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Pourquoi se tourmenter à vouloir fonder la morale, à en prouver la nécessité? La morale I base universelle que tout suppose, sur quoi tout s'appuie, base sans laquelle il n'y a ni société, ni langage, ni espèce humaine. Ce qu'est la logique dans le raisonnement, ce que sont les mathématiques dans les sciences exactes, la morale Test dans le système de notre existence : vérité primitive, coéternelle avec Dieu, expression de ses perfections infinies, elle a dû se manifester dans ses œuvres, aussitôt qu'il aétenduson bras créateur. L'homme aussi en a reçu l'empreinte, dont les traits, bientôt altérés, mais ineffaçables, reparaissent toujours en lui, malgré ses vices, ses égarements, ses faux systèmes. Aussi, quand le christianisme lui a montré la loi morale, plus belle, plus sainte, plus sévère et plus miséricordieuse à la fois qu'elle ne se fût encore offerte à ses regards, il n'a pas cru la découvrir, il l'a reconnue.
Si nous descendons de cette hauteur, nous trouverons encore que le simple bon sens commande de ne pas se proposer pour objet la félicité, puisqu'on fae sait jamais ce qu'elle est. Le but et la route qui y mènent sont également inconnus, et l'idée du bonheur n'a rien de fixe. Les anciens n'ont pu s'accorder sur la nature du bien suprême, et peut-être ne nous est-il pas donné de le définir. La raison nous dit ce qu'il devrait être plutôt que ce qu'il est en effet. L'imagination, plus libre dans son essor, ne peut même se le figurer avec quelque permanence, et quand elle a voulu le dépeindre, une sorte d'insipidité s'est toujours attachée à ses créations. L'expérience, si instructive, n'apprend rien de décisif à cet égard. Que nous montrent les faits? Qu'avec tous les avantages imaginables, un homme peut encore être fort à plaindre, s'il ne possède pas une chose appelée le contentement d'esprit; mais c'est dire que pour être heureux il faut être heureux. En sorte que, quand on veut définir le bonheur, on en est toujours réduit à recourir à des synonymes.
Si l'on s'exprimait avec une rigueur que ne permet guère
!H LEDUCiTION PaOGBESSITE.
l'usage ordinaire, peut-être trouverait-on qu'il y a quelque chose de faux et de contradictoire dans Tidée que nous sommes obligés de nous former du bonheur. Que ce soit une situation exempte de peines, cela va sans dire; mais, puisqu'un désir non satisfait est déjà une peine que l'imagination peut grossir à son gré, on est forcé d'ajouter que c'est un état où tous nos vœux sont comblés. Or, cet état serait très-fastidieux à la longue. Il n'y aurait plus de motifs pour agir, et nos forces resteraient oisives. Nous avons des facultés qui demandent à être exercées, et l'office de l'imagination est de susciter quelque désir capable de les mettre en jeu. Nous sommes donc faits pour former des vœux : c'est pour nous l'état de santé morale. Notre âme s'élance en souhaits, comme la sève d'un arbre vigoureux s'élance en rameaux. Point de bonheur saijs activité, point d'activité sans but, et qui dit but, dit un objet qu'on voudrait atteindre, et qu'on n'a pas encore atteint. La suprême félicité serait donc ici-bas un état où il nous manquerait quelque chose, ce qui est absurde.
Mais si ce mot n'a pas de' sens absolu, il en prend un par comparaison. Notre sort peut s'améliorer ; le sentiment de l'existence peut devenir j)lus animé et plus agréable. Quand cela nous arrive-t-H? C'est quand nous croyons avancer vers le terme d'up de nos vœux, c'est quand le mouvement moral est entretenu par l'espérance. Les objets les plus désirables * de cette espérance en contiennent eux-mêmes d'autres en germe ; ils transportent la pensée au delà de leur possession, et la font avancer plus rapidement dans la route qu'elle s'est frayée. Le savant s'attache à découvrir telle vérité qui jettera du jour sur une autre vérité plus générale ; l'homme charitable voit dans le bien qu'il opère le commencement d'un bien plus grand. Touj(»urs il y a de l'avenir dans les jouissances qui répondent à notre attente. S'il en est autrement, le plaisir de les avoir obtenues ne vaut pas celui de les rechercher.
Le bonheur, tel qu'on peut le concevoir ici-bas, n'est donc
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pas une situation arrêtée : c'est une marche; c'est rétatoù un mouvement doux et régulier est soutenu en nous par de l'espoir. Lorsqu'on s'avance vers un butbieû choisi, on exerce des facultés qui, retournéesen dedans, nous tourmenteraient : on jouit par anticitiiation du moment de Tarrivée, et enfin on a la vive satisfaction de ce moment. Mais s'il ne renaît pas de là quelque autre intérêt, quelque aliment nouveau pour l'activité de l'âme, notre situation n'a pas beaucoup gagné.
L'art d'être heureux est donc celui de distribuer l'espérance sur toute la vie, de lui faire toujours reprendre son cours. Le sort le plus enviable est celui cù l'on a en .perspective une suite de buts, tous assez accessibles pour <:ju'on puisse y marcher avec calme et confiance, mais dont les plus éloignés sont les plus dignes de nos vœux. Alors aucun de nos pas ne nous semble perdu, nous supportons gaiement les fatigues du voyage, et l'avenir s'offre à nos regards sous un aspect riant et favorable.
Il est à remarquer que la plupart des carrièressociales sont conçues d ap^ès une telle idée. On y voit une progression croissante dans des biens telsquelarichesse, laconsidération, la gloire, le pouvoir, biens auxquels on peut laisser ce nom, pourvu qu'on nas'en exagère pas la valeur. Et quand ces carrières sont subordonnées à la plus élevée de toutes les vocations, à celleoù l'avantage de la progression se trouve au plus haut point, la vocation chrétienne, il s'y présente sans doute un des éléments du bonheur. Mais de telles carrières n'offrent jamais que des récompenses précaires, maiselles ne sont pas ouvertes à tous, et ne le sont point aux femmes; et comme la nature physique nous prépare une progression inverse, comme elle peut nousfttiii^ passer de maux en maux et de dégradation en dégradation, iV est, pour l'imagination humaine qui se porte toujours eir avant, d'une importance infinie d'avoir à se figurer une suite d* espérances.
Mais si l'on veut obtenir ce contentement, il ne faut peutêtre pas avoir le bonheur en vue. Ceux qui, en parcourant
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leurs carrières diverses, ont recueilli sur la route tout ce que la vie peut offrir, ceux-là, dis-je, ne s'étaient point proposé le bonheur pour but. 'Ils aspiraient à quelque objet plus précis, mieux défini, auquel ils nnraimt. s il l'eût fallu, sacrifié le bonheur même. C'est ainsi qu'ils ont piprché, qu'ils ont avancé. Non-seulement la recherchede la félicité est illusoire, mais elle nous relarde dans la poursuite de tout ce qui pourrait avoir quelque prix.
En effet, l'impossibilitj^é, de se faire une idée nette du bon- * heur est cause -que notre imagination met toujours le plaisir à sa place. Nous nous représentons en revanche assez bien le plaisir, malgré sa nature fugitive ; il y a dans les immenses trésors de la nature et des arts de quoi donner desjouissances, presque à coup sûr, à tout être bien organisé ; mais par malheur les objets capables d'en procurer ne sont pas toujours à notre portée, et lorsqu'ils y sont, nous nous en lassons bientôt. Alors les désire toujours plus inconstants sont aussi plus difficiles à satistoire. Les grands prix réservés à la persévérance sont perdus, et nous finissons par nous dégoûter de toute chose.
, En outre la poursuite du bonheur rend plus sensibles les maux de la vie, puisqu'il y a une amertume particulière à trouver précisément le contraire de ce qu'on cherchait. S'accoutUmer à se replier sur soi-même, à sonder continuellement ses impressions, c'est nourrir en soi l'égoïsme, maître injuste qui n'est jamais satisfait des soins qu'on prend pour le servir, et Ton dé§enchante ainsi l'existence entière. Rien de ce qu'on regarde nde près ne peut nous contenter ici-bas. Le* moyen de grosçir les chagrins et de diminuer les plaisirs, c'est de tenir u^ cGinpte ouvert des uns et des autres. .^■: .
Néanmoins ces considérations sont fhsuffisantes, et celui qui se bornerait à les présenter manquerait d'une juste sévérité. Si la recherche du bonheur est oiseuse et vaine, ce n'est point pour cela seul que nous devons renoncer à nous y Jk^cr.' *
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Ne la condamnons pas comme une route qui mène mal, mais cornme une route qui, menât-elle bien, ne devrait pas être suivie. Le principe qui subordoriôc? le devoir à Tutililé est mauvais en soi, indépondammeiït' dtes conséquences qu'il entraîne. La volonté de Dieu, ou, en d'autres termes, la loi morale, ne saurait occuper une place secondaire dans notre cœur ; l'empire qu'elle réclame est illimité, et il serait mille fois vrai que nous trouvons notre intérêt à nous soumettre à cette lo^ (^ nous ne devrions pas donner l'intérêt pour motif de notre obéissance.
Fions-nous aux dispositions de l'ordonnateur snprême ; il n'a pas négligé le soin de notre bonheur. Les objets nécessaires à notre conservation, à nos jouissances, ontété répandus avec profusion dans l'univers; les penchants qui nous partent vers ces objets sont profondément enracinés dans noire constitution même. Tout ce qui est involontaire en nous s'élance vers le plaisir, vers les joies terrestres; il devait y avoir dans la volonté un contre-poids à tous ces instincts. S'ilen était autrement, nous serions incapables de résistance-» Si je poursuis le bonheur malgré moi, quan(ï^m'apparaît malgré moi hors de l'enceinte de la loi morale, suis-je coupable d'aller le chercher?
On nousdit, je lésais, que, pourlesoin dubonheur même, il est sage d'immoler souvent le présent à l'avenir. C'est nous conseiller la prudence, fort bonne chose assurément, mais sans rapport avec le devoir : utile qualité qui n'a point de valeur morale et qui met souvent obstacle au bien comme au mal. Connaîtrions-nous jamais le remords, si nous n'avions à nous reprocher que d'avoir mal évalué notre avantage, d'avoir fait une erreur dans le compte de nos plaisirs ? Le tourment le plus cruel de tous, celui que les païens ont cru infligé par les furies, par ces divinités terribles, effrayante personnification du pouvoir vengeur de la conscience, ce supplice ressemble-t-il en rien au regret d'avoir méconnu notre intérêt? Un sentiment invincible ne nous dit- il pas
î!2 l'Éducation progbEssive.
que notre intérêt est précisément le seul objet que nous ayons toujours le droit de sacrifier?
Ceux qui veulent donner au système d'utilité le caractère de grandeur et de noblesse qui lui manque, disent qu'il y est question du bien général, et ils recommandent la morale, parce qu'elle ^tavjantageuse à la sodété. C'est fort bien de la recommander, mais le moyen, de la feire observer manque tout à faitdans cette doctrine. Une fois que le principe d'utilité aura été, ainsi ^u'on le veut, substitué à la- conscience, comment exigerez-vanlWe l'individu qu'il se sacrifie pour la masse? Vous dites qué'riniérêt de chacun de nous est conforme à celiii de la société; mais si nous ne tous croyons pas, si même, conscience à part, nous avons souvent raison de ne pas vous croire, pourquoi nous en rapporterions-nous à voire jugemoct? Ah ! parlez-nous de devoir; je ne sais si vous nqus persuaderez, mais du moins nous vous écouterons. Aucune autre loi que la morale émanée de Dieu ne peut nous être imposée. Tout imparfaite qu'est notre nature, un principe équivoque lui répugne et la blesse toujours. L'homme est faible, incoflléquent, corrompu même, mais il a pourtant une haute idée de Ja vertu, et si le rayon divin se manifeste peu dans sa conduite, on le voit éclater parfois dans la noblesse de ses conceptions.
Est-il donc vrai, comme on le prétend, que les deux opinions sur le but de la vie, contraires en apparence, ne soient au fond qu'une même opinioUj et qu'on en veuille toujours venir au bonheur? Est-il vrai que ceux qui ont pour objet la vertu ou le perfectionnement ne fassent que préférer un genre de jouissance à un autre? Il est toujours aisé de tout confondre, mais ceux qui raisonnent ainsi ne me paraissent pas même avoir consulté l'observation. Et sans parler des grands exemples qu'offre l'histoire, sans citer les héros du dévouement, ces Régulus, ces Winkelried, ces d'Assas qui n'ont eu d'autre perspective que la soufi*rance, d'autre espérance personnelle que la mort, je dirai que l'examen attentif de