‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 119 sur 144 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COMMUNICATION DES CONNAISSANCES, LA NATURE CONSIDÉRÉE EN ELLE-MÊME ET DANS SES RAPPORTS AVEC DIEU.

La religion est Taromate qui empêohe la science de se corrompre. Bacon.

*L'instituteur, pénétré. de là sainteté de sa vocatioû, se nourrit de pensées élevées, La plus parfaite simplicité règne toujours dans ses rapports avec son élève; il en connaît exactement Tétat moral, ce qu'il peut recevoir et de sentiments et d'idées; une tendre sympathie, un ardent désir d'exercer une influence salutaire, lui ouvrent facilement Taccès d'une âme bien disposée.

Mais lui-même il vit dans une haute région. Après s'être abaissé au niveau de Tenfant, c'est en se rapprochant du ciel qu'il se replacera au rang d'homme. Il a besoin de se retremper à la source, de restaurer ses forces qu'épuisent les soins de détail, et de considérer d'un point de vue supérieur l'ensemble de sa longue tâche. Il redescend de là mieux préparé; il a mieux le secret d'animer la petite statue d'argile. Ce n'est pas sans une sorte d'inspiration qu'on trouve le langage propre à faire impression sur l'enfance. S'il ne lui faut rien de subtil et de recherché, le ton de la vulgarité ne lui plaît pas davantage. Elle aime à pressentir un mystère, quelque chose de plus grand que ce qu'on lui dit; et n'est-ce pas là toujours ce qu'elle entrevoit dans les instructions du maître qu'elle révère *?Xui faire apercevoir le côté merveilleux de

1 Peut-être ici ai-je rerétu un soutenir personoel d*une expression trop générale. J'ai tellement présent » la mémoire d*aT0ir reçu dès ma tendre enfance une semblable impression en écoutant mon père, M. de Saussure, qu'on me pardonnera d*avoir dépeint ce que j'ai senti.

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la vérité est le propre d'un esprit distingué et d'une imagination heureuse.

Quand on rapporte renseignement au bût général de Téducation, on découvre bientôt la direction particulière qite chaque étude tend à imprimer à Tesprit. Toute connaissance réelle s'associe aisément avec la piété, et peut même en favoriser les progrès, en liant plus intimement l'idée de Dieu avec le système entier de nos pensées. Plusieurs chefsd'œuvre de l'esprit humain ont montré que le sentiment religieux peut trouver l'occasion d'admirables développements dans le résultat des études. Fécondée par ce principe vivifiant, chaque partie de l'instruction se trouve avoir un avantage moral, et, outre son utilité terrestre et matérielle, elle peut encore porter son fruit pour l'éternité.

Cependant, on ne doit pas se le di^simuler, chaque étude a aussi une tendance dangereuse qu'il faut reconnaître. Il faut savoir qu'il y a une route à éviter dans la communication de toutes les connaissances. On peut bien ou mal diriger rélève, et on peut ne pas le diriger du tout. En le livrant au résultat du pur mécanisme de U^jgpjpnement, peut-être sera-t-il conduit à bien par une o^^siticon heureuse; mais peut-être aussi s'égarera- t-il. Le danger attaché aux diverses études s'annulerait par la compensation réciproque de leurs eifets, si on les suivait toutes à la fois ; mais c'est là une chose impossible. Chaque élude exige du temps; l'esprit prend en s'y livrant une direction qui, sans être fausse, est trop exclusive ; et il résulterait de là des habitudes difficiles à vaincre, si l'influence d'un sentiment universel, tel que celui de la religion et de la morale, ne balançait pas l'effet trop partiel de chaque branche de l'enseignement. Voilà ce que Texamen de ces diverses branches pourrait prouver, mais nous ne parlerons que d'un bien petit nombre. En prenant d'abord pour exemple l'étude de toutes la plus innocente, cette étude du monde physique, qui paraît tellement étrangère à la moralité qu'on croit ne pouvoir faire ni bien ni mal à l'élève

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qu'on en occupe, nous montrerons que l'instruction a toujours de l'influence sur Tâme, et que l'instituteur qui ne l'emploie pas à produire de bons effets expose involontairement l'eiifance à en recevoir de mauvais.

Aucun danger ne semble s'attacher à l'étude des sciences naturelles ; leur tendance, s'il y en ^vait une, serait plutôt morale. Comme tous leurs progrès sont dus à l'examen attentif et scrupuleux des phéiiomènes sensibles, elles peuvent inspirer le noble goût de la vérité, et il est facile à l'instituteur de leur donner une direction heureuse. Les vérités secondaires s'offrent à l'élève dans renchaînement des faits passagers de ce monde, et la vérité primitive et immuable au delà du monde et de ses faits. Le témoignage des sens, et les inductions qu'on en tire, produisent l'évidence pour notre esprit dans l'ordre terrestre, et le témoignage de la raison elle-môme devient la source d'une autre évidence dont les erreurs des sens ne peuvent obscurcir la clarté. La plus auguste des vérités, celle que les diverses causes des faux jugements ne peuvent atteindre, réside au fond de tous les faits (|ue l'élève est appelé à connaître, et il doit sans cesse l'y retrouver.

Il n'est rien là d'impossible pour l'enfant, et peut-être y est-il plus porté que nous-mêmes. Les causes secondes ne se .succèdent pas en si grand nombre dans sa pensée, et lui voilent moins la cause première. La chaîne qui lie toutes choses à Dieu esi plus courte pour lui que pour nous. Comme l'a dit un écrivain spirituel, notre science, nos découvertes, nos explications, ne font que reculer le miracle de la volonté divine ; Vignorance de l'enfant le lui fait admettre tout aussitôt. Sous un certain rapport, il est dt ne plus près de l'éternelle vérité que nous ne le sommes. Et combien n'estil pas à désirer que cet avantage lui soit conservé à travers le cours de ses études I

Une vue religieuse de la nature est la source d'un si grand bonheur; il y a quelque chose de si beau, de si consolant à

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retrouver partout la pensée divine, à communiquer avec le sentimenl universel qui répond à toutes nos émotions : cette disposition qui ne nous quitte plus durant la vie est dans la jeunesse le principe de tant de progrès, qu'elle ne saurait trop être entretenue. Les vérités secondaires n'y perdront rien. Ce qui doit présider à leur acquisition, Tesprit d'examen, rimpartialilé, resteront dans leur liberté complète, et seront même favorisés par une éducation judicieuse. Il serait insensé, presque coupable, celui qui négligerait de cultiver les dons précieux de la pure intelligence, les dons qui nous font voir clair dans la vie entière, et contribuent encore à la moralité en calmant Teffervescence des passions et en dissipant leurs illusions sans cesse renaissantes. Il y a \\n manque de foi et de raison même dans Tidée que les découvertes de la pensée ne seront pas toujours des motifs de plus pour adorer Dieu.

En effet, un sentiment d'adoration s'empare invinciblement de nous, à mesure que nous commençons à découvrir Tordonnance de toutes choses. Il se déploie à nos regards un ordre si merveilleux, tant de dispensations belles et protectrices, qu'un saint respect, mêlé d'une tendre reconnaissance, ne peut manquer de remplir nos cœurs. Les chaînes engourdissantes de l'habitude se rompent, l'idée de la bonté céleste cesse d'être émoussée, quand nous en trouvons une preuve . nouvelle dans toutes les connaissances que nous acquérons ; et bientôt la stabilité des lois de la nature n'est plus à nos yeux que l'expression permanente de la volonté de Dieu.

Ainsi, lorsque nous contemplons la régularité de l'ordre terrestre, nous sommes conduits à l'idée que le maîîre de l'univers n'a pas voulu le gouverner arbitrairement, et qu'il s'est imposé des lois à lui-même. Dès lors, la découverte de ces lois est le but que nous proposons à notre raison, et qu'elle atteint, partiellement du moins, avec un haut degré de certitude. Parvenus à saisir la -succession constante de certains faits, nous arrivons à des faits toujours plus géné-

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raux à mesufe que nous remontons de cause en cause; la route des vérités de ce monde-ci s'ouvre à nos regards, et nous nout? sentons en accord avec l'intelligence suprême. Si même quelques anneaux de la grande chaîne des causes secondes viennent à nous manquer, si notre raison s'arrête confondue, et que des phénomènes à la fois certains et inexplicables viennent à Tonner, alors une conviction peutêtre plus profonde encore de Taction de Dieu et de sa présence s'empare de nous, une sorte dje crainte religieuse saisit notre âme, et nous adorons en silence celui que nous sentons à la foijf si près et si fort au-dessus de nous.

Toutes ces expressions semblent se réunir dans l'étude de l'histoire naturelle. Le phénomène le plus familier et le plus merveilleux à la fois, cette vie, répandue, prodiguée même dans l'univers, comment ne pas la rapporter à sa source infinie? De toutes parts on la voit s'éteindre et renaître, et, soit qu'elle disparaisse ou se renouvelle, nous ne pouvons que dire : Dieu l'a voulu ; toujours il nous faut recourir à la cause première sans intermédiaire. La conservation même de la'vie est aussi miraculeuse que son origine et sa fin. Des éléments qui ne demandent qu'à nous dévorer, cette atmosphère dont l'action dissoudrait la frêle organisation humaine en peu d'heures la respecte, Tantretient même quatre-vingts années. L'âme invisible communique son incorruptibilité au corps corruptible, son éternel mouvement à la matière qui tend au repos. Et quand on voit ce phénomène de la vie, sous diverses formes, remplir le monde, quand on s'aperçoit que tout ce qui n'est pas la vie en est le support et l'aliment, comment ne pas reconnaître dans un Dieu vivant la cause de toute existence ? Gomment ne pas voir que la vie elle-même, dans son origine sublime et dans son abondante distribution, est le principe et la fin, V Alpha et V Oméga de l'univers? Et cette progression infinie par laquelle la vie faible el presque imperceptible dans la plante s'élève au sentiment dans l'animal et à l'intelligence dans l'homme, ne proclame- 1- elle pas

âoo l'édcgatiojv progressive.

hautement la domination de rintelligcnce? Les êtres moins richement doués du bienfait de la vie sont partout au service des autres. La matière inanimée subvient aux besoins de la* plante, la plante à ceux de l'animal, les espèces inférieures^ d'animaux servent à Tenlretien des supérieures; et Thomme, si faible par sa constitution physique, mais fort de son génie, domine toute la création vivante^ et quand il né Tasservit pas, il réussit du moins à n'avoir rien à en redouter. Qui ne voit dans cette progression croissante se manifester l'empire de l'esprit sur la matière ? Qui ne voit que la suprême intelligence domine sur le monde entier? »

Mais, bien avant l'âge otx ces considérations seront à la j)ortée de l'élève, l'instituteur excitera son intérêt pour les diverses tribus d'animaux. Il les lui fera regarder comme d'humbles compagnons de son existence, comme ses contemporains ici-b^, œuvres comme lui d'une puissance bienfaisante. Combien l'idée de Dieu ne nous touche-t-elle pas, quand nous considérons le Créateur dans sa paternité universelle, dans cet amour qui pénètre la nature entière, dans cette divine sympathie qui s'émeut pour des passereaux î Quel attendrissement ne nous gagne pas à l'aspect de cette famille immense, de ces êtres doués de sentiment, qui couvrent la terre, qui parcourent les airs et les eaux ; tous heureux, tous trouvant dans l'absence de la raison ce qui serait le résultat de la plus haute raison possible; tous trouvant, dis-je, le sentiment d'une liberté entière dans une parfaite obéissance à la loi de Dieu I

Dans la froide région de la nature inanimée, d'autres impressions presque aussi salutaires attendent l'élève religieux. Là, domine l'idée de l'ordre, ordre éternel, immuable, qui se maintient à travers le changement perpétuel de toutes choses. £t cet ordre dont les lois nous échappaient parfois dans la complication et l'extrême délicatesse des effets organiques se manifeste clairement dans la matière morte, malgré la variété ei la mobilité des formes qu'elle revêt. Là, les plus terribles

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agents, les plus ëpouvantabies fléaux sont soumis à la règle, et le moment où l'équilibre du monde physique semble le pins troublé est précisément celui 011 il est prêt à se rétablir par le balancement des forces contraires. Ici se présente à

■ nous le triomphe de la raison humaine, là nous lui voyons poursuivre la vérité avec le plus d'avantage possible, puisque, non contente des faits que lui oflre la nature, elle la force à en produire de nouveaux. N'ayant pas à ménager, comme dans le règne animé, le souffle fugitif de la vie, l'homme brise^ dissout, consume les corps soumis à son examen; tour à

^ tour il les décompose et les recompose, en forme d'inconnus Aveç leurs éléments ; et, à force de tourmenter la matière, il fini#par lui arracher quelques-uns des secrets du Créateur. Et quelle joie quand il les découvre ! quel plaisir mêlé Jie fierté il trouve à suivre la trace, à remonter le cours des pensées divines I Ses découvertes sont toujours plus grandes et plus heureuses; Tordre qu'ij supposait dans l'univers, l'ordre dont l'existence non encore prouvée était le fil qui le dirigeait dans ses recherches, l'ordre s'établit de plus en plus à ses yeux. Toutes les irrégularités apparentes viennent successivement se résoudre dans la connaissance d'un système toujours plus vaste, d'une plus magnifique unité. L'idée du Créateur grandit avec celle de la création, et il ne cesse d'éprouver que le plus beau de ses sentiments s'accroît des progrès mêmes de son intelligence.

Nulle part cette union n'est plus intime que dans la plus étonnante, des sciences, l'astronomie. La connaissance des nombres et de leurs lois, telle que le génie de l'abstraction l'a donnée et l'a fait servir à mesurer le cours du temps, cette connaissance n'a jamais trouvé une application [)lus exacte que dans l'appréciation du mouvement des corps célestes. Ces astres éclatants et à jamais inaccessibles pour l'homme, CCS astres auprès desquels il n'est qu'un atome dans l'espace et un instant dans sa durée, ces astres se sont rangés si docilement sous l'empire de ses calculs qu'ils viennent se ren-

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dre à point nommé dans l'endroit du ciel qu'il a osé d'avance leur désigner. Et dans la partie la plus conjecturale de cette science, dans ces hypothèses effrayantes par lesquelles on suppose que des systèmes entiers de soleils avec les mondes qu'ils éclairent se réunissent dans un point blanehâlre, tel qu'on en aperçoit des milliers à travers les profondeurs du ciel, la pensée s'élève à des conceptions si hardies, qu'ellemême recule épouvantée devant ce qu'elle a osé entrevoir. Et pourtant cette idée prodigieuse, étourdissante de la toutepuissance créatrice, ne nous fait encore arriver que sur le bord de ses voies, '^

Mais ceci n'appartient déjà plus à cette raison sévère quf doit assurer chacun de sespas^Èa grande utilité des sciAces naéurelles pour les jeunes gens, c'est de leur apprendre à parvenir à la vérité avec certitude.. Sous ce rapport l'avantage de ces études est inappréciable-pour eux. Comme tout y impose sur des faits, sur des objets réels et sensibles, Tenchaînement des effets et des causes y devient évident à leurs yeux. Ils s'accoutument à comprendre à fond et ne peuvent pas se payer de mots, comme il n'arrive que trop souvent quand on les occupe d'idées abstraites.^

Quel pourrait donc être le danger attaché à ces études ? Il n'y en aurait sans doute aucun, si on leur assignait leur juste proportion dans l'instruction. Rien de plus innocent que l'observation du*monde visible au milieu duquel nous sommes placés, quand toutefois l'élève n'oublie jamais qu'il existe aussi un monde invisible; mais si l'idée de l'ordre terrestre occupait tellement son attention qu'elle absorbât ie sentiment d'un ordre plus élevé, alors en effet il résulterait de là des habitudes d'esprit qui seraient fort à déplorer. Alors le cours régulier des astres, l'action uniforme des forces physiques ne seraient plus à ses yeux que le résultat d'un mécanisme; on le verrait porté à déifier la raison humaine, parce qu'elle a découvert quelques-unes des lois de l'univers, plutôt que le législateur qui les a conçues et imposées. Enfin il pourrait

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