‹ L'éducation progressive, ou, Étude de cours de la vie [microform]Chapitre 20 sur 67 · LIV. I, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIV. I, CHAP. V

Toutefois^ j'entends déjà ce. que les parens me répondent: Nou8 aimerions bien mieux ^ dirontils^ que nos enfons pussent être mus par le pur amour du bien. Aussi commençons-nous toujours par leur déclarer que le devoir exige d'eux qu'ils fassent ou ne fiassent pas telle chose ; mais nous ne voyons pas que cette considération les touche beaucoup. Si, au contraire, nous mettons en jeu quelque espérance ou quelque crainte, fondées sur des intérêts qu'ils comprennent -mieux, nous obtenons d'eux ce que nous voulons. Nous employons les ressorts qui ont déjà en eux de l'activité ; nous leur donnons toujours des habitudes utiles , dans l'espoir que la raison viendra ensuite y ajouter de bons motifs.

Ce discours est très-plausible assurément. Le plaidoyer est bon en désespoir de cause ; je prétends seulement que l'on désespère trop tôt. L'impatience d'arriver à des résultats positife est telle , qu'on choj^it la voie la plus courte , sans regarder si c'est en mânè temps la meilleure. On ne pense pas assez qu'agir par des motifs intéressés, est aussi ùnehabitude qu'il n'est pas aisé de déraciner. L'idée du devoir, sèchement présentée, a peu d'influence , je l'avoue ; mais une étude plus profonde des moyens d'agir sur la voloîité , pouiTaît ouvrir quelque nouvelle route ; avant de prendre ' un parti moralement mauvais , il faudrait s'assurer qu'il n'en est point d'autre à choisir. Une excellente intention, le zèle à remplir ses devoirs,

9A L ÉDUCATION PROGJFSSIVE.

ne sont pas chez un en&n|t uiji p^é^omè^e fort rare. L'heureux instinct des mèr^ çt certaines circonstances particulières, favorisent fojjvçnt ^ telles dispositions dont le germe exista dsois toutes les âmes : les moyqps de les déyeloppef ©pu/B pçcuperpiït bientôt dans cet ouvrage^ iq^Jij ici , o» il s'agit surtout deiB principes ^ la question ce pj:ésente dans toute sa grandeur.Uije con^issa^cç pjus exacte des vrais mobiles de la volonté paraît j|u§si nécessaire à Féducation qu'à la morale. Et comme; sous un point de vue très général ^ ces Qiobiies sont les mêmes essentiellement chez les enfans et chez les hommes , si Ton veut se fonder sur rol>servatiôn y le plus sûr est d'étudier ce qui se pass^ dans notre cœur, objet d'examen toujojurs présent et le plus propre à nous instruire.

Toutefois , cç que nous éprpvivopç p'e^f pso aisé ^ démêler j le jeu des ressorts qui poys fpjpil agir se dérobe à nos yeux mêmes. Nos déteriçUxar tions sont plus vite prises que leurs motifs ji,e sont découverts , çt ceux que ^puijs {euf .ass;|^9^ ne sont pas toujours les véritables . ^pu^i^sït l'obligation de raisonner, aussitôt que npftrg ig^pjcit ^ se repliant sur lui-même, yeut jijiger de notre étal; intérieur , nous sopi^ies .ejijclins , ce ijpLe semble , à nous exagérer le pouvoir du raispnnepjent, Unç trop grande foi à son ipiluence en moralç e^t peu^r être l'erreur d'u^ siècle, fier àf» lumière^ que ji^ raison a répandues sur mille objets.

Il noué est en généra agiréabJe de croire que

nou» «giBsoiM d'après des principes raisonnes : étabÙr ce^ principies; les appliquer à jiptre attua*îipfx pfurticaUère, pt prouver qigie notre vie y e$p çoutotjw y ^9t la chaîne qu^ nous c)xerclion$ conslamment à form^* Cette /c^ipine se déroule avec ùfMté d4P3 nptre ^p^it ; m^ U n'ep est pas de ngylme ^ fil délicat qui rattache no^ actions à qo# K^Qtûn/sns, VioÔJWi^ 4e no^ i^ti^ts secrets^ dm Ifontej d^ répugnances i des dépits, des désirs bon/i pjil mauy^ q^i n^us j^i^iinent; est difficile à aaisir, soi|ven|; embarrassante à s'avouer; et cepenr daitf ces niouvemens de X^mP 9ont la source ij|<* confMi^ d# b plupart de nos décisions.

yp^ ce qu'il nous est aiaé d'observer chez les autras. {Ifous voyons biç^ qu^ nos amis sont dét^ppii»^ par cette ii)as»e de sentvnena et d'ifnpres- 4fipwqu'pni^pelle le carMctèreî mais personne n« se croit à aoi^inèp^ d'ami*e guide que La raiaon. Nous ijfaercbow donc à trouver comment le parti que nous avffps pris est d^ns la règle. Nos soi-disant D9pl4f# ^p9t inventés 9^hk coup; les principes gé- 9âpauxi|{|is« tfpuvent mPWentanémept d'accord «iveç no^e fcop4uile^ nous paraissent en avoir été les mobiles y «t nous prenons pour la cause de nos dépiaionsce qui n'^n e^ que l'apologie* D'autre maiiniM se présentent aussitôt que noua venons à Ranger ^ et toujours il y a des vérités éternelles à l'appui de nos passeg^es résolutions.

Qn'entend«ion par le mot de raison? Dans le S£iis étendu que donne à ce mot la philosophie^

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on l'emploie à dëdigner rintelligence, la grande faculté de Famé qui nous sert à découvrir la vérité. Pris dans une acception plus restreinte, il s'applique à la conduite de la vie, et reste cependant fidèle à sa première significatioa. La raison , tdle qu'on la considère habituellement , saisit encore les rapports des effets aux causes^ tire les consé* quences des principes , et prononce, relativement à l'individu , sur les avantages ou les inconvéniens des actions. £n laissant de côté les inégalités et les faiblesses, partage commun des dons de l'humanité, on peut la considérer comme le conseiller sage qui , dans le gouvernement de nous-mêmes , cherche à maintenir l'équilibre entre nos différeniS pouvoirs. Si elle trouve à s'appuyer sur de grands principes , elle prend un caractère très élevé. Unie à la religion , elle peut devenir une haute sagesse qui embrasse nos intérêts dans l'espace de l'éternité ; renfermée dans la morale mondaine , elle tire de la constitution de la société des règles pratiques pour notre conduite. Eînfin, quelque principe que nous admettions et quelque sentiment qui nous anime, elle porte le jour sur les conséquences qui en dérivent pour nous. Inhabile à créer nos divers penchans , elle ne fait que nous Apprendre à diriger ceux qui existent « C'est donc un régulateur et non un mobile. Cela seul montre déjà le g$lire et leiB bornes de son pouvoir. Quand la raison considère l'homme abstraitement , elle le suppose doué de ses qualités les plus

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éminentes , et lui indique en conséquence le plus grand bonheur auquel il puisse aspirer. De là viennent tant de beaux préceptes que la sagesse de tonales peuples a recueillis; mais quand elle s'a^ dresse à Tindividn ^ elle ne trouve pas en lui tous les mobiles également développés ; les uns sont languissans^ d'autres ont une vivacité démesurée; et comme elle ne peut en appeler qu'à ceux qui ont déjà une certaine vie , il lui reste bien peu de règles générales à donner.

Cependant ^influence de la raison est toujours salutaire; elle met Tavenir en ligne de compte; elle forme une alliance entre les sentimens faibles pour dompter les plus violens : die dit à tel créancier irrité par les étemels délais de son débiteur: Si vous faites mettre cet homme en prison , vous serez saisi d'une affreuse pitié, quand vous verrez sa femme et 9eè enfans dans la détresse, et puis on condamnera votre excès de rigueur. Ces considérations pejavent être par&itement justes; mais pourquoi la raison a«t-elle produit de l'effet en les présentant PCTest qu'elle a trouvé delà compassion et de la crainte du blâme, autrement elle n'aurait pas eu de prise.

Tel est le rôle de la raison. Son art , c'est de balancer les penchans les uns par les autres; sa ressource , c'est le jeu des contre-poids« Ne disposant par dle-méme d'aucun pouvoir, et n'agissant qu'à l'aide de ces mêmes sentimens qu'elle est parfois appelée à combattre, s'il n'en existe pas dans l'âme

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qui la secondent^ elle perd tdut moyen de irépri*^ mer. Ceci est d'une extrême importance^ soit pour la moralit^^ soit pour le bonheur.

L'éducation ne saurait donc trop l6t s'occuper de la formation des mobiles ; elle doit diriger lé développement des forces diverses qui agissent sui^ cetit partie sensible de Tame oit naissent leë déëiî^ et 6ê préparent \eé décisions. Il y a des mobiles dé divers genres qu'il n'est pas inutile de dtstln^. guet. Les uns^ plus particulièrement nomfliés iâ^ ÈtincU, veillent k la conserifàtion de notre eiÉiètence matérielle j d'autres , non moins égd'fsfes , mais alliés de plus près au moral , sont préposée à la gardé de cette partie de notrç bonheur qui dépend de Popinion des hommes. Tels sont l'amour-pre^ pvÉ et èes nombreuses modifications. D'atitretf^ très élevés^ tels que les Mntimend du jusfé^ dtt vrai y du beau , introduisent l'am6 dans dès tè^ gions calmes ou elle s'épure^ s'éclaire^ s'agrandit.^ Il en est de plus impétueux qui semblent tranispot^^ ter notre existence hors de son ceutre^ la plactf dans das objets étrangers I nous , et nous ftiiré vivre dans d'autres âmes t telleé sont les affectioiiir tendres qui , depuis leur nuance la plus Ibible y Id sympathie , jusqu'au détournent complet de Famour y ûoné font éprouver pour nos semblablea des émotions aussi vives que celles de la personna^ lité* Enfin ^ il existe un mobile qui réunit ffi Itfi tout ce que les autres ont de grande de tendre^de dévoué, qui élève l'ame non*-seuIemeiit an-

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dessus de sa propre sphère , mâîs de là vie , et lui donne un avant-goùt de l'éternité. Celui-là, je n'ai pas hesoin de lé dire , c^est le sentiment reUgieùx.

Cette inégalité dans la valeur morale des mobiles du cœur humain , nous prescrit déjà notre rôle. U est d^autant plus essentiel pour l'éducation de cultiver les sentimens désintéressés et généreuX| que ceux>là seuls ont besoin de culture. Les pen^ çhans égoïstes , les instincts physiques^ croissent sans soins ; ils sont même indestructibles. Si dona vous ne nourrissez pas ceux qui les balancent ^ non-seulement vous n'aurez aucun élan vers le bien^'mais vous oterez à la raison la plus grande force qu'elle puisse opposer aux désirs désordonnés. Ne voit^oH pas que les passions sont intraitables dans les cœurs égoïstes ? Voilà peut-être ce qu'on n'envisage pas assez*

Ainsi ^ chaque état ^de la moralité et des seati^» mens correspond dans l'homme à l'idée d'un cer*^ tain genre de bonheur , et Sa raison, bornée par cet état même , ne peut rien lui indiquer au-delà. Yant^ à certains êtres les beautés de la nature> les charmes de l'amitié ^ de l'étude , de la vie do^ mestique, et votre vois retentira dans le désert de leur cœur. Si' les effets de l'éloquence sont passagers ^ c'est qu'elle ne feit que réveiller un moment des mobiles knguissans qui bientôt s'affaiS'sent; n'ayant jamais été mis en action dans notre

existence y ils ne s'y sont pas rattachés à des intérêts permanens.

Cependant^ renfermée dans sa sphère la plus étroite , la raison fait encore de son mieux ; que veut-on de plus ? Donnez-lui à régler des intérêts purement matériels, elle conseillera la prudence^ elle vous dira de n'abuser de rien ^ de conserver votre santé , votre fortune , et fera de vous un de ces gens dont Socrate se moque déjà dans le Phédon , en disant qu'ils sont tempérans par intempérance. Cherchant toujours à nous faire éviter les dangers , elle favorisera l'observation de toutes les lois sociales, parce qu'on n'y manque point sans s'exposer; et, faute de motif d'espérance à nous donner^ elle aura du moins à sa disposition un grand arsenal de menaces.

Quand donc elle ne trouve pas à s'appuyer sur de grands principes , la raison prêche encore la morale des conséquences ; elle nous fait envisager les suites de nos actions plus que leurs motifs , et montre que le vice attire beaucoup de maux, plutôt qu'elle ne porte à le regarder comme un mal lui-même. Cest ainsi qu'elle rentre dans le système de l'utile, chef-d'œuvre de ses plus ingénieuses combinaisons, insuffisant comme elle pour son propre but , et nul pour l'amélioration intérieure. Il y a là sans doute un motif répressif; mais une force qui ne saurait être employée qu'à retenir, est souvent insuffisante pour cela même. Il faut pouvoir opposer un mouvement à un autre, l'élan

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