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notre imagination même ne saurait nous la représenter nettement ? Comment se fait-il qu'en examipant chaque objet nous le jugions constamment inférieur à cette image voilée qui nous semble planer au-dessus de toutes choses et de nous? Ce jugement ne saurait être que le résultat d'une comparaison pour laquelle il paraît nous manquer un des termes. Quelques considérations générales nous aideront peut-être à éclaircir cette question.
Il ne s'agit point ici de cette souveraine perfection qu'on a nommée absolue, pour indiquer qu'elle n'est plus susceptible d'accroissement, idée qui ne peut être comprise, àmoins de l'appliquer à Dieu. En efifet, les qualités éminentes dont l'assemblage nous paraît constituer la perfection sont de nature à s'augmenter sans terme. Quelque grandeur qu'on assigne à Tintelligence, à la force, à la beauté, on peut toujours y ajouter un degré de plus. C'est la région de l'infini oîi s'enfonce et se perd la pensée humaine, sans s'arrêter jamais à rien d'absolu. C'est donc de la perfection relative que nous avons uniquement à nous occuper.
Ici-bas un objet est censé parfait quand il est ce qu'il doit être, c'est-à-dire quand il remplit complètement sa destination. Au moment de la création, le Tout-Puissant a assigné sa destination à chacune de ses œuvres, et, en ce sens, tous les êtres qui répondent aux vues de Dieu sont parfaits. Cependant, comme les uns sont doués de propriétés ou de facultés dont les autres nous semblent privés, il s'établit à nos yeux une sorte de hiérarchie entre les êtres. Nous leur attri- ,buons un rang proportionné à la grandeur des qualités qu'ils déploient ou à l'importance de leur destination, et ce rang détermine pour nous le degré de leur perfection relative.
Toutefois, ce degré même n'est pas. facile à évaluer ; il nous faudrait connaître dans sa majestueuse étendue le plan de Dieu, pour décider de la place qu'y doit occuper chaque objet créé, des rapports qui le lient aux autres objets, et des qualités qu'exigent de lui ces rapports. Sans doute la contem-
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flatioil de la nature noas révèle quelques-uns des desseins de Dieu. Nous voyons les astres accomplir leur révolution au temps marqué, les saisons se succéder régulièrement, les espèces de plantes et d'animaux se maintenir et se perpétuer, Tordre, le mouvensfent et la vie s'entretenir dans Tunivers. L'ensemble est trpp régulier, la dépendance des parties trop intime pour que la perfection du tout ne réponde pas de celle i^es détails. Mais qn'il y a loin de cette idée vague à la connaissance exacte de chaque pièce du gmnd mécanisme ! Non-seulement nous ne savent pas d'avance ce que doit être un objet donné, mais nous ne distinguons pas au juste ce qu'il est, quand il se présente à nous en réalité. Notre observation superficielle s'arrête avant d'arriver à l'essence intime des corps, et ce qui nous intéressait le plus, l'organisation des êtres vivants, reste pour nous un profond mystère. Nous présumons ainsi, nous découvrons peu à peu la perfection des œuvres de Dieu, nous n'en jugeons pas ; ses créations, ainsi que lui-même, dépassent dans tous les sens nos étroites conceptions, et nous ne sommes jamais que sur le bord de ses voies.
Il est vrai que, lorsqu'il s'agit d'apprécier les œuvres de rbomme, la même disproportion n'existe pas. Là, l'artiste et le juge sont de niveau, et l'un n'a point de faculté étrangère à l'autre. Mais ici l'incertitude de nos idées nous nuit encore; et nous ne savons pas assez nettement ce qui doit être, pour en faire la mesure de ce qui est. On comprend bien en général quel est l'effet qu'a voulu produire un artiste, mais on ignore s'il a pris les meilleurs moyens pour réussir. Nous revenons sur son plan ; nous le travaillons par la pensée, et nous ne connaîtrions les inconvénients de nos inventions défectueuses que si la réalité, toujours imparfaite elle-même, venait à les signaler. Mais, à travers les nuages plus ou moins épais dont notre vue est offusquée, nous distinguons presque toujours deux genres de défauts. Vice dans l'idée première de l'ouvrier, vice dans l'exécution de l'œuvre, telles sont les
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sources d'imperfection qui se répandent abondammifit sur les productions humaines.
Si nous voulions écarter du moins une de ces sources, il . faudrait sortir de la région des beaux-arts pour entrer dans^ rbumble domaine des aits mécaniques. Là, dans la partie qui a pour objet la représentation de ces formes géométriques qui répondent aux notions les plus précises de notre esprit, nous pourrions être assez près de voir se réaliser la perfection. Si je demande, par exemple, à un ouvrier de me construire en ivoire ou en métal" une sphère, un cylindre, un cube, comme je sais très-bien ce que j'ai en vue, si l'exécution de cet objet est régulière, je n'ai rien à désirer de plus. Des organes plus fins que les miens y trouvaient peut-être des défauts, mais tel que je suis lait, je n'en vois point, et je dis de l'œuvre qu'elle est parfaite.
Une décision si favorable me laisse, il est vrai, complètement froid. C'est un acte de jugement qui n'a que le caractère de l'approbation et qu'aucune admiration n'accompagne. Mais dans celte perfection subalterne, nous pouvons déjà saisir l'élément le plus nécessaire de l'idée même de la perfection. Dans tout ce qui est du ressort du jugement, la raison doit donner son approbation pleine et entière. Et, comme il est des qualités que la raison a le droit d'exiger d*ûs tous les objets, comme elle sait très-bien en quoi consistent ces qualités, et que les notions qu'elle en a, sans atteindre tout à fait à la précision mathématique, sont au nombre des plusclaires de notre esprit, il est essentiel que, relativement à celles-là du moins, la conformité de ce qui est avec ce qui doit être soitcomplète. Ainsi, dans les œuvres matérielles, l'appropriation des moyens au but, la juste proportion des parties et leur intime liaison, tout ce qui répond de la durée et de Tusage facile de l'objet est au nombre des conditions obligatoires. Il en est de correspondantes dans le domaine moral ; en sorte que si l'on donne le nom de régularité à l'ensemble des qualités qui tiennent aux notions d'ordre et qui ont pour
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jtrgeîa raisoD, nous dirons que la régularité est, relativement à la perfection, rélëment premier et indispensable.
Mais cet élément n'est pas le seul; il en est un qui, partout où il peut se trouver, nous est également nécessaire. La perfection en elle-même suppose la réunion de tous les mérites, et il est des genres démérite que le jugement seul n'apprécie pas. Tout n'est pas raison dans l'homme ; le sentiment, l'imagination, ont leurs droits. Nous voulons admirer, jamais nous ne renoncerons à celte émotion douce et grande, et la beauté est le sujet naturel de l'admiration. Beauté morale, beauté physique, une fois que les obligations imposées par le devoir ou par le bon sens sont remplies, nous voulons toujours de la beauté. Ici donc se présente un élément infini par sa nature, constamment susceptible d'un plus haut degré de développement. Et de là vient que nos désirs sont insatiables, et que cette perfection qui seule peut les satisfaire paraît toujours nous échapper.
Qu'est-ce que la beauté ? question insoluble peut-être, qui du moins n'a pas été résolue jusqu'à présent. On n'a point découvert de trait commun entre les objets si dififérents ^ui excitentnotreadroirationdanscemonde.Ilsnousenchantent, ils nous ravissent, ils suspendent un moment le cours monotone de notre existence, ils nous enlèvent à la terre et à nous. L'effet qu'ils produisent sur nous les réunit parfois dans notre pensée, mais le lien n'est pas en eux, il est dans notre âme. Comment trouver de la ressemblance entre ce qu'il y a de plus simple, une couleur éclatante tt pure, un seul son que prolonge une voix mélodieuse, et l'immense complication d'objets qu'offre parfois le magnifique aspect de la nature ? Et pourtant il y a telle couleur, tel son, dont l'impression rapide et fugitive nous oblige à nous écrier : Cest beau ! Quel est ce don de nous émouvoir accordé aux choses terrestres ? Quel est ce charme indéfinissable, mystérieux bienfait d'un être inconnu ? Est-ce une anticipation d'une autre existence, un reflet de la clarté céleste, un retentissement de l'harmonie
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d'en Ijaut ? Est-ce une impulsion donnée à l'âme destinée à contempler un jourTinfinie beauté ? Et ce ravissement mêlé de je ne sais quelle mélancolie sert-il à Tavertir de son exil ici-bas ? Toujours y a-t-il là une preuve de bonté que nous ne pouvons méconnaître.
Quand on veut distinguer des notions souvent confondues, on observeque larégularité n'est pas une condition nécessaire de la beauté. Cette condition le devient si l'on exige la beauté parfaite ;mB\s alors l'idée n'est plus simple et l'on recompose la perfection en réunissant les deux éléments qui la constituent. Mais si nous cherchons à les séparer, en prenant pour caractère unique du beau le pouvoir d'exciter l'admiration, nous voyons que ce sentiment peut être inspiré à moins de frais. Un enfant s'offre à nos regards, et son coloris éblouissant, l'éclat de ses yeux nous enchantent, tandis que ses traits peut-être ne soutiendraient pas Fexamen. Les plus beaux points de vue dans la nature ne présentent rien de régulier. Et, dans ledomaine moral, où Tordre est représenté par le devoir, que d'actions qui ne sont point conformes à la règle enlèvent notre suffrage malgré nous ! Une femme se précipite dans les flots qui viennent d'engloutir son enfant : un tel dévouement nous paraît beau, notre cœur ému nous force aie dire; pourtant, si elle était Tunique soutien de ^n vieux père, elle a eu tort. Un courage héroïque, Texaltatîbn généreuse des plus tendres affections, ont souvent produit des sacrifices qu'une morale austère condamnerait, et auxquels une idée de beauté s'est invinciblement attachée. C'est la source féconde où puisent les arts ; et quand ils viennent ajouter leurs séduisantes illusions à un prestige déjà trop puissant, ils exaltent jusqu'à l'enthousiasme Tadmiration qu'excite en nous le dévouement, principe commun à toutes les actions qui nous éblouissent.
Ceci peutconduire, ce me semble, à se former quelque idée de la perfection. A l'égard de la régularité, la raison est juge suprême, et la raison sait ce qu'elle veut. Elle cherche à
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trouver des qualités dont elle a des notions précises, et alors même qu'elle ne se figure aucun objet qui réunisse ces qualités, elle peut dans chaque objet réel en nier ou en affirmer Texistence. C'est là un simple acte de jugement dont les imaginations les plus stériles sont capables.
Il n'en est pas de mêipe de l'autre élément.
Nous(he pouvons définir exactement la beauté dans l'ordre physique, et dans l'ordre moral nous connaissons bien mieux les qualités qui sont des titres à notre estime que celles qui excitent l'émotion vive à laquelle le nom d'admiration est attaché. Il semble, à la vérité, que le sacrifice de soi-même soit le caractère général qu'ofi'rent les plus sublimes exemples. Mais si la faculté de se dévouer entre nécessairement 4ûns l'idée de la beauté morale, elle ne suffit néanmoins pas ■ JjDur la constituer entièrement, puisqu'un dévouement qui ne serait qu'un effet de faiblesse ou d'habitude nous toucherait peu ; ainsi, il reste toujours quelque chose d'inconnu à découvrir. Le plaisir attaché à l'admiration n'est donc pas dû entièrement à l'exercice de l'intelligence, faculté qui n'est jamais satisfaite que de ce qu'elle explique clairement ; mais il est dû plutôt à l'essor que prennent en nous d'autres facultés très-élevées. L'idée du beau une fois réveillée dans le seiii de l'homme, le sentiment est ému, et bientôt l'imagination déploie ses ailes.
Alors ce ne sont plus des qualités qui s'offrent à nous ; ce sont des représentations vives, animées, revêtues de couleurs plus brillantes que celles de la réalité. Quand les merveilles des arts, quand les chefs-d'œuvre du génie, quand des dons éclatants chez un de nos semblables excitent en nous de vifs transports, il s'opère comme un développement dans notre âme, et l'enchantement que nous éprouvons tient peut-être moins aux objets mêmes de notre admiration qu'aux charmes d'une beauté nouvelle qu'ils ont servi à nous révéler. Ainsi, quoiqu'ils aient d'abord surpassé notre attente, nous ne tardons pas à leur trouver des défauts, parce qu'ils sont
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loin encore d'égaler le modèle idéal dont ils ont évoqué l'image dans notre esprit. Plus donc les choses terrestres approchent de la perfection, et plusJWdée de la perfection s'élève. Les éléments dont elle se coi^bse nous paraissent faits pours'unir en un tout harmonieux, et les conditions qu'exige la raison même semblent, en s'accomplissant, devoir ajouter à la beauté.
Ceci s'applique également à l'éducation.
En se proposant de former cette créature appelée homme ^ les instituteurs ont à exécuter une oeuvre qu'ils doivent chercher à rendre parfaite. Il ne faut donc pas qu'ils perdent de vue les deux conditions nécessaires dont se compose la perfection. La raison, très- exigeante dans son domaine, peut définir ce qu'elle a droit de demander. Elle veut un membre utile de la société, de l'Éial, de la famille ; un homme qui soigne son propre intérêt sans jamais nuire à celui des autres,^ et en le favorisant quand il le peut; un homme éclairé qui contribue au progrès des lumières et de la civilisation, et qui se montre partisan de la religion comme garantie de la morale. Voilà l'homme de la raison. Il ne sera jamais pris en faute; nous l'approuverons toujours, mais nous n'irons pas Jusqu'à l'admirer, et il est douteux que nous l'aimions, s'il n'a pas d'autre titre à notre faveur que sa conduite si bien arrangée.
Qu'y a-t-il donc à regretter dans l'original d'un tel portrait? Que peut-il lui manquer? Il peut lui manquer la beauté morale, cet élément qui décèle Tâme, qui trahit dans l'homme l'être immortel. Des indices très-légers en apparence peuvent nous servir à démêler des modes d'existence fort différents. Celui chez qui dominera le principe actif de la beauté morale se distinguera peu, dans ses actes, de l'homme, d'ailleurs accompli, auquel il manque cet élément. Il sera sage comme hii , mais sa sagesse aura l'air inspiré ; il observera la règle comme lui, mais sans penser toujours qu'il l'observe, et on croira plutôt qu'une heureuse harmonie