‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 117 sur 144 · UT. IV, CHIP. IV · texte numérisé non relu

UT. IV, CHIP. IV

ce que la raison repousserait comme absurde, et la moralité comme condamnable. Alors une sensibilité exquise ne peut arrêter son choix que sur celte beauté immatérielle et sublime, dont toute beauté visible n*est ici-bas qu'un pâle reflet.

Cette vive sensibilité d'une âme à la fbis expansive et bien réglée est-elle de nos jours un élément principîfl de notre constitution morale? L'éducation et la civilisation entière Tontelles mise en un juste équilibre avec cet élément actif qui nous est si nécessaire aussi ? Je ne le pense pas, et, pour éta» blir cette opinion, il suffira de jeter un coup d'œil sur notre culture intellectuelle.

Est-il besoin de citer les faits divers qui,dans toute la civilisation française*, ont signalé la prépondérance de l'élément actif qui préside à l'investigation d*u monde visible? N'at-on pas vu les beaux-arts se fonder sur le principe de l'imitation, la philosophie sur celui des sensations, et enfin la psychologie, ou l'élude de l'âme, menacer de se résoudre dans celle des organes du corps? Tout semblait peu à peu se soumettre aux lois du mécanisme et du calcul dans l'homme luimême comme dans les objets de sesconnaissances. Les genres dans lesquels le sentiment intérieur doit être le plus consulté étaient envahis par Tesprit de l'observation matérielle, et, à mesure qu'il s en emparait, il les rapprochait des sciences physiques et mathématiques le plus possible.

Toutefois, par l'effet de son immense développement, cet esprit a fini par découvrir sa borne à lui-même, et il s'est aperçu qu'il ne pouvait atteindre à tout. D'autres besoins d'ailleurs se font sentir. Une vie nouvelle s'est manifestée ; le

1 Je ne sépare point ici des Français les habitants des petits États voisins où la langue frauçaise est parlée. Il y aurait à remarquer bien des différences de détail, et quelques-uns d'entre eux ont une individualité nationale très-prononcée; mais, sous le rapport intellectuel, l'éducation et la civilisation y sont pareilles. Geg pe* tits États n'ayant ui arts ni littérature à eux, les talents qui y ont fleuri n'ont pu faire autre chose que suivre, à travers mille désavan'ages, la roule tracée par les grands modèles français.

Î90 LEDCG4TI0M rROGft£SSl?E.

mouvement a été plus grand, plus universel ; mais peut-être un œil attentir reconnaîtrait, malgré Tardeur qui travaille actuellement les esprits^ la même lacune qu'a laissé subsister la précédentecivilisation. Comme on ne peut jamais recueillir que les Truits d'une éducation fort antérieure, il est arrivé qu*une impulsion plus forte et une direction différente ont été données à^es facultés dojit les proportions respectives sont restées les mêmes au fond.

En effet, dans l'artdramatique par exemple, triomphe éclatant et incontestable de la nation, pourquoi a-t-on si vivement combattu pour et contre les vieilles formes ? C'est qu'on n'attache jamais plus d'importance aux formes que lorsqu'on voit dans les arts un problème à résoudre plutôt qu'une émotion à faire partager ; et, si l'on a trop vite abjuré le culte des anciens chefs-d'œuvre, c'est que le même refroidissement du sentiment poétique, qui a si longtemps permis qu'oif se contentât de la régularité de formes vides dont l'esprit vivifiant s'était retiré, a rendu plus tard ingrat envers les grandes beautés que ces formes avaient réellement exprimées.

A présent, sans doute, les anciens genres peuvent avoir trop vieilli. Mais quand un appel à des ressources nouvelles a retenti de toutes parts, quelle est la faculté humaine qui a le mieux répondu? C'est l'esprit brillant, pittoresque, parfois frondeur, et non le génie harmonieux des arts. Aussi la vérité s est-elle dèslors rencontrée rarement avec la beauté . Pourtant le goût du vrai doit-il aujourd'hui étouffer le goût du beau, parce que les règles inflexibles du genre noble et convenable l'avaient auparavant étouffé ? Dans les arts, le vrai et le noble sont-ils autre chose que des conditions de la beauté ?

On le sentira nn jour, il faut l'espérer. Un principe réparateur agit sans cesse dans la nature, et souvent un désordre apparent en présage les heureux effets. Il s'opère une révolution dans les lettres : l'extension des connaissances et des dées, l'avidité pour les jouissances inconnues, l'abondance

Page 1