Cf. op. cit., p
UG LliDL'CATION POPULAIRE Dlî 1000 A 1912.
lants. Et qu'un enseignement, pour être inintelligible, n'est pas supérieur. » Puis notre auteur indique la solution qui, à son avis, aurait dû prévaloir : « Le caractère d'un enseignement supérieur, c'est qu'il s'attache à l'esprit plutôt qu'aux formules, c'est qu'il cherche plutôt à faire comprendre les méthodes de la science, à donner l'esprit scientifique, qu'à faire connaître aux auditeurs un nombre déterminé de faits. L'enseignement supérieur est celui qui enseigne comment la science se fait. Les questions même que l'on abordait dans l'enseignement primaire y peuvent revenir; mais elles y sont exposées à un autre point de vue, sous une autre lumière. Or, comme le public des Universités populaires est composé d'hommes; comme des hommes, même dépourvus de culture préalable, ont l'esprit plus pénétrant et l'intelligence plus nette que des enfants même bourgeois, on peut, d'emblée, dans les Universités populaires, aborder des questions en se plaçant au point de vue même de la science. »
Mais, pour distribuer cet enseignement supérieur, il faut « un tour de main et une habileté particulière ». Tous les professeurs n'ont pas les aptitudes indispensables. D'autre part, il faut s'astreindre à faire une série de leçons : c'est une obligation qui paraît fort lourde aux maîtres de bonne volonté, et parfois aussi aux auditeurs amoureux de changement, désireux qu'ils sont de se récréer plus encore que de s'instruire. Aussi ce mode d'enseignement n'est-il en honneur presque nulle part, sauf à la Fondation unwersitaire de Belleville et à la Solidanté du Xlll'' '.
1. Voici, par exemple, le programme d'études à la Solidarité pour l'année 1900-1901 :
Le lundi, pendant la première moitié de l'année, Histoire des Docirines économiques et sociales, par M. Révelis, professeur au collège
LES UNIVERSITES POPULAIRES. 117
Partout, on a cru devoir adopter le système des conférences, sans lien entre elles ; cette organisation est peut-être d'un fonctionnement plus facile; dans nombre de cas, elle était, sans doute, la seule possible, mais nous croyons qu'elle aura peu d'efficacité au point de vue de la formation intellectuelle des auditoires ouvriers.
Ces difficultés, d'ordre technique, seraient déjà bien suffisantes pour rendre singulièrement lourde la tâche des promoteurs des U. P.
Mais, à tous ces embarras, sont venues s'ajouter d'autres causes de faiblesse — et, celles-là, d'une irrémédiable gravité : ce sont les divisions intestines qui déchirent nombre de comités directeurs.
La zizanie a commencé par naître au sein de la Société qui s'était formée pour aider à la création des Universités populaires et surtout pour en accaparer la direction.
Puis les rivalités de personnes et les oppositions se sont manifestées dans un grand nombre de ces groupe-
Sainte-Barbe; seconde moitié de l'année, Géographie économique de la France, par M. Uhry, agrégé d'histoire et géographie;
Mardi, — alternant par quinzaine, — Histoire de la Morale, par M. Ferdinand Buisson, professeur à la Faculté des Lettres, — et Histoire de la Littératu7-e, par M. Lanson, maître de conférences à l'École normale supérieure;
Mercredi, — alternant par quinzaine, — Biologie, par M. Le Dantec, chargé de cours à la Faculté des sciences, — et Hygiène, par M. le D' l'oiRRiER, médecin du lycée Montaigne;
Jeudi, Histoire du peuple de France, par M. H. Hauser, professeur à l'Université de Clermont;
Vendredi, Sciences, Astronomie, Physique, Chimie, par M. Jean SLvs- CART, docteur es sciences;
Samedi, Conférences sur des sujets d'actualité.
Dimanche, premier et troisième dimanches du mois, soirées musicales organisées par M. de Solemière, directeur de l'Institut Rudy; deuxième et quatrième, soirées littéraires et dramatiques organisées par M. Charles Brun, agrégé de l'Université.
Une constatation intéressante que l'on peut faire et qui vient à l'appui de ce que nous disions plus haut, c'est que les leçons les plus suivies à \2i Solidarité, ce sont celles d'Histoire de la Morale, qui, au point de vue du chiffre, tiennent de beaucoup le premier rang des auditeurs. Cf. Revue socialiste, février 1901, p. 173.
118 LEUUCATION POPULAIRE Di: 1900 A 1912.
ments. Un différend tumultueux s'est produit à la Coopération des Idées. M. Deherme, dans une pensée de tolérance, avait invité un prêtre à venir exposer la doctrine sociale du catholicisme, mais une bande de sectaires, descendus tout exprès au faubourg- Saint- Antoine, empêcha M. labbé Denis de se faire entendre ^ Cet incident donna lieu à de violentes polémiques de presse : les journaux socialistes approuvèrent les tapageurs et manifestèrent un profond mépris pour la liberté de discussion.
Cet événement fut pour les Universités populaires Toccasion de nouvelles divisions intestines : en certaines d'entre elles, l'afTaire Dreyfus et le « cas Millerand » avaient jeté déjà pas mal de trouble. Pour donner une idée de la surexcitation qui a régné dans quelques-uns de ces groupements, il nous suffira de dire que M. Deherme dut momentanément quitter la Coopération des Idées, dont il était le fondateur, pour aller prendre la direction de la Solidarité-.
Ces divisions sont encore aggravées par le sectarisme qui anime un grand nombre des adhérents socialistes des Universités populaires.
Devant ces esprits, fermés, incapables d'entendre exposer des idées contraires aux leurs, le professeur bourgeois se heurte très vite au bloc révolutionnaire :
1. Une première fois, le 8 octobre 1901, M. l'abbé Dei)is avait pu parler en toute liberté, i^on succès eiïraya un groupe dirigé par les exabbés Charbonnel et Guinaudeau; ils conçurent le plan d'une obstruction systématique et, pour la seconde conlércnce de .M. l'abbé Denis, le 23 octobrt'lOOl, ils convoquèrent le ban et l'arricre-ban des tapageurs.
Dansl'É/ape, M. Paul Bourget a raconté cette scène : son abbé Chanut n'est évidemment autre que M. l'abbé Denis. .Mais le roman ne rapporte pas les faits avec une parfaite exactitude (Cf. VAbbé Chanut, par .M. Devés {Univers du 11 juin 190-2) et ï Abbé Chanut, par l'abbé Denis {Justice Sociale, S juillet 1902;.
2. Au moment où nous écrivons, on annonce que M. Deherme vient encore de quitter la direction de Coopération des Idées. Cf. l'Action du 24 avril 190».
LES UNIVERSITES POPULAIRES. 119
il doit s'incliner devant les étroits préjugés et les haines inassouvies — sinon il lui faut descendre de chaire. A ceux qui douteraient du fait, nous dédions ces quelques lignes extraites d'un ouvrage non suspect^ : « Il est difficile d'imaginer jusqu'où peut aller cette intolérance naturelle. Le nom de Dieu est tellement détesté que la lecture des poèmes de Victor Hugo même en devient malaisée. Les ouvriers lui font un sérieux grief de son déisme. M. Maurice Bouchor, qui est extrêmement aimé, a composé, ily a quelques années, trois strophes destinées à être cliantées sur la mélodie finale de la Symphonie avec chœur. C'est un morceau que les organisateurs d'Universités populaires ont dû à leur grand regret renoncer à exécuter, parce que Dieu y était invoqué une fois. Le public aurait été troublé. Cette proscription d'un mot en usage depuis trente siècles, déclare M. Daniel Halévy, a des conséquences déplorables. Elle oblige à passer sous silence les littératures sacrées qui sont les archives de l'humanité. Poèmes lyriques, prophéties, légendes, pièces, sont condamnés. Le Ramayana, la Bible, la mythologie grecque, les traditions celtiques et chrétiennes du moyen âge, le Dante et toutes les merveilles du mysticisme italien, sont pour le peuple d'aujourd'hui comme un trésor dont la clef serait perdue. » Voilà ce que constate un écrivain dont les tendances antichrétiennes et socialistes s'accusent en maints passages de ses livres : cela permet de juger ces fondations qui usurpent le beau nom d'Universités.
Ce sectarisme produit aujourd'hui ses funestes mais inéluctables conséquences. Le côté éducatif et vraiment scientifique a été de plus en plus perdu de vue ^ ; les
i. Cf. Le Mouvement ouvrier en France, op. cit., p. 173.
2. Cf. une étude très détaillée, et visiblement sympathique, de
)2J LliDUCATION POPULAIRE DE (900 A 1012.
Universités populaires — sauf quelques très rares exceptions — sont devenues de véritables cercles de politique socialiste, où l'on vote des ordres du jour et discute des programmes de candidats * . C'est pour elles le commencement de la fin.
Inaugurées en vue de donner à l'élite ouvrière un enseignement supérieur, ces institutions tombent de plus en plus au rang de vagues comités électoraux... On avait rêvé pour elles une carrière plus glorieuse et plus féconde.
M. Maurice Pellisson sur les Universités populaires [Revue pédagogique^ 15 décembre 1903).
i. cf. Revue politique et parlementaire, op. cit., p. ÎJ06.