LIV. m. RESUME. t
riâl et désignait des animaux et des fruits par les noms d'espèce, qu'il concevait des idées abstraites, opinion que je n'ai pu adopter. Les noms d'espèce ainsi que les autres termes généraux ne sont pas, à ce qu'il me semble, chez lui l'expression d'une idée abstraite déjà conçue ; ils seront l'instrument qui lui servira à la concevoir. Pour quel'enfaût attachât un sens abstrait à ces termes, il faudrait que la pensée revînt en arrière, afin d'envisager dans un objet les qualités qui permettent de le classer avec d'autres à peu près pareils; or, ce mouvement rétrograde est l'effet d'une opération volontaire de rintellig^nce dont l'enfant de deux à trois ans n'a nulle habitude. S'il n'en est pas absolument incapable, il a du moins peu de motifs pour s'astreindre à cette contention d'esprit, et la réflexion lui reste étrangère.
Sans chercher de nouveau à expliquer comment l'enfant est conduit à se servir de termes abstraits^ je dirai que nous sommes constamment sujets à nous tromper, en supposant que tout se passe dans l'esprit des enfants de la même manière que dans le nôtre. Nous prenons pour une suite de peasées ce qui n'est chez eux que l'anticipation d'une suite d'impressions. Leur imagination transporte dans l'avenir certaines sensations déjà connues, et ils jugent que tel objet ,leur procurera un plaisir plus grand ou plus prolongé que tel autre. S'ils donnent à ces prévisions une apparence raisonnée, c'est que l'emploi de nos formules ne leur coûte rien ; c'est qu'avec leur étonnante facilité de nous imiter, ils peuvent exprimer en termes généraux l'idée particulière qui les occupe.
Le petil enfant, à ce qu'il parait, forme donc un jugement, résultat d'une comparaison rapidement faite ; mais il ne s'élève pas jusqu'au raisonnement, opération d'un esprit qui confronte les jugements antérieurs et parvient à en tirer une conclusion générale. Il lui manque à la fois et les matériaux du raisonnement, c'est-à-dire des faits déjà jugés en dépôt dans sa mémoire, et des motifs assez pressants pour
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employer le peu de matériaux qu'il a rassemblés. La nécessité oblige l'homme fait à se proposer des buts précis, et dès lors il lui faut raisonner pour les atteindre ; mais, comme il n'y a pas de nécessité pour un être qui ne pourvoit pas à s£s propres besoins, il n'y a pas non plus de but déterminé auquePil attache de l'importance. Les desseins passagers que forme l'enfant ne sont que des occasions d'exercer ses forces. L'essentiel est pour Uii d'agir, ce n'est pas d'obtenir le résultat de son action. Des désirs d'imagination, variables et mobiles comme leur source, mettent en jeu ses facultés sans exiger de grands efforts d'attention.
Si l'imagination règne en souveraine dans le premier âge^ c'est q u'il ne pouvait pas en être autrement. Pendant le temps où le nouveau-né ne parlait pas, son âme n'était pas oisive : il était animé de différentes émotions. Que se passait-il donc dans son esprit ? Sans doute des scènes variés, les objets qui l'avaient frappé se peignaient dans son cerveau d'après nature, pour ainsi dire, sans aucun signe de convention ; et le tableau du passé, en se renouvelant pour lui, excitait ses craintes ou ses espérances. Lors même que l'enfant commence à parler, ce spectacle intérieur n'a rien perdu encore de sa vivacité. Peut-être à tout âge se continue-t-il obscurément dans notre sein. Et de là ces retours d'images et d^ souvenirs qui viennent parfois nous assaillir au milieu de notre vie plus réfléchie, d'une vie dans laquelle les pensées revêtues de mots ôtent quelque chose à l'éclat des couleurs desreprésentationsintérieures. Chez l'enfant, des mots isolés, peu nombreux, longtemps étrangers à ses intérêts, ne recouvrent point les images et n'en tempèrent pas l'effet. De nouveaux développements ajouteront encore longtemps à la force de ses impressions, avant que l'habitude de se servir du langage ait pénétré au dedans de lui, et que son intelligence, en travaillant sur les signes, ait un exercice plus calme et plus régulier.
Si le dessein du Créateur à l'égard de l'homme a été que