‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 112 sur 144 · AVEC LA SENSIBILITÉ · texte numérisé non relu

AVEC LA SENSIBILITÉ

L'harmonie des facultés dépend de l'homme, leur grandeur ne dépend que de Dieu.

RiVAROL.

L enseignement qui ne se fonde pas sur la connaissance de Tesprit humain mérite à peine le nom d'éducation intellectuelle. Il faut savoir, du moins à peu près, ce que doit être rintelligence quand on entreprend de la former. La nature des facultés pensantes, et Tordre de leur développement sont pour nous l'objet de Tétude la plus importante, puisque l'espoir de parvenir à les mettre en harmonie doit être l'idée dominante de l'instruction.

Qu'est-ce qui n'est pas déterminé par cette considération essentielle? Le choix des études, leur association ou leur succession dans le temps, la méthode qui décide de la faculté à laquelles'adressera l'enseignement, tout suppose qu'on sait à quoi l'on en veut venir, et qu'on a en vue un objet déterminé. Et quel peut être cet objet, si ce n'est de réaliser un certain idéal qui se proportionne aux divers âges ?

Si ce mode ne se présentait pas à la pensée de Tinstitiiteur, le talent d'observation môme ne lui suffirait pas. Il connaîtrait ce qui existe chez Télève, non ce qui lui manque, et il ne saurait jamais sur quel point l'éducation doit porter sa force. Les usages reçus dans l'enseignement le guideraient seuls, puisque aucun motif ne l'engagerait à sortir des routes battues.

Comment d'ailleurs communiquer une seule connaissance, si Ton ne sait pas à quelle faculté on doit s'adresser? Que

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dire d'une étude faite pour inspirer le goût des arls, et où l'on écraserait l'imagination sous le poids d'une méthode assommante? que dire, et ceci est bien plus grave, que dire d'une instruction religieuse qui laisserait le cœur parfaitement froid ? Et pourtant c'est ainsi que tous les jours des leçons se donnent. Ou ne pense jamais assez que Tessentiel à envisagerdanslesconnaissances,C'estrinfluencpqu'ellesont sur le développement de Tôtre moral. Les changements heureux qu'amènent les études dans la manière de voir, de penser, de sentir, en font le prix véritable. Le mouvement qu'elles impriment à Tintelligence est le progrès le plus réel qu'il soit en leur pouvoir d'amener.

Sans doute les études diverses oflFrent une variété infinie de ressources pour mettre en activité les diflerenles facultés de Tesprit; mais examine-l-on si elles servent à cet usage ? Sait-on si Ton a fait autre chose qu'entasser dans la télé des matériaux qui y restent tels qu'on les y a mis? L'effet ^ue ces études sont destinées à produire est- il sans cesse comparé à celui qu'elles ont réellement produit? C'est pourtant la connaissance et la combinaison de ces effets qui mettent l'instiluteur en éiat de corriger l'inégalité des facultés naturelles, et d'établir entre elles un équilibre heureux.

Lors même qu'on chercherait à isoler le plus possible Tintellîgencc des autres attributs de Thumanité, on verrait encore que sa nature est complexe. On s'apercevrait que c'est une réunion de facultés plutôt qu'une faculté unique. En la regardant comme principalement destinéeà vous faire découvrir la vérité, elle doit comprendre d'abord l'attention nécessaire pour observer, puis le jugement pour tirer des conséquences de ce qu'on observe, puis la mémoire pour retenir et les observations et leurs conséquences, puis le pouvoii^ d'abstraire pour en saisir les rapports généraux, et enfin, ou plutôt avant tout, l'imagination sans laquelle l'esprit resterait oisif, puisqu'il ne se donnerait pas la peine de s'exercer s'il ne se figurait pas d'avance l'avantage qui résultera de son

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action. Le concours de ces élémeals esl nécessaire pour constituer la nature même de Tintelligonce; mais, hors de sa propre enceinte, il est encore des facultés dont elle semble inséparable dans Tapplication.

L'intelligence, dans te sens absolu, c*est lacomprébension universelle, là connaissance de toutes choses et de leurs rapports. Ce n'est pas seulement dans le monde extérieur qu'elle est appelée à découvrir la vérité ; il est dans les profondeurs de rame des mystères plus difSeiles encore et aussi impor-. tants à pénétre^ ; mais cette vérité-là, c'est la conscience de ce qui se passe au dedans de soi qui la révèle. Pour deviner ce qu'éprouvent les autres, il faut avoir observé son propre cœur. Les impressions de nos semblables ne nous sontcon*. nues que par l'expérience que nous avons des nôtres ; il faut doncquecetteexpérlence ait été faite. Si nos impressions ont été confuses et nos sentiments peu développés, i^tre intelli-^ genceàmille égards sera bornée. Il est certain que de graves erreurs ont été commises par de grands esprits, quand ils sont restés étrangers aux simples mouvements de la nature.

Il y a plus; les sentiments ne sont pas seulement nécessaires à l'esprit pour compléter ses connaissances, ils décident de son caractère même, de sa nature et du genre deson action. Toutes les pensées qui nous occupent durant la vie se déroulent pour ainsi dire en présence du sentiment qui domine dans notre coar ; il donne sa teinte aux impressions que nous recevons, ii les modifie par sa puissance. Les sentiments ont dans notre âme une existence contirme, tandis que les idées ne fontque passer ; etces fugitives idées, nous ne pouvons essayer de les fixer sans que le sentiment à travers lequel elles ont défilé leur ait communiqué quelque chose de son essence. Le sentiment produit sur les idées le même effet quelamusiqueproduitsur des paroles chantées ; il leur donne un caractère, un sens qu'elles n'auraient pas présenté autrement, ou que parfois elles semblaient littéralement contredire. Ainsi, dans le langage des hommes, le mobile principal

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perce de partout. Du foyer des sentiments tendres et généreux, il rayonne sur Tintelligenoeje ne sais quelle vie, quelle douce chaleur dont elle est intimement pénétrée; de là vient qu'une harmonie indéfinissable est répandue sur toutes les expressions des êtres foncièrement bons, dans les sujets les plus étrangers au sentiment ^ême ; mais de là vient aussi que les motifs d'intérêt ou de vanité ne manquent jamais do se faire jour, etqu'une aridité, un froid mortel, accompagnent les plus beaux discours des êtres égoïstes, secs, remplis d'eux-mêmes. C'est que l'esprit fait partie de l'âme, c'est qu'il n'est presque jamais que la manifestation de ce qu'on est, et qu'il n'agit qu'en vertu de nos sympathies avec nos semblables.

Dans l'éducation on sépare tous les éléments ; on isole pour plus de clarté les divers objets, et l'on s'adresse alors à une faculté unique. Mais, quand il s'agit d'employer la connaissance ainsi acquise, on n'a plus affaire à des abstractions^Ilfaut presque toujours traiter avec des hommes, mobiles assemblages de penchants divers, tous différents entre eux et variables en eux-mêmes. Si Ton n'a pas cette entente de leurs. motifs, de leurs intérêts, cette facilité à se placer dans leur point de vue, que le développement seul du sentiment peut donner, on leur est étranger ou ennemi, et l'esprit même devient inutile.

Ceci nous conduit à signaler le <léfeut général de l'éducation intellectuelle. Plus on réfléchit sur la nature même de l'instruction, plus on observe le résultat qu'elle amène en réalité, mieux onvoit qu'elle est presque uniquement propre à développer la faculté du raisonnement. Cet effettrop exclusif que nous avons attribué aux études élémentaires se retrouve à un certain point dans toutes les autres ; non assurément que parmi les objets des connaissances il n'y en ait de très-propres à former l'esprit dans tous les sens, mais parce que la marche même de l'enseignement oblige 1* instituteur à suivre l'ordre logique. Plus il est versé dans la

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science qu'il communique, plus il connaît à fond le principe qui la régit, plus le développement régulier de ce principe lui est nécessaire. Soit qu'il commence par l'établir, et qu'il en déduise les conséquences, soit qu'il y remonte graduellement par l'observation des faits, qu'il procède enfin par synthèse ou par analyse, c'est toujours sur la même route qu'il conduit l'esprit. Et quand celte roule e^t suivie des années de suite, peut-on douter qu une habitude trop uniforme ne soit contractée? Dès lors un mouvement, utile sans doute et qui doit de toutes manières être facilité, se trouve avoir l'inconvénient d'arrêter d'autres mouvements.

Peut-être Tabsenee complète de méthode ou l'aveugle routine n'a l-elle pas cet inconvénient. Aussi les connaissances qui nous arrivent à la dérobée par ces nombreuses avenues qui nous mettent en communication avec le monde extérieur ne causent- elles point celle fatigue, celte roideur, cet engourdissement plus ou moins passager qui suit l'effet de l'attention. Mais alors il n'y a point aussi de développement pour la pensée, les lois de notre organisation agissent en nous à notre insu. Des associations d'idées de toute espèce, des sensations li^s ensemble, des affections du cœur, des goûts ou des antipathies d'imagination, des rapprochements bizarres, des contrastes même, que sais-je ? vont déposer tout droit dans la mémoire un trésor que nous ne lui demandions point de garder. Mais, par t;ela seul que nous ne nous rendons compte de rien, nous restons animaux ou machines.

Le nombre des causes qui se réunissent pour pousser l'éducation des hommes dans le sens unique du raisonnement est véritablement infini. A l'eflFet de la marche nécessaire de l'enseignement se joint celui des premières études, qui, loin de se balancer entre elles, développent toutes les mômes facultés ; puis l'effet de diverses considérations morales, telles que l'avantage de modérer par l'exercice du jugement les désirs impétueux de la jeunesse, puis les motifs de prudence qui montrent qu'un excès de force dans la faculté de rai-

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sonner est moins dangereux que dans toute autre^ puis Tinfluence personnelle des instituteurs qui ont reçu une éducation pareille à celle qu'ils donnent, et enfin le mouvement industriel et calculateur du siècle lui-même ^ si l'un rassemble ces causes et d'autres encore, on s'étonnera peu de voir les lumières l'emporter «ir le sentiment, l'esprit d'analyse sur l'imagination, et les intérêts matériels sur ceuK de rame. On comprendra pourquoi la génération actuelle paraît naître désabusée, pourquoi les adolescents ont l'air revenus des illusions qu'ils n'ont jamais eues, et l'on remerciera la nature quand elle laisse encore éclore quelques affections tendres et sympathiques dans le cœur.

Je l'avouerai volontiers, les considérations queje viens de citer sont souvent justes et légitimes: l'instruction, envisagée dans son ensemble, doit être raisonnée; la morale, sous plusieurs rapports, doit l'être aussi. Je ne désirerais assurément pas qu'on raisonnât moins, mais je voudrais qu'on sentît davantage ; jo voudrais que chez les jeunes gens une existence plusexpansive laissât un libre accès à cette multitude d'impressions douces que l'âme humaine élait destinée à recevoir.

On retrouve donc ici dans la sphère intellectuelle ce que j'ai déjà indiqué dans celle de la volonté ; c'est que nous ne donnons pas une impulsion à la fois vive et heureuse.

Un inconvénient de la vie studieuse pour l'enfance est qu'on ne lui propose d'ordinaire que des motifs personnels, qu'on ne tourne les vues du disciple que vers son propre avenir, et qu'on ne met point en jeu ce noble penchant au dévouement qui se déploierait souvent dès le premier âge dans la vie active. Si à cet inconvénient se joint le défaut de ne cultiver jamais queues facultés d'augmentation, comment le sentiment ne manquerait-il pas à nos élèves ? Aussi manque-t-il souvent à plusieurs égards ; il manque comme motif pour exciter le désir du- progrès ; il manque comme amour du beau et jouissance de la poésie ; il manque enfin

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comme élément nécessaire de ce genre d'imagination qui fait prendre intérêt aux divers objets de l'étude. Nous instruisons sans inspirer ; nous semons à pleines mains sans avoir fertilisé le terrain. 0e là cette stérilité si souvent reprochée de nos jours à la littérature.

On s'en prend à la civilisation des qualités que nous n'avons pas. Mais n'est-ce point notre civilisation qu'il faut accuser? Qui nous dit qu'il ne puisse pas en exister une autre? L'éducation doit t-ans doute soigner le logicien dans l'enfant; mais, si elle négligeait entièrement le poète, jamais elle n'arriverait à former cette capacité univei-selle, noble attribut de l'esprit humain.

Ceci regarde surtout l'enfance dans sa première et dans sa seconde saison. Une fois l'adolescence venue, la vie se développe plus activement, de nouveaux désirs agitent le cœur, et l'éducation aussi devient excitante; mais qu'arrive-t-il alors? Il arrive que le sentiment qui n'a pas pris d'avance un cours heureux vient à se précipiter dans des directions imprévues. Une effervescence vague se manifeste, il y a de l'exaltation à placer comme il se pourra, et des écarts ou de l'exagération en sont la conséquence, La raison qu'on a soin d'éclairer sera plus tard un frein, dîra-t-on ; j'y consens : mais si nous parlons des arts et des lettres, la raisoj^ serat-elle une source d'inspiration? Sans cette sensibilité exquise qui anime et qui relient à la fois, on n'aura jamais dans ces régions qu'aridité ou extravagance.

Le défaut contraire existait jadis dans toute la culture intellectuelle. Longtemps l'éducation a été trop exclusivement dirigée par ce goût pour l'harmonie et la beauté de l'expression qui s'est si puissanmient réveillé au moment de la renaissance des lettres; goût qui, trouvant alors le sentiment religieux dans toute-sa force, détermina on genre de civilisation singulièrement favorable aux arts et à la poésie. Sans doute la nécessité de constater et de classer les faits n'était pas assez généralement reconnue. On ne recueillait pas des matériaux

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suffi^^anls pour construire Tédifice des sciences, mais peutêtre Tesprit humain, considéré en lui-même, formait-il un tout plus parfait. Il y a toujours eu des têtes fortes, toujours on a su tirer des inductions justes des données qu'on possédait, et peut-être le pouvoir de raisonner manquait moins aux hommes d'autrefois que celui de sentir et de créer la vraie beauté ne manque aujourd'hui.

Nous pouvons vanter notre prééminence à mille égards ; mais commentserésigne^à^affaibli^sementdedons heureux, et dedons que lagénéreuse nature distribue encore ? Le talent éclate souvent de nos jours : la sève dans la jeunesse jaillit abondante, mais désordonnée. Uneculture plus harmonieuse, une entente plus sympathique des mouvements du cœur, le désir enfin d'un idéal élevé, joint à celui de la vérité : voilà ce qu'il nous faudrait, mais comment y tendre?

Acet égard l'espritgénéral de l'éducation aura toujours plus d'influence que d'enseignement ; mais, comme l'enseignement est le seul moyen régulier dont nous disposions, l'instituteur cherchera d'abord à en tirer le meilleur parti. Ainsi il pourra exercer de préférence les facultés faibles; il pourra encore mettre en contre-poids des études de tendance opposée, afin que leurs effets se compensent, et que l'esprit ne contrite pasd'habitudes invincibles. Mais une ressource bien préférable serait de coordonner les. diverses parties de l'instruction dansuneétudecentrale qui exigerait parelle-même le développement de toutes les facultés. C'est là ce que M. de Pellemberg a essayé au moyen de l'étude de l'histoire, et le père Girard au moyen de Tétude du langage. C'est là encore . le succès qu'on attend de l'instruction classique et littéraire, succès sans doute médiocrement obtenu, vu l'imperfection des méthodes, mais dont on sent néanmoins vivement le prix quand on contemple lesrésultats d'une instruction trop exclusivement scientifique ou mathématique. Si l'on réussissait jamais à diriger la marchede toutes les facultés vers un même . objet, il n'est pas douteux qu'une impulsion unique et cen-

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