LIV. l, CHAP. I
Quel est Tétre abandonné du ciel qui ne se sente pas soumis h une obligation morale^ qui ne re* connaisse pas qu'ici-bas il a des devoirs à remplir? C'est là véritablement la loi^ celle de l'âme , celle qu'admet toujours la volonté réfléchie^ celle qu'on transgresse constamment sans réussir à la renier. L'autre loi n'est qu'une propension pour ainsi dire physique , telle qq'est dans la matière morte la gravitation. C'est une force qui agit sur les sens^ sur ceux de nos penchans qui sont à leur service ; tandis que la liberté , comme la gloire de l'homme^ consiste dans le pouvoir de résister à cette impulsion.
Pourquoi se tourmenter à vouloir fonder la morale^ à en prouver la nécessité? La morale! base universdile que tout suppose , sur quoi tout s'appuie^ base sans laquelle il n'y a ni société^ ni langage^ ni espèce humaine. Ce qu'est la logigique dans le rsûsonnement^ ce que sont les mathématiques dans les sciences exactes ^ la morale l'est dans le système de notre existence : vérité primitive , coéternelle avec Dieu , expression de ses perfections infinies , elle a du se manifester dans Tes f aussitôt qu'il a étendu son bras créal'fapmme aussi en a reçu l'empreinte ^ dont lés traits bientôt altérés mais ineffaçables reparaissent toujours en lui , malgré ses vices , . ses égaremens , ses faux systèmes. Aussi ^ quand le christianisme lui a montré la loi morale, plus ' belle, plus sainte, plus sévère et plus miséricor-
3A L^^Di5eAn<m paogrsssive.
diease St-la-fois qu'elle ne «e f&t encore offerte h ses regards ^ ii n'a pas cru la découvrir , il l'a reconnue.
Si nous descendons de cette hauteur^ nous trou- Tcrons encore que le simple bon sens commande de ne pas se proposer pour objet la félicité j puisqu'on ne sait jamais ce qu'elle est. Le but et la route qui y mènent sont également inconnus , et Yidét du bonheur n'a rien de fixe. Les anciens n'ont pu s'accorder sur la nature du bien suprême^ et peut-être ne nous est-il pas donné de le définir. La raison nous dit ce qu'il devrait être plutôt que ce qu'il est en effet. L'imagination, plus libre dans son essor ^ ne peut même se le figurer avec quelque permanence , et quand elle a voulu le dépeindre, une sorte d'insipidité s*est toujours attachée à ses créations. L'expérience, si instructive, n'apprend rien de décisif à cet égard. Qtte nous montrent les Saits? Qu'avec tous les avantages imaginables, un homme peut encore être fort à plaindre , s'il ne possède pas une chose appelée le contentement d'esprit , maïs c'est dire que pour être heureux il feut être heureux. En sorte que , quand on veut définir le bonheur , on en est toujours réduit à recourir 3i des synonymes.
Si Ton s'exprimait avec nue rigueur que ne permet guère l'usage ordinaire, peut-être trouverait-on qu'il y a quelque chose de faux et de contradictoire dans Fidée que nous sommes obli-
gés dçxipiiâ former 4u boziheiir. Qqe ce 8oi( une situatÎQP exempte de peines^ celav«3aii8 dîre;mai«| puisqu'un désir non satisfait est déjà une peine (jue l'imagination peut grossir à son gré^ on est forcé d'ajouter que c'est un état où tous nos \œ\l^ sont comblés* Or , cet état serait très &stidieui: à lir longue. H n'y aurait plus de motifs ppur agira et nos forces resteraient oisives. Nous avons de^ facultés qui demandent à être exercées^ et Fof^ fuse de l'imagination est de susciter quelque désir capable de les mettre en jeu. Nous sommes done ^its pour former des vœux , c'est pour nous l'état à$^ saaté morale. Notre âme s'élance en souhaits , pomme la sève d'un arbre vigoureux s'élance en rgmeaux. Point de bonheur sans activité , point d'activité sans but , et qui dit but^ dit un objet qii'on voudrait atteindre , et qu'on n'a pas encore sitteint. La suprême félicité serait donc ici-bas un état on il nous manquerait quelque chose ^ ce qui i^t absurde.
Mais si ce mot n'a pas de sens absolu, il en ]^end un par comparaison. Notre sort peut s'améliorer} le sentiment de l'existence peut devenir plus animé et plus agréable. Quand cela nous ar* rive^-41? C'est quand nous croyons avancer vers le terme d'un de nos vœux^ c'est quand lemouv&* ment moral est entretenu par l'espérance, Les ol> jet^ les plus désirables de cette espérance en con^ tiennent^ eux-mêmes d'autres en germe ; ils ti^ani^iptent la pensée aundelà de leur possession ^
3G l'éducation progressive.
et la font avancer plus rapidement dans la route qu'elle s'est frayée. Le savant s'attache à découvrir telle vérité qui jettera du jour sur une autre vérité plus générale; l'homme charitable voit dans le bien qu'il opère le commencement^d'un bien plus grand. Toujours il y a de l'avenir dans les jouissances qui répondent à notre attente. S'il en est autrement ^ le plaisir de les avoir obtenues ne vaut
pas celui de les rechercher.
Le bonheur , tel qu'on peut le concevoir icibas^ n'est donc pas une situation arrêtée, c'est une marche; c'est l'état ou un mouvement doux et régulier est soutenu en nous par de l'espoir. Lorsqu'on s'avance vers un but bien choisi, on exerce des facultés qui, retournées en dedans, nous tourmenteraient: on jouit par anticipation du moment de l'arrivée , et enfin on a la vive satisfaction de ce moment. Mais s'il ne renaît pas de là quelque autre intérêt, quelque aliment nouveau pour l'activité de l'ame , notre situation n'a pas beaucoup gagné.
L'art d'être heureux est donc celui de distribuer l'espérance sur toute la vie^ de lui faire toujours réprendre son cours. Le sort le plus enviable est celui où l'on a en perspective une suite de buts, tous assez accessibles pour qu'on puisse y marcher avec calme et confiance, mais dont les plus éfoignés sont les plus dignes de nos vœux. Alors aucun de nos pas né nous semble perdu, nous, supportons gaiment les fatigues du voyage, et