LIV. IV, CHAP. V
arriver à la désolante doctrine du matérialisme, malheur que nulle science acquise ne serait sufiBsante pour compenser.
Ce danger est bien aisé à éviter. Que le soin d'inspirer des ' sentiments religieux soit continuel , qu'il soit sincère, et les connaissances naturelles n'imprimeront à Tesprit des enfants aucune tendance fâcheuse. Développons toutes les forces morales au même degré, en laissant à chacune son libre exercice, et dès lors nous ne croirons jamais que la religion soit intéressée à impeser des entraves à la raison. Cette faculté captive- n'est plus elle-même. La raison a ses lois, sa marche est réglée par celui qui nous Ta donnée pour nous éclairer ici-bas. Obligée de procéder de conséquence en conséquence, elle arrive irrésistiblement à un terme inconnu de nous, et c'est de là qu'ont résulté toutes les découvertes dans les sciences. Lorsque rien ne trouble son ordre de route, elle parvient ainsi à des vérités qui s'accordent nécessairement avec la vérité éternelle *.
C'est sans doute une dispensation bien admirable que cette fixilédans la marche d'une raison saine. Quel autre que l'auteur de la nature eût pu la tracer ? Il fallait qu'il y eût une correspondance parfaite entre les lois de l'intelligence et les lois qui ont été imposées à la nature morte ici-bas, pour que le monde extérieur pût être connu de nous. Si la succession logique de nos pensées n'avait pas été conforme à l'enchaînement des causes et des effets dans l'univers, jamais les secrets de la nature ne nous eussent été dévoilés. Jamais non
1 11 doit régner, selon moi, une telle impartialité dans Teiposition des faits et i!e leurs conséquences immédiates, que je ne voudrais même pas qu*on y cherchât la matière d'un plaidoyer continuel en faveur des croyances religieuses. Non-seulement je repousserais les preuves de la bonté et de la sagesses divine qui ne supporteraient pas le plus sévère examen, les preuves que les progrès des sciences pourraient un jour démentir, mais j^aimerais à peine qu^on en donnât de bonnes. Autant un esprit d'adoratiou vivifie les' études, autant un esprit d'argumentation théologique les refroidit. Toute démonstration de révidence fai^ injure à une intelligence déjà convaincue, et peut blesser un cœur plein d'amour. Rendes Dieu présent àja pensée, et montrez ses œuvres ; elles parleront plus haut que vous.
304 l'ÉDUGITION PB0GR£SSIVE.
plus, sans cette harmonie secrète, nous n'aurions réussi dans Tordre moral à nous entendre avec nos semblables. C'est parce que la raison suit une marche nécessaire^ qu'il y a des principes éternels. C'est parce qu'un si beau don nous ramène invinciblement à la justice^ à la droiture, à Dieu luimême, que toutes les grandes vérités sont impérissables. Il fallait que les idées augustes, objets du culte involontaire de notre cœur, fussent profondément enracinées dans la raison même, pour que leur autorité sacrée ne fût jamais méconnue parmi les hommes.
Toutes nos facultés ont sans doute leur part de notre imperfection naturelle, mais pourtant la raison est bien moins coupablequ'on ne ledit deserreurshumaines, et ce qu'on appelle ses ^^arewew/if, ce ne sont pas les siens. On ne l'emploie pas de bonne foi, on use d'adresse avec elle, l'on s'en sert pour justifier des opinions qu'on s'est formées sans la consulter, et Ton s'en fait un avocat et non un juge. Maîtres de son point de départ, libres de porter son examen sur un sujet plutôt qne sur un autre, nous pouvons arrêter quand il nous plaît son action, et enlui prêtant,ouen luirelirantà propos l'attention nécessaire à son exercice, nous la faisons finalement arriver oti nous voulons. Ainsi, nous l'appliquons à déduire à l'infini les conséquences d'un principe dont nous ne lui avons pas donné à sonder la solidité ; nous lui faisons examiner une seule face des choses,et, quand elle arrive par hasard à un résultat qui nous contrarie, nous lui refusons l'attention. La liberté que nous avons d'interrompre telle suite de pensées, pour porter notre esprit sur l'objet qui nous •convient, cette liberté, qui pourrait être si précieuse,met souvent obàtaele par le fait à la marche droite de la raison.
On ne distingue peut-être pas assez nettement l'instruction de l'enfant et celle de l'homme. Un esprit déjà tout formé conçoit aisément que les sciences ne sauraient dépasser leurs propres limites, et qu'on n'a pas le droit de reprocher à celles qui ont pour objet la connaissance du monde phy-