‹ L'éducation progressive, ou, Étude de cours de la vie [microform]Chapitre 41 sur 67 · LIV. II, CHÀP. VI · texte numérisé non relu

LIV. II, CHÀP. VI

ne peut consentir à les ranger sous une même doinination. Un en£ant de deux ans serait bien étonné, il ^e mettrait à rire vraisemblablement, û on lui disait que son père est un homme. Que se* rait-ce si oii prétendait avec Loke que sa mère aussi en est un ! Un homme, pour lui, c^est un inconnu, un passant de la classe pauvre. Sans doute il s'aperçoit que ces inconnus ont entre eux un certain rapport, mais l'idée particulière dont parle Loke est chez lui trop forte et ne peut se prêter à la généralisation.

. Cependant à cet âge même et plus tôt encore , lesenfans emploient beaucoup de termes généraux; mais plus l'idée de l'objet qu'on leur a nommé le premier a été vague, plus il leur est devenu facile de l'étendre à d'autres objets. Ainsi les chiens et les chevaux qu'ils voient de loin et parla même confusément , forment aisément pour eux une espèce. De même lorsqu'ils embrassent d'un coup d'œil plusieurs objets pareils, l'idée particulière d'un d'entre eux n'étant pas si nettement terminée dans leur esprit, ils la transportent aisément à d'autres semblables ou seulement peu différens. Ainsi j'ai vu un enfant qui nommait abricots tou$ les fruits, les prunes, les cerises, les groseilles, les raisins, etc. 5 un autre qui appelait du même nom deux petites filles vêtues de même. C'est là un simple réveil d'idées, une sensation plus qu'un jugement. Il y a ici une action presque matérielle de la ressemblance. On pourrait supposer

S4i L^EDUCATIÔN PEOGRKiSIVE.

que Fenfant m trompe et qu'il ûriAi ref^r un ob« jet déjà connu , mais il est phii euçl de dire qn^l ne croit rien ; il ne prononce ni que l'objet êolt différent ni quMi soit le même , mail Taete de m^ cùnnuître^ est produit. Ce mouvement prompt> irréfléchi , presque machinal qu'excite l'identitë de l'image que Ton conserve avec celle de Tobjet que l'on voit 9 est ici lefFet d'une simple analogie, et il y a plutôt erreur qu'opération dé l'esprit. Mais quand cette opération commence y quand l'état mçn a lieu véritablement, les difSérences sont ap^ préciées , et chacun des objets divers appelle son propre signe.

. Les premiers naturalistes;^ comme on sait, ont pro« cédéde même* Us ont d'abord formé desn^assescon* luses d'après certains rapports vaguement conçus^ ou ce que nous appelons un air de famille. h^mA

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^ Lorsque ceci a été écrit , je ne op^aeisMis pan si^rj! i'oi^ Trage de M. Maipe Biran, intitulé : Influencç de fhabiiudç sur ta faculté de pensen L'auteur, qui analyse avec une grande sagacité plusieurs phénomènes psycologiques , y e^ prime, dans le langage de la science, les mêmes Idées que j'ai énoncées. Selon lai, une qualité frappante dans un objet peut devenir un signa <f kabUiuie qui entrtUtœ aimsi méûmmifi»^ rnetH fapparUiqm de fensêinUé de^ f^aUlé§ pm «svrmifîSUt assQciécf, Ce.Uf dit-il d^ns une note, sur çei ^ei premier des signes d'habitude qu'est fondée la çor^version prompte et naturelle des noms individuels en termes généraux et app^lalifsj p. i55, S 3 et 8.

uv, u, çHAp.yi. Si 5

ib ont cla»é cfuemble soua les noms de singes e t de perroquets, des animaux qu'on a ensuite dis- Iribaës en différens groupes. K mesure qu'on a mieux ^bèefvé , les diTisions et subdivisions se sont .multipliées.

On ne doit pas non plus confondre^ ce me semble , avec l'acte véritable de la généralisation^ l'effet que la pauvreté de la langue produit natu^ rellament chez les peuples non civilisés. Quand il y a'fert peu de mota dans un idiome , aucun mot ne reste borné è sa première signification , et Ton. donne le nom d'un objet connu à tout objet un peu ressemblant qui se présente. C'est ainsi qu'un habitant des iles Pelew , le prince Lee j^oo étant arrivée Itfaoao, et' y voyant pour la première fois un cheval, prononça aussitôt le nom de chien , animal qu'il connaissait déjà* Si lés perfections confuses de l'enfant ou l'ignorance du sauvage nous les feiaaient regarder comme p4us enclins à généraliser les idées que ne le sont les adultes ou les hommes d'un esprit cultivé, nous démentirions par là toute l'histoire de l'esprit humain. Qui ne sait combien Pimagination est vive et la tète peu capable d'abstraction dans l'enfance de l'individu et dçs peupfes!^

C^çi s'applique encore à ce que dit un autre mélephyaieien | Thomas Reid {Essay on the iniellectttml poWêr^ ofman , p. 'IIO, chap« v). « Si l'on « demande à quel âge les hommes commencent à « former des conceptions générales , je réponds :

Si6 l'éducation progressive.

« aussitôt qu'un enfisnt peut dire avec intelligoice « de la chose ^ qu'il a deux frères ou deux sœurs. K Dès qu'il se sert du pluriel^ il doit avoir des idées i< générales , car aucun individu ne Comporte le «pluriel. »

Aucun individu considéré isolément ne comporte le pluriel sans doute; mais quand l'enfant voit deux objets à-la-fois ^ l'impression qu'il re<çoit n'est point la même que lorsqu'il n'en aperçoit qu'un. Ce n'est pas s'élever aux idées générales que de voir deux yeux dans un visage y ou plusieurs soldats dans un bataillon , c'est reconnaître la parité des objets qu'on embrasse d'un même coup d'œli. Or^ comme l'effet produit sur l'enfentpar cette perception composée est nouveau pour lui ^ il a l^esoin d'une manière nouvelle de le désigner, et il se sert alors du pluriel.*

Que les noms d'espèces y que les termes qui expriment le pluriel , servent par la suite à l'enSant à saisir les véritables idées générales y voilà ce qui

1 Ce sont là les idées concrètes de Charles Bonnet, celles que représentent les noms collectifs troupeau y ville , peuple ^ noms qni tous répondent k la sensation produite gar des objets semblables Yus à la fois. Ce penseur dit qu'elles sont , ainsi que les idées simples , de purs résultats de l'action des objets sur les sens, et (comme tout ce qui tient aux lois primitives de notre être) absolniiient indépendantes de tonte opération de l'esprit. {Essai analytique sur les Facultés de tamep S toxi 3oS« aï4.)

est pftrimitement exact. Le mot prend peu«à*peu de la Gomûtance dans l'esprit y il devient objet à s0n tour , et l'attention qui se porte sur l'expression remonte par cet échelon aux abstractions proprement dites.

. La différence entre les enfisins et nous y sous ce rapport^ me semble tenir à la grande différence de notre existence morale et de la leur. Dans leur vie toute d'images^ toute d'impressions et de désirs^ les mots tiennent très peu de place ; l'enfant s'en sert^ mais sans y arrêter son esprit; il voit toujours la chose même, et l'idée^ en conséquence^ reste particulière pour lui. Les enfans ont une faculté d'association merveilleuse : tout s'encfaaine y tout s'attire réciproquement dans leur cerveau } les images se réveillent les unes les autres , et entraînent à leur suite le mot. Quand ce mot passe d'un objet à un autre y c'est par l'effet d'un rapport moins apprécié que senti ^ et l'en&nt ne s'aperçoit distinctement ni de l'analogie ni des différences.

Chez ceux qui réfléchissent ^ il en est autrement : ies termes généraux tels que ceux d'espèce désignent -un trait de ressemblance parfieiitement défini. Ils réunissent comme un Bsiisceau le souvenir d'une jnultitude de noms individuels , et deviennent pour leur esprit un moyen de manier légèrement une grande masse d'idées. Ces mots of&ent ainsi un secours puissant à l'intelligence y un secours qui a ouvert à l'homme l'entrée des sciences y e% lui a

94 ft L ÉDUC4Tim MlOOBBMtVB.

Mii|nt9 la mondo fdiy^iqpie et noràt Mâitphii lê^ inoti jouent lan rôle imporuiat àÊOU Téieroice d# h pensée , plu» les imagef recalent au lèiq y et plus la scène est décolorée. Le moment brillant de notre existence est celui où les images et les ex«* pressions également abondantes marehent de pair^ s'appellent et se répondent aVeo liettité en ofi^MSil une heureuse harmonie.. Quand il n^en est plus ainsi > quand les tablenux viennent h è^êtàxléP et les sentimens qu'ils exdtaiwtà se refroidir^ alors, les mots peuvent régner seuls, va^ simulâmes de pensées éteinte ^ représentation mensongère qui bientôt ne produit plus même d^llusion. ^e\ se*« rait l'effet inftiillible de l^âge^ si Ton b*entretMait pas dans Tame un foyer de vie et de chaleur.

Deâ facultés physiques tout aussi remarquables dans leur genre quelles Aicultés morales, contrit' buent h faciliter à l'enfent l'apprentissage du kn** gage. C'est là ce que mettent dans le plus gran4 jour les belles expériences sur les sourd»-mtiei#| publiées par M. Itard, excellent observateur au-^ tant que médecin habile ^ . Après avoir donné le détail de ses expériences, ce savant en tire la oon* clusion suivante : h Ainsi, dit^l, voilà bien eott^ » statée cette supériorité d'imitation vocale que » Tenfent en bas âge a sur l'adolescent , supério^

1 Traiic des Maladies dô torêitte et de taudition ^ t. 1 ,

p. îlS5. ; . . '

» ritë|fon(JMe ênt deux dlÂérmcês bim tmnchëes n et bien établies par mes propres expériences^ w deêqûetles il résulte^ ^'^ quQ Fenfent imite de n son propre mouvement^ tandis (|ue chez Fado-» n lescent^ il fhut que l'imitation soit provoquée; I) f que Tenfiint n*a besoin pour parler que d'en- » tendre , lorsque pour remplir la même ftinc-' » tion , Tadoleseent a besoin d'écouter et de re-- » garder. »

On volt ensuite (p. 50S) quelles difficultés if. Itard ëprouta quand il voulut Ibire émettre et prolonger des sons à des sourds-muets qui avaient déjk, grâce à lui, Fouïe passablement formée, teais qui ne savaient pas gouverner leurs poumons et leur gosier. Il liut lire ceé curieux détails dans le livre 'inême, pour comprendre ce que serait Part de parler, s'il fisillaîtrétudier méthodiquement Sans avoir eu la nature pour maître dans le pre^ mierâge.

Mais avec quel plaisir, quelle étonnante rapidité, l'enftmt n^avance-t^l pas dans cette étude , une Ibis quHl en a franchi lès premiers pas ! Tous les jours il se sert de termes nouveaux , il s'engage dans de plus longues phrases. L'amusement qu'il trouve à parler est intarissable. Quand il voit une chose qui IHntéresse, il répète vingt fois qu'il la voit, avec une ^atlsfection dont nousn^avons pas l'idée. Il se raconte à lui-même ce qui le frappe ; le pouvoir qu^il a de prolonger ainsi son impression le ravit, et une fierté mêlée de joie éclate dans ses

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