaire appartiennent aux établissements congréganisles : que ne pourraient accomplir ces «jeunes », si, avec le diplôme de fin d'études, ils emportaient au cœur la ferme résolution de travailler, dans la mesure de leurs forces, à rapprocher du Christ la nation dans laquelle Dieu les a placés!
Mais je tiens à ajouter immédiatement que, pour réussir, ces a jeunes » devraient posséder une qualité indispensable dans notre pays : ils auraient besoin de bonne humeur, de beaucoup de bonne humeur. Les apôtres grincheux, qui toujours pestent contre leur siècle et leur patrie, font assurément peu de conquêtes : la sympathie va à qui sait l'inspirer. Les moroses, les rébarbatifs, les pessimistes, les laiidatores temporis acti^ tous ces Jean-qui-pleurent et tous ces Jeanqui-grognent restent isolés, et la doctrine qu'ils préconisent, ils la prêchent dans le désert. Pour agir efficacement sur son temps, il faut commencer par
l'aimer. Voilà, à notre avis, une règle essentielle. Il en est une seconde, non moins importante : son temps, il ne suffît pas de l'aimer, il faut encore le connaître, en savoir le fort et le faible, le bon et le mauvais côté.
Cet entrain joyeux, ce zèle éclairé, nous les rencontrons chaque jour davantage dans la jeunesse catholique. La chose est surtout sensible dans les congrès. Durant les quinze derniers mois, les jeunes chrétiens ont multiplié leurs assemblées; à Besançon, à Paris, à Lyon, à Lille, à Arras, à Valenciennes, à Cahors, à Boulogne-sur-Mer, à Paray~le-Monial, un peu partout, ils se sont réunis, entre eux, pour étudier les méthodes d'apostolat et pour s'entraîner à l'action. En commun, ils ont examiné les différentes œuvres, ils en ont discuté l'organisation et ont recherché les progrès réalisables ; et cela, sans animosité contre quiconque ne pensait pas comme eux. Lisez, par exemple, le vibrant rapport de M. Petit de Julleville à l'assemblée de Besançon '' , et vous verrez comment ils savent apprécier les efforts de leurs concurrents. 11 est vrai que l'exemple leur avait été donné par un des orateurs politiques dont s'honore justement la Suisse, M. de Montenach, qui, avec une impartialité remarquable, avait parlé de la forte association de la jeunesse protestante.
Ce n'est pas seulement dans leurs congrès que les « jeunes » s'occupent d'œuvres d'apostolat. Dans leurs revues, ce sujet est un de ceux qui sont le plus souvent traités. Ouvrez celles-ci, vous trouverez dans chaque numéro quelque article sur ces questions. Et ne croyez pas qu'il s'agisse là de pages inspirées par une juvénile éloquence : ces jeunes gens ont déjà le sens des choses pratiques, ils savent que les « grandes phrases » ser-
J. Cf. Compte rendu du Congrès de Besançon, p. 202 et sq.
vent mal une cause et ils se préoccupent moins des « mots à effet » que des détails d'organisation. J'ai là sur ma table les derniers fascicules de ces diverses publications : dans l'un, on peut lire des renseignements très utiles sur « les projections (l'auteur ne croit pas indigne de lui d'indiquer les noms des fabricants d'appareils et les prix des divers instruments) ; dans un autre, je découvre une enquête sur la façon de « travailler efficacement à la formation sociale de la jeunesse ouvrière ». Il me serait facile de multiplier les exemples, et, à dessein, j'ai laissé de côté les revues qui se proposent spécialement d'initier leurs lecteurs aux œuvres apostoliques comme le Bulletin de la commission des Patronages, la Chronique du Sud- Est, le Clergé et les Œuvres, le Patronage des jeunes filles et tant d'autres.
Tout cela est un heureux symptôme. Tout cela indique que, chaque jour, la jeunesse chrétienne porte plus d'intérêt à la vie d'apostolat.
11 nous semble que dans chaque centre de population un peu important, quelques jeunes gens appartenant à la classe aisée pourraient se réunir et organiser pour leurs camarades des classes populaires des conférences, des réunions d'études, des promenades scientitiques ou artistiques. Sans doute, déjà, on signale des groupements de ce genre dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, dans la Manche, en Saône-et-Loire, à Orléans, à Blois, à Lyon, autour de la vaillante Chronique du Sud-Est, et dans bien d'autres localités. Il y a là un mouvement qui, nous l'espérons, ira se développant.
D'autre part, les petits Cercles d'études tendent à se répandre de plus en plus dans les patronages. Les Œuvres de jeunesse deviennent, en effet, chaque jour
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davantage des œuvres de formation — formation religieuse, sociale et civique — et non plus seulement des Œuvres de simple préservation. Or, pour former un ieune homme, l'action du Cercle d'études est très puissante^. Dans ces réunions périodiques, on examine, en présence et sous la direction d'un homme compétent, les questions les plus diverses, mais qui toutes, par un point quelconque, touchent aux problèmes religieux. La religion est au fond de tout, a-t-on dit. On s'en convainc quand on dirige les discussions d'un de ces Parlements minuscules.
Pour donner de l'intérêt et de la vie aux séances, on estime généralement qu'il est bon de laisser à chaque opinion liberté de s'exprimer, mais il est non moins nécessaire de veiller à ce que le débat ne dévie pas et surtout il est indispensable de signaler et de corriger les erreurs doctrinales. Toutefois, lorsque sur une question l'Eglise ne s'est pas prononcée ou n'a pas eu à se prononcer, il serait dangereux d'ériger nos convictions personnelles en dogmes du catholicisme * ; contentons-nous d'indiquer ce que nous croyons être la vérité, — vérité historique ou vérité scientifique. In dubiis libertas.
Dans les petits cercles, et la chose se comprend, on s'occupe très souvent de questions sociales. Apprentis et jeunes ouvriers sont naturellement désireux de discuter ces problèmes dont la solution ne peut les laisser indifférents. Une excellente méthode consiste
1. A la sixième journée des patronages, M. l'abbé Mury, directeur du patronage du Bon-Pasteur à Lyon, a montré d'une façon pcremptoire la nécessité de ces cercles d'études et répondu aux objections qu'on formule à leur encontre; le R. P. de Kerraoul, S. J., a parlé dans le même sens; aussi l'assemblée a-t-elle voté une résolution préconisant la création de ces groupes d'études.
2. A. cette même réunion des patronages, MM. les abbés Ackermann et Mury ont insisté sur la part de liberté qui devait être laissée dans l'exposé et la discussion des questions soumises au Cercle d'études.
à habituer ces adolescents à se rendre compte de la complexité de la vie économique et à les bien pénétrer tout d'abord de cette idée que les choses ne sont pas aussi faciles à régler que le prétendent les beaux parleurs socialistes. Ceci fait, à la lumière de l'encyclique Reruin Noi>arum, on étudie l'organisation moderne, on en recherche les vices et l'on fait connaître les solutions proposées parles chrétiens sociaux \
Dans les œuvres de jeunesse, nous le répétons, le nombre des « petits cercles » augmente tous les jours. Et dans ces réunions, il y a un entrain et un désir de s'instruire absolument remarquables.
Ces jeunes gens, qui veulent apprendre leurs devoirs et leurs droits, manifestent parfois avec exubérance leurs sentiments, leurs enthousiasmes et leurs antipathies. On en a eu la preuve au récent congrès de Blois. Il y a, nous affirme-t-on, des catholiques qui ont été choqués de ce que ces adolescents n'aient pas eu toute la modération des personnes dàge mùr. Nous n'avons pas éprouvé au même degré pareille impression : sans doute, la prudence est une chose utile, indispensable même, dont nous n'avons garde de médire. Mais la vie et l'entrain sont peut-être encore plus nécessaires : il y a des partis qui meurent, qui sont morts de sagesse... Il n'y en a pas que la sève juvénile ait étouffés.
D'autres catholiques ne sont pas sans craintes en voyant des jeunes gens de seize à dix-sept ans se mettre à étudier et à discuter les difficiles problèmes de l'heure présente. Nous comprenons ces inquiétudes, mais une double constatation nous ^rassure : c'est d'abord que, dans les petits cercles, ces études et ces
1. On trouvera, dans la partie documentaire de cet ouvrage, des détails sur l'orsanisation des cercles d'études. .«
discussions ont lieu sous la direction d'une personne compétente et de doctrine sûre ; c'est, en second lieu, que ces jeunes gens appartiennent à la classe laborieuse et que, forcément, sauf de très rares exceptions, soit au bureau, soit à l'atelier, ils ont entendu ou entendront exposer les opinions les plus hétérodoxes. Ces apprentis et ces petits ouvriers, on ne saurait avoir la prétention de les élever en « serre chaude ». Lïmportant est de leur donner une forte instruction et une profonde formation religieuse : et, ensuite, il n'est pas mauvais, il est même très bon d'examiner et de critiquer avec eux les théories, le plus souvent subversives, prônées dans les milieux où ils sont appelés à vivre. Il faut aider ces jeunes gens à se faire des convictions solides et raisonnées : les cercles d'études correspondent admirablement à ce besoin. Et voilà pourquoi nous sommes heureux de constater le développement de ces groupements de travail.
11 ne faudrait point croire que ces cercles d'études convinssent seulement aux patronages urbains : les œuvres rurales peuvent — nous serions tenté de dire doivent — être dotées de ce puissant instrument de formation intellectuelle et sociale. Sans doute, il faut tenir compte de la différence des milieux ; assurément les questions proposées devront, être autres, mais le prêtre qui a réuni quelques jeunes paysans a devant lui une série inépuisable de matières propres à intéresser son auditoire. Je ne parle pas de l'histoire de l'Eglise ou de celle de notre patrie qui doivent faire l'objet d'entretiens aussi bien à la campagne qu'à la ville; mais les sciences naturelles et physiques, l'histoire locale, et enfin les problèmes agricoles nous semblent plus particulièrement de nature à être traités dansJes cercles ruraux.
Très souvent, un curé de campagne voudrait organiser une œuvre de persévérance, un groupement d'étude et de distraction ; plein de zèle, il est cependant fort embarrassé pour « lancer » son affaire. Nous en avons eu parfois des témoignages touchants. Nous ne saurions reprendre ici ce que nous avons dit ailleurs sur les multiples formes que peut prendre un patronage rural naissant (associations denfants de chœur, réunions d'enfants du catéchisme, promenades, récompenses) et force nous est de renvoyer au Bulletin de la Commission qui cette année a de nouveau traité la question ^ Toutefois, il est une méthode qui n'a guère été signalée et qui, dans certaines circonstances, pourrait peut-être donner de bons résultats. En étudiant les œuvres non confessionnelles, nous avons constaté le succès très vif des lectures. Pourquoi na pas employer le même procédé? Qui empêcherait le curé dune paroisse rurale d'inviter cinq ou six jeunes gens, parmi les plus intelligents de la commune, à venir chez lui, et, là, il leur lirait ou leur ferait lire à haute voix quelques pages amusantes des Lettres de mon moulin, un conte de Coppée ou bien encore des poésies de Lamartine, voire même de Victor Hugo. Pourquoi pas? Je suis certain que si ces morceaux, habilement et prudemment choisis, sont lus en toute simplicité, précédés d'une courte mais claire explication, nos jeunes gens prendront goût à la chose et qu'à la prochaine séance ils seront au grand complet. 11 n'y aura plus qu'à continuer, et peu à peu à augmenter le nombre des auditeurs — et aussi des lecteurs volontaires.
\. On peut consulter l'excellent ^lanuel de M. l'abbé Lecomte qui fait autorité en la matière. CI. Velit Manuel pour la fondation et la direction des patronages ruraux, 4« édition, 1899; imprimerie Martin. Châlons-sur-Marne. On lira aussi avec fruit les Réflexions pratiques sur la nécessite et la direction des patronages déjeunes gens, par M. l'abbéGalouillat (Bureaux de la 'Commission des Patronages, 7, rue Coetlogon, Paris).