‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 33 sur 144 · CHAPITRÉ PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ PREMIER

DES MOYENS DE PBBFECTIONNEn l'aRT DE L'ÉDCCATIO.X.

Quaod un être parf.iit en aura élevé un | autre, ou saura quelles sont les Hmile»

du pouvoir de ^éducation. Kakt.

L'éducation, a dftun philosophe célèbre, est un art, puisque la nature ne nou«> a point, à cet égard, donné d'instinct qui pûtnous servir de guide, ^'instinct nous a été refusé sous ce rapport, on ne saurait le mettre en doute. Tandis que tous les animawx oht une manière éternellement la même de soigner leurs petits, Thomme seul ne suit pas de marche certaine. Combien d'usjges différents ne voit-on pas régner chez les peuples sauvages -î Les uns p'çngent les enfants, au moment de leur naiss^e, dans l*eau froide; d'autres leur serrent la tête entre dflllT)lapches ; d'autres les abandonnent, suspendus dans leurs bèrdfeaux, à des branches d'arbres; d'autres les garrottont^^ns d'étroits liens. Le sentiment le plus universel de toim,^lûi des mères, a laissé s'introduire et subsister une muLlilude de coutumes barbares, et Tamour n*a pas suffi pour éclairer. • .

Les peuples civilisés ont réfléchi davantage, et rien d'aussi révoltant ne se rencontre chez eux. Cependant ils n'ont pas réussi à ramener l' éducation à "des principes Gxes. Vers le milieu du siècle passé, Tatterition s'egt portée plus fortement sur cet objet ; on en a senti l'extrême importance ; les meil-

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leurs esprits, comme les écrivains les plus éloquents, s'en sont emparés ; mais plus on a raisonné, mbins il seUible que Ton soit parvenu à s'entendre. Eti Allemagne, oti, sous le nom de pédagogie, on a voulu faire de l'éducation une véritable science, les pédagogues sont tous aux prises ensemble. Partout il y a des systèmes contraires ; chaque moyen a été blâmé et justifié tour à tour. L'autorité, Témulation, les châtiments et les récompenses, la sévéïîté et i'itidulgence, la règle exacte et l'absence de règle, ont eu leurs partisans et leurs détracteurs* Que dirai-je de l'éducation publique et privée, des méthodes d'enseignement, de la distribution de8 études et de leur principal objet ? Presque tout est encore en question. 4

Le sentiment paternel a certainement toujours existé dans la race humaine, et Ton s'est beaucoup ex«rcéà raisonner de notre temps. Que manque-t-ll donc pour l'avancement de l'art de l'éducation ? il manque ce qu'on ne consulte jamais assez tôt, l'expérience ; il manque ces observations nombreuses et précises qui seules donnent une base solide au raisonnement.

Dans des ouvrages de première distinction, oîi tout ce qui est exprimé fait encore plus regretter ce qui est passé sous silence, M. Edgeworth et sa fille ont déjà dit que l'éducation était une science expérimentale. Néaqjpqiîps, ils ont publié les conséquences de leurs observilions mêmes. Qui ne sait pourtant qu'on peut tirer des Conclusion^ différentes des mêmes faits ? Qui ne sait que lorsqu'il s'agit de science, on doit exposer les bases sur lesquelles on fonde les résultats? Et qu'est-ce encore que l'expérience d'une seule famille, et d'une famille si heureusement douée ? '

Il est, ce me semble, étonnant que tandis qu'on a porté dans les sciences d'observation ime constance si admirable, onn'aitjamâisétudiél'enfanceméthodiquement.Le problème le plus important de tots est p«ut-être celui auquel on a le moins consacré d'attention persévérante et rigoureuse. Que

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de gens armés d'un télescope, qui vérifient nuit et jour l prédictions des astronomes ! Que d'autres qui tiennent u registre exact du vent, de la chaleur, de la pluie ! Que â'infatigables annotateurs ! Et dans ce nombre il ne.s'est p|y trouvé un père qui ait daigné constater avec soin les progrès d? son propre enfant *. Même pour la partie physique, qui semble devoir tomber plus immédiatement sous Tinspection des savants, que d'incertitude encore ! On a exclu quelgues pratiques évidemment |3ernicieuses, et c'est là sans doute un premier pas. On sait mieux ce qu'il faut éviter, mais est-on sûr de ce qu'on doit faire? A-t-on jamais exactement déterminé l'influence de la première nourriture qu'on donne aux enfants ? Sait-on s'il y a quelque raison dans le préjugé qui veut que le mélange des laits de différente espèce soit nuisible ? Connaît-on même les effets de ces laits pris chacun à part ? Aulu-Gelle nous dit que les chevreaux nourris par \eS brebis ont le poil plus doux, et que les agneaux qui tcttent des chèvres ont le poil plus rude : a-t-on seulement vérifié ce fait?

Après cela, nous ne devons pas être étonnés que des questions plus compliquées n'aient pas été résolues au moyen de l'observation. On peut se demander s'il convient d'assujettir les enfants à l'empire des habitudes physiques, ou si l'on dok au contraire les en affranchir. Bravera-t-on leurs cris prolongés en les soumettant à un certain régime, tel que l'usage de bains d'eau froide, par exemple, ou la douleur est-elle un avertissement auquel on doive toujours céder ? Faut-il choisir les aliments ou tâcher d'accoutumer l'estomac

iLe littérateur distingué qui a enrichi de notes savantes la traduction allemande du premier volume de VÉducation progressive^ m*a fait sentir qu*en rapportant un jugement d*une critique ordinairement très-sensée, je n*avais pas rendu justice aux observations publiées par le docteur Schvurtz. Le mérite des travaux de cet écrivain m'a depuis lors été mieux connu ; et, à cette occasion, j*ai pu me convaincre qu'on avait vu avec quelque satisfaction en Allemagne, qu*en m'appuyant sur le principe religieux, j'étais arrivé, au moyen d'observations impartiales, à des résultats semblables à ceux qu'avaient adoptés les meilleurs esprits dans ce pays.

L£DUCÂTION PROGRESSIVE .

&ute espèce de nourriture ? Doit-on proscrire tout moyen ique de garantir la têle des coups ou de prévenir d'airtres accidents du même genre? Quelles sont les influences %)nt il ftut décidément préserver les enfants, et celles au contraire dont on doit leur faire braver les inconvénients pour les a'guerrir ? Des doutes innombrables sur la inaniére de soigner la santé se présentent à Tesprit des mères ; elles réujpissent à s*en distraire plus aisément qu*à se décider, et, faute de savoir se transmettre leurs expériences, les générations successives se transmettent leurs hésitations.

Si Ton s'approche du domaine moral, tout- devient^plus incertain et plus délicat encore ; mais, avec de la sagacité, quelle source inépuisable de connaissances ne trouverait-on pas dans Tétude des petits enfants ! quelle multitude de questions importantes ne pourraient pas être résolues ou du ^oilis éclaircies par des observations faites avec soin ! Oa saurait si les exercices qui fortifient le corps ont un effet favorable pour Tesprit ; si Taugmentation de la vigueur physique correspond en général à celle de Fénergie morale ; on apprendrait quelles sont les facultés qui se développent ou se paralysent mutuellement. Cette dépendance de nos sens, à laquelle on a voulu soumettre rintelligence humaine, serait ou reconnue ou contestée à plus juste titre, et si Torigine des idées restait obscure, le premier signe de leur naissafnce serait du moins épié. Bonnet et Condillac, dans un esprit bien différent, mais au moyen d'une même fiction, ont cherché à expliquer les mystères de Tentendement, en aùimant une statue; combien n'auraient-ils pas avancé plus réellement la science, s'ils avaient étudié un nouveau-né ! Que d'aperçus curieux sur l'existence de l'instinct chez l'homme, sur la formation du langage, en un mot sur toute l'histoire de l'esprit humain, ne fourniraient pas ces jeunes êtres 1

Il faudrait sans doute se garder des conclusions précipitées,, et les exemples isolés ne prouveraient rien encore. Mais comme chacun sait qu'en multipliant suffisamment les obser-

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valions, on voit s*effacér le« différences accidentelles, et que les qualités particulières de TindiVidu disparaissenl devant les attributs de Tespècej l'ojlpérience sur une grande échelle serait un desmoyenf d'instfuctiwi les plus efficaces.

Faute de faits sysléiàlkiquèment observés, il y aurait encore dans la masse énori% de ceiu qu'on connaît, de quoi fournir des données préci^ses. On a des résultats tout trouvés des différentes é<;|ucatii^Bis dans Tespiit si fortement caractérisé des sectes relfgieusfli, dans celui que déterminent les professions diverses, malgré Tépoque tardive à laquelle les hommes l^embrjfjpsent ordinairement. Il est même bien à présumer que, si l'on connaissait mieux la manière usitée chez tous ias peuflea. pour élever les enfants dès le bas âge, on y trgjverait en grande partie Texplicalion de la diversité des cafactires nationaux, el que les effets justement attribués aux différences de climat et de race paraîtraient de peu d'içaportance-, comparés à ceux de l'éducation *. Le malheui est qu'en nous parle toujours des méthodes et jamais du succès bon ou mauvais de leur emploi. On nous dit bien ce qu'on a fait, mais non si Ton a eu raison de le faire, et nous ignorerons à jamais ce que sont devenus, à Tâge d'homme, les enfants systématiquement élevés.

Il est vrai que si Ton jugeait de l'éducation par ses résultats, il faudrait mettre en ligne de compte Tinfluence des institutions politiques et celle des diverses causes qui agissent si puissanmient sur le jeune homme à son entrée dans la vie. La question se complique par là beaucoup, puisque nul no peut entièrement échapper à l'esprit dominant de son pays et de son siècle. Mais comme la première impulsion doit être assez forte pour modifier toutes les autres et leur imprimer une direction salutaire, il reste toujours dans le domaine de

1 Ou peut même conclure du spirituel ouvrage de M. Boastetten, V ffomme du Nord et tBomme du Midiy que le climat n^a pas une influence purement physique, mais qu'il agit surtout à la manièrç de Téducation, c'est-à-dire eu faisant contracter des habitudes qui déterminent les mœurs et modifient le caractère.

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la religion, de la moralité et des lumières, une part congidérable qui peut êlre attribuée à la première éducation. A travers toutes les différences d'opinions et de coutumes, des instituteurs dignes de ce nom forment presque à coup sûr des élèves éclairés et honnêtes. Si des adultes considérés en nombre suffisant manquent des qualités néce^aires au bonheur de la société et de Thomme, on peut hardiment prononcer qu^il y a eu un vice secret d«ns la manière dont leur enfance a été gouvernée, et il reste encore 14 un vaste champ pour Tobservation.

L'uniformité des produits de la civilisaiion actuelle nojiis porte à oublier deux choses importantes. Tune que les peuples moins éclairés que nous diffèrent infiniment entre eux* pour le caractère, l'autre que l'enfant a une aptitude à^u près égale à revêtir le caractère dje chacun de ces peuples. Je ne prétends assurément pas nier qu'il n'y ait de la djifférence entre les races, même sous le rapport moral. Tacite, d'accord sur ce point avec des savants tout à fait modernes, croyait que ces différences étaient accidentelles, et qu'elles disparaissaient même après un petit nombre de générations, quand la cause qui les avait produites cessait d'agir. Mais en leur supposant plus de permanence, toujours sera-t-il certain qu'une même éducation établira une entière parité à mille égards entre les enfants de tout pays, soignés ensemble. Relativement aux habitudes et aux mœurs, chaque nouveau-né deviendrait, avec une égale facilité, un Chinois, un Lapon ou un Anglais, tant est grande la flexibilité de notre nature. Les siècles écoulés sont nuls aussi pour l'enfant : s'il n'est pas étranger au mal, il l'est aux progrès de la corruption dans le monde, et on le formerait pour l'âge d'or (tel du moins qu'il est permis de se le figurer avec des hommes) peut-être plus aisément que pour l'âge oti nous vivons.

Il semble donc que parmi cette multitude de formes possibles, il n'y aurait qu'à, choisir pour l'éducation ; qu'en prenant même dans chaque forme ce qu'il y a de mieux, on

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