LIV. I, CHAP. I
Faveuir s'offre à nos regards sous un aspect riant et favorable, ^
Il est à remarquer que la plupart des carrières sociales sont conçues d'après une telle idée. On y voit une progression croissante dans des biens tels que la richesse^ la considération^ la gloire^ le pouvoir y biens auxquels on peut laisser ce nom , pourvu qu'on ne s'en exagère pas la valeur. Et quand ces carrières sont subordonnées à la plus élevée de toutes les vocations > à celle où l'avantage de la progression se trouve au plus haut points la vocation chrétienne , il s'y présente sans doute un des élémens du bonheur. Mais de telles carrières n'offrent jamais que des récompenses précaires^ mais elles ne sont pas ouvertes à tous ^ et ne le sont point aux femmes ; et comme la nature physique nous prépare une progression inverse^ comme elle peut nous faire passer de maux en maux et de dégradation en dégradation, il est, pour l'imagination humaine qui se por^e toujours en avant , d'une importance infinie d'avoir à se figurer une suite d'espérances.
Mais si l'on veut obtenir ce contentement , il ne faut peut-être pas avoir le bonheur en vue. Ceux qui y en parcourant leurs carrières diverses , ont recueilli sur la route tout ce que la vie peut offrir, ceux-là , dis-je , ne s'étaient point proposé le bonheur pour but. Ils aspiraient à quelque objet plus précis , mieux défini , auquel ils auraient , s'il l'eût fellu^ sacrifié le bonheur même. C'est ainsi qu'ils
ont marché^ qu'ils ont avancé. I^on-seulemént la recherche de la félicité est illusoire^ mais elle nous retarde dans la poursuite de tout ce qui pourrait avoir quelque prix.
En effets Timpossibilité de se faire une idée nette du bonheur est cause que notre imagination met toujours le plaisir à sa place. Nous nous représentons en revanche assez bien le plaisir ^ malgré sa nature fugitive-; il y a dans les immenses trésors de la nature et des arts de quoi donner des jouissances^ presque à coup sûr^ à tout être bien organisé ; mais par malheur les objets capables d'en procurer ne sont pas toujours à notre portée , et lorsqu'ils y sont , nous nous en lassons bientôt. Alors des désirs toujours plus inconstans sont aussi plus difficiles à satisfaire. Les grands prix réservés Ma persévérance sont perdus^ et nous finissons par nous dégoûter de toute chose.
En outre ^ la poursuite du bonheur rend plus sensibles les maux de la vie^ puisqu'il y a une amertume particulière à trouver précisément le contraire de ce qu'on cherchait. S'accoutumer à se replier sur soi-même , à sonder continuellement ses impressions^ c'est nourrir en soi l'égcA'sme^ maître injuste qui n'est jamais satisfait des Soins qu'on prend pour le servir, et l'on désenchante ainsi l'existence entière. Rien de ce qu'on regarde de près ne peut nous contenter ici -bas. Le moyen de grossir les chagrins et de diminuer les plaisirs -, c'estde tenir un compte ouvert des uns et des autres.