‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 132 sur 144 · LIV. IV, GIIAP. VlU · texte numérisé non relu

LIV. IV, GIIAP. VlU

caché ou une vanité manifeste sont des défauts communs dans les pays où les enfant§ se disputent les prix avec le plus d'ardeur, comment méconnaître à cet égard l'influence fâcheuse de ce mode d'éducation ?

On ne fait, dit-on encore, en mettant des prix au concours, que devancer l'effet de la vie réelle, où l'émulation est pour l'homme un principe si énergique d'activité. Quand cela serait, l'intention évidente de la Providence n'a-t-elle pas été de dérober l'enfance au danger de ces luttes acharnées? n'est-ce pas dans ce but qu'elle a éloigné de cet âge tous les sentiments âpres ou amers; qu'elle l'a armé de gaieté, d'imprévoyance, de sympathie avec les plaisirs des autres et d'indépendance de leur opinion ? En cela elle a peut-être mieux pourvu au développement de Tintelligence que l'on n'imagine ; et, pour l'étendue universelle de l'esprit même, notre sollicitude inquiète n'est peut-être pas aussi bien entendue que nous le croyons.

Quand on examine attentivement l'influence qu'exerce un , vif amour-propre, on finit par se persuader que, s'il accompagne fréquemment les succès obtenus par de grandes facultés déjà développées, il porte néanmoins préjudice à leur premier développement. Il arrête dans deux sens opposés, si l'on peut le dire, la libre croissance de l'esprit, et ne fait que favoriser certains eflbrts de travail et de mémoire. D'une part, il est évidemment contraire à la recherche impartiale de la vérité, puisqu'une fois qu'il s'est prononcé en faveur d'une opinion, il ferme tout accès à la lumière ; il oblige souvent celui qu'il gouverne à poursuivre une route contraire au bon sens, à la morale, à l'intérêt même. D'autre part, il est nuisible au vrai talent, parce qu'il étouffe les dispositions qui en favorisent la naissance.

Qu'est-ce, en effet, que le talent ? Dans ses plus légères comme dans ses plus éclatantes manifestations, le talent n'est jamais en nous que le pouvoir d'agir sur les autres et de leur transmettre nos émotions. Ce n'est jamais que l'expres-

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sioD énergique et puissante du sentiment dont nous sommes animés. Qu'il emploie les paroles, les gestes, les sons, les couleurs, qu'il se serve de la toile ou du marbre, il est toujours un langage, il établit toujours entre les âmes une vive et rapide communication.

Quelles sont donc les conditions de son développement dans la jeunesse? C'est d'abord que les impressions soient bien prononcées, c'est que les objets ou les idées agissentfortement sur l'esprit ou sur l'imagination. Il faut aussi l'intime conviction que nous avons affaire à nos semblables, et que la sympathie ne nous trompe pas quand elle nous dit que les mêmes mouvements peuvent agi ter leurs cœurs et les nôtres, que les mêmes cordes vibrent en eux et en nous. Otez la vivacité des impressions, tout sera terne et décoloré dans notre âme ; nous n'aurons rien à transmettre autour de nous; ôlez l'espoir de communiquer ce que nous sentons, et les impres sions les plus fortes s'éteindront dans notre sein sans laisser de traces et sans amener aucun résultat au dehors.

Sous ces deux rapports on peut juger du mauvais effet d'un amour-propre trop excité. Il trouble, il agite l'être chez lequel il règne, et l'empêche de recevoir des impressions pures du dehors. Qui ne sait que, quand de petites passions personnelles nous préoccupent, tout ce qui est étranger à notre intérêt du moment passe inaperçu ? Certaines sensations sont trop fortes, d'autres trop faibles ; l'accord entre la nature et nous est rompu 5 il n'y en a même plus entre nous et les autres hommes : nos rapports avec eux sont altérés ; et le plus fâcheux encore, c'est que Tamour-propre détruit cette bienveillance mutuelle qui nous ouvre l'accès de leur cœur. De même que l'amour fait naître Tamour, la sympathie aussi se propage, et sans elle il n'est guère d'inlluence à exercer. Comme elle nous donne le secret de ce qui se passe chez les autres, elle leur atteste aussi la vérité de nos sentiments. Il faut se pressentir les uns les autres pour s'entendre, et cela seul est une nuance d'affection. C'est

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