‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 133 sur 144 · LIV. IV, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIV. IV, CHAP. VIII

quand on les reconnaît pour des êtres de même nature, pour des frères, qu'on leur fait partager ses émotions.

Le point de vue de Tamour-propre «st bien différent. Tout en nous persuadant que nous sommes supérieurs aux autres, il nous place en infériorité vis-à-vis d'eux. C'est devant leur tribunal qu'il nous faut comparaître par la pensée, et dès lors il nous porte à les redouter. Sitôt que nous les voyons comme des juges, nous ne pouvons plus les aimer. Tout ce que nous faisons pour les captiver est intéressé, hypocrite ; le talent vrai, le talent sincère ne trouve plus à se déployer.

Ces remarques sont applicables à l'enfance. Le germe du talent est de la nature du talent même, et il est bien plus aisé à étouffer. Faire vivre un enfant dans cet état d*irritation où le tient l'envie de supplanter les autres et la crainte d'être supplanté, c'est lui nuire de mille manières, c'est agacer ses nerfs mobiles, c'est altérer son humeur, c'est le porter en cas de revers à trouver un refuge dans le dénigrement, dans la moquerie, froide disposition qui flétrit le cœur. Et, quand ce mal, qui n'est que trop contagieux, finit par gagner les instituteurs eux-mêmes, il les empêche de se livrer à tout mouvement de sensibilité, à tout généreux enthousiasme, et dès lors les meilleurs fruits de l'instruction sont perdus.

Un tel stimulant, je vous l'avoue, force souvent l'attention à se fixer sur un point donné et obtient momentanément quelque tour de force. Mais ce vif sentiment du beau, mais cet élan voisin de l'inspiration dont on voit parfois briller un éclair dans les yeux rayonnants de l'enfance, on le décourage,, on le tue par Tamour-propre, on le remplace par Tidée que, pour obtenir le suffrage des autres, il faut d'abord les flatter, et ensuite imiter ce qu'on sait leur plaire ; en sorte qu'on éteint de toutes manières la vie et l'originalité de l'esprit.

Ajoutez qu'on est sujet à se tromper sur l'effet d'un stimulant quand on prend un court espace de temps pour en juger. Peut-être l'amour-propre, ainsi que d'autresexcitants,donnet-il un moment de force auquel succède la langueur; peut-être

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les esprits actifs n'en auraient pas besoin pour se distinguer, tandis qu'il ne pousse en avant que ces esprits paresseux, destinés à redevenir médiocres. Mais, s'il y a de l'avantage à pouvoir faire arriver un être borné à un degré d'instruction qu'il paraissait incapable d'atteindre, à quel prix un tel avantage n'est-il pas souvent payé I que de prétentions excitées auxquelles la société ne veut pas faire droit ! Que de palmes de collège dont le souvenir ne sert qu'à produire du mécontentement, de l'aigreur et la triste idée qu'on est injustement jugé ! Que de fois encore cet amour- propre ne se retournet-il pas vers de futiles objets, et n'aspire- t-il pas à ces succès misérables dont le vulgaire est l'infatigable distributeur!

Quand un moyen est décidément dangereux en moralité, et que, de plus, il n'est pas sans inconvénient pour le développement même qu'on a en vue, l'éducation gardienne des . âmes ne devrait-elle pas s'abstenir de l'employer ! Il nous le semble, et pourtant c'est avec beaucoup de regrets que nous inquiétons les parents sur l'effet possible des institutions auxquelles ils confient leur jeune famille. Mais ici, la vérité avant tout ; les principes par eux-mêmes sont inflexibles. Toutefois, lorsqu'on vient à vouloir les appliquer, on fait leur juste part à des positions différentes.

Le rôle du moraliste, dont nous avons osé nous charger, est sans doute bien facile. En morale, on part d'une base fixe et inébranlable. Partout où on rencontre le mal, on le» repousse, on n'est tenu d'y rien substituer; personne ne peut dire au moraliste : Que mettez-vous à la place du procédé que vous blâmez? Il compare les faits à la règle, et voilà tout. Il en est autrement du législateur des écoles. Celui-ci se sent chargé de donner la vie aux institutions, et, s'il supprimait un mobile actif sans être sûr de lui en substituer un meilleur, il craindrait de ne faire qu'échanger des inconvénients connus contre d'inconnus. Le§ parents sont encore bien plus excusables, puisqu'ils ne peuvent placer leurs fils que dans les établissements déjà existants ; et, quand il les

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