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CHAPITRE II

LES UXIVEnSITES POPULAIHES

Un rappel : les origines des Universités populaires. — La Socîélé d'études après le travail. — Intellectuels et travailleurs manuels. — La Coopération des Idées et 51. G. Deherme. — Un mouvement qui se propage. — Résultats peu encourageants. — Les difficultés. — Ce que peut être l'enseignement supérieur populaire. — Rivalités de personnes et conflits de doctrines. — Des U. P. qui deviennent de vagues comités électoraux.

Dans la première partie de ce livre, publié en 1900, nous avons consacré un chapitre aux Universités populaires autour desquelles on commençait alors à mener grand tapage. Dans cette seconde partie de notre ouvrage, où nous étudions le développement des œuvres d'éducation populaire c?e/?///s 1900, nous devons revenir sur ce que nous avons déjà dit : il nous faut préciser, en effet, les origines d'institutions aujourd'hui mieux connues; il nous faut surtout exposer les vicissitudes diverses de ces fondations dont quelques-unes ont réussi . mais dont le pkis grand nombre végètent péniblement ou sont bien éloignées de leur primitive destination.

Les origines des Universités populaires — ou. comme l'on dit quelquefois par abréviation, des U. P. — sont passablement obscures. Il semble bien que

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l'idée a dû germer, concurremment, dans plusieurs cerveaux, mais il est non moins certain que c'est dans l'Université du Faubourg- Saint-Antoine — la Coopération des Idées — créée par M. Deherme, qu'elle a eu sa première et sa plus éclatante réalisation. C'est ce qui ressort des études récemment publiées sur ces fondations d'enseignement populaire par M^^^ Dick May dans la Revue socialiste ^ par M. A. Rivaut dans la Revue politique et parlementaire ^, et par M. Daniel Halévy dans son livre sur le Mouvement ouvrier en France ^.

Nous ne nous prononcerons pas dans le procès en priorité institué par quelques-uns des promoteurs et des amis des Universités populaires. Cela n'offre qu'un médiocre intérêt. Nous préférons attirer l'attention sur l'ancienne et très curieuse entreprise intellectuelle de quelques ouvriers de Montreuil-sous-Bois : il y a là une manifestation de ce besoin de s'instruire et surtout de cette soif d'idéal que l'on rencontre souvent chez les travailleurs; ces pauvres et braves gens, auxquels on a enlevé la foi religieuse, ne peuvent supporter le vide moral, et pour eux la Science — cette chose mystérieuse dont ils admirent chaque jour les incompréhensibles miracles — la Science est devenue une véritable Religion. Nous estimons qu'il y a une réelle utilité pour les catholiques à connaître cet état d'àme.

Pour aider à cette connaissance, nous croyons devoir reproduire, dans ses parties essentielles, un

\. Quelques réflexions sur les Universités populaires. [Revue socialiste, janvier et février -1902.)

2. Les Universités populaires. {Revue politique et parlementaire du 10 septembre 1901.)

3. Cf. Essais sur le mouvement ouvrier en France, par Daniel Halévy (Paris, Librairie G. Bellais, 1901}. — Cf., pp. 130 et sq., le chapitre intitulé : • Coopératives et Universités populaires en France. »

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document qui jette un jour particulier sur ces dispositions de membres nombreux de la classe ouvrière. C'est un « historique », resté manuscrit, de la fondation de Montreuil-sous-Bois, écrit « pour les camarades nouveaux venus par un camarade de la première heure ^ ». Voici donc cette page que nous donnons sans rien modifier au style :

« Il y a quatre ans, un petit groupe de travailleurs s'est demandé s'il ne serait pas utile de sïnstruire, à seule fin de s'élever à un plus haut degré de conscience morale, et aussi de franchir la prétendue barrière intellectuelle que ne peut soi-disant pas francliir le cerveau du travailleur...

« L'audace nous ayant été favorable, explique l'auteur anonyme, c'est à la méthode que nous avons eu recours pour commencer nos études. Tout d'abord, c'est par l'astronomie, mère des sciences ^, que nous avons débuté, en faisant des lectures, des causeries mutuelles; et puis, en nous servant d'un dictionnaire pour nous aider à connaître et à comprendre les termes techniques de cette science; et nous voilà déjà, non pas de savants astronomes, mais familiarisés avec les études écrites sur cette partie de la science. Après six mois d'impressions émues échangées entre nous sur ce panorama éternel, mouvementé et sans bornes, nous nous sommes demandé quelle pouvait bien être la composition de ces innombrables points lumineux qui s'offrent à nos regards...

« Pour notre deuxième étude, nous avons procédé comme pour la première, c'est-à-dire par la lecture

1. Nous empruntons ce texte à rarlidc de M"» Dick May dans la Revue socialiste du 15 janvier 1901, p. 36.

2. De ce fait, on peut rappiociier le cours d'astronomie qu'Auguste Comte professa à la mairie du X« arrondissement afin de permettre aux liommes du peuple d'avoir quelque idée de ce que peut être la Science.

d'ouvrages qui traitaient de cette matière, et puis, après lecture, nous échangeâmes nos impressions, et ce que nous y avons compris. Cette étude physique et chimique, c'est-à-dire cosmique, des mondes célestes, n"a pas été sans nous laisser une profonde émotion, car nous n'avions pas l'habitude d'étudier de telles choses ou, pour mieux dire, nous n'avions point jusqu'à ce jour à nous en créer de si belles; aussi, que réservait l'avenir à notre persévérance, à notre désir de savoir! Nous abordâmes l'étude de la petite planète que nous habitons : ce fut le sujet de notre troisième étude.

« ... Une année et demie s'était déjà écoulée depuis le début de nos études sur les problèmes scientifiques et astronomiques en général. A cette époque, nous entreprîmes la deuxième partie de notre programme, c'est-à-dire l'étude des êtres vivants. Le monde organique a été pour nous le sujet d'une continuelle avidité de comprendre les phénomènes qui l'ont produit, chaque fois que le camarade nous faisait la lecture sur ces sujets si palpitants et si controversés, faussés par des préjugés et des légendes intéressées... Il nous a fallu un grand effort pour nous débarrasser des légendes et des idées que le milieu social où nous vivons nous avait léguées; aussi nous sommes-nous longuement étendus sur ce phénomène si simple quand on le regarde de près et qu'on étudie sans passion religieuse ni politique.

« C'est à ce moment de notre élude si intéressante pour nous que nous avons, par l'intermédiaire d'un camarade de notre groupe, noué nos premières relations avec des travailleurs intellectuels, et ce moment commence pour nous une ère nouvelle de développement... Un événement douloureux passionnait à cette époque l'opinion publique ; les plus actifs de nos ca-

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marades semblaient avoir déserté pour toujours nos familières relations intellectuelles; aussi, sans se désintéresser du mouvement de révolte des consciences qui se produisit à ce moment, nous avons dû aviser pour que notre petit groupe ne disparaisse pas. Alors définitivement nous avons eu recours aux producteurs intellectuels.

« Notre dernière étape a été pour nous une nouvelle espérance : notre petit local étant devenu trop exigu, nous avons dû chercher une plus vaste salle. En prenant possession de notre local, nous avons dû prendre un titre. Ce titre, qui n"a aucune signification en apparence, sans prétention d'étiquette qu'il est, signifie pourtant quelque chose : Société d'études après le travail.

« Après une année de relations et d'étude entre travailleurs manuels et intellectuels, nous avons dû encore une fois changer notre lieu de réunion, devenu insuffisant. Ici se termine le résumé de notre action pendant quatre ans. »

Nous avons tenu à reproduire cet « historique » presque en entier — sans rien modifier au style dont les incorrections attestent l'authenticité du document — parce qu'il nous a semblé mettre en éclatante lumière ce besoin d'instruction qui obsède beaucoup de membres de la classe ouvrière. Et, tout en déplorant les tendances antichréliennes que l'on constate chez les organisateurs de la Société d'études après le travail, nous estimons qu'on doit rendre hommage à ces hommes qui, au soir d'une rude journée de labeur, ont le courage de lire en commun des ouvrages d'une compréhension diiTicile et d'élever ainsi leurs esprits vers la Vérité.

Dans ce groupe de vaillants avait bientôt pris place un homme énergique, d'une grande ouverture d'esprit,.

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M. G. Delierme. C'était lui qui avait mis ses camarades de Montreuil en relation avec quelques « intellectuels ».

Cet ancien révolutionnaire s'était assagi. Logicien et paradoxal comme on l'est à dix-huit ans, il était d'abord allé aux extrêmes, « glorifiant le droit au vol, au mensonge, à la force ' ». Au moment des attentats anarchistes, avant le procès des Trente, il avait été arrêté. Mais, depuis lors, les événements Lavaient instruit et lui avaient fait sentir le vide des déclamations libertaires.

Sans abandonner ses rêves de mieux-être pour la classe ouvrière, M. G. Deherme ne tarda pas à reconnaître que « rien ne pouvait être fait sans l'aide de la bourgeoisie intellectuelle, et résolut de publier, pour l'atteindre, un journal qu'il rédigerait, composerait, imprimerait lui-même, ayant été dans son adolescence apprenti typographe ». Ce journal — ou plutôt cette modeste petite revue — ce fut la Coopération des Idées.

Avec son « énergie de pauvre », M. Deherme « exerça sans faiblir le triple métier d'employé, d'homme de lettres et d'ouvrier ». Mais tout d'abord le succès ne répondit pas à l'effort; personne n'eut l'air de prêter attention à la feuille nouvelle. M. Deherme eut alors une idée : il imagina une enquête — une de ces enquêtes comme on en a tant fait depuis cette époque — et demanda aux personnalités les plus en vue de se prononcer sur l'Idéal du xx^ siècle. Nombre d'écrivains, dont plusieurs raillent sans doute les prophètes de l'Ancienne Loi, consentirent à vaticiner dans la naissante publication : cela suffit à la lancer.

Connu, M. Deherme songea aussitôt à faire profiter

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