‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 37 sur 144 · D2 L ÉDUCATION PROGRESSIVE · texte numérisé non relu

D2 L ÉDUCATION PROGRESSIVE

une région tranquille et ténébreuse. Là il ne s'offrait à elles aucune forme distincte. Là elles attendaient hi lumière, le moment où Dieu les appellerait, et où Theure de la naissance viendrait à sonner. C'est, ajoute-t-il, Tancienne nuit dans laquelle Job voudrait faire rentrer sa vie.

Ces croyances, à ce qu'il paraît, étaient restées ensevelies dans^'Orient; du moins la mythologie grecque ne s'en est point emparée *. Il semble pourtant que cette brillante imagination qui arevêfu de formes gracieuses tant d'idées philosophiques sur la destinée humaine, aurait pu embellir cellelà. Et de même que la poésie antique nous a représenté les âmes arrivant en foule au bord de l'Achéron, comme les feuilles chassées par le vent d'automne, elle aurait pu nous peindre ces nuées d'esprits qui abordent de toutes parts sur notre terre, et qui, dans les climats les plus barbares, sont toujours confiés à l'amour maternel.

Mais si, selon Topinionde l'Église, l'âme est réeHement une créature nouvelle, quelle idée ne devons-nous pas concevoir de cette force éternellement productive qui évoque sans cesse les êtres du sein du néant 1 Et tandis que les épicuriens de tous les âges se plaisent à considérer la Divinité comme la spectatrice oisive des effets d'une première création, qutlle action immense au contraire n'exerce pas le foyer inépuisable d'où émane constamment la vie dans tout l'univers l

On l'a déjà remarqué, la douleur introduit l'homme dans ce mende et l'accompagne quand il en sort. Une foule de sensations tumultueuses assaillent l'âme à son début. L^air, comme 4m torrent rapide, force l'entrée des poumons de l'enfiwit et les irrite; la lumière éblouit ses yeux délicats à travers les. voHes transparents qui les recouvrent, et quoiqu'il passe pofur ne pas entendre, il est difficile que ses propres cris ne lui par-

1 Anchifie montre, il est vrai, à énée [JBnéid»^ VJ, r. 75d et soriv.) les âm«i qui devaient habiter les corps de ses descendants; mait comme ces âmeft avaient déjà ^cu sur la terre, on ne peut voir là qu*un souvenir de mélempsyctfse modifté au gré du poète. ^

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vfejinent pas. Souffrance, étourdissement, vertige, voilà ce quapporte à l'âme le moment mystérieux qui la plonge dans le tourbillon de la vîe; mais bientôt une sorte do stupeur et souvent un sommeil paisible la dérobent à des impressions qu'elle ne peut encore soutenir.

11^ passe pour i'ordlpaire bien du temps avant que cette âme se donne à connaître. Tout est à demi convulsif, tout ré|K>nd à des sensations internes dans les mouvements de l'enfant ; il n'est qu'une seule de ses actions qui semble avoir un but, celle de tourner la boucbe comme pour chercher sa nourriture, et de sucer ensuite ce qui lui est offert : aucune autre preuve d'instinct ne peut être observée à sa naissance. Après huitjour^ il voit néanmoins, car ses yeux suivent la lumière ^ il entend aussi, car les bruits subits le font tressaillir ; mais il existe encore solitaire et n'entre point en relation avec le monde où il vit. Peut-être rapporte-t-il tout ce qui se passe hors de lui à ces sensations intérieures qu'il a seules éprouvées dans le sein maternel. Il serait alors à certains égards dans un état de rêve, puisqu'il y aurait en lui une suite d'impressions qui ne se manifesteraient point au dehifrs, mais avec cette différence^ qu'en rêvant nous attribuons à des objets extérieurs ce qui se passe réellement en nousmêmes, tandis que l'enfant rapporterait à des sensations internes l'effet que produisent sur lui les objets extérieurs.

Néanmoins on peut douter qu'il en soit ainsi; il est plus vraisemblable que l'enfant dès sa naissance estsoumisà cette grande loi qui force l'âme à reconnaître un monde matériel extérieur à elle ; seulement il ne distingue rien nettement : toutes ses perceptions sontisolées et ne se réunissent pas dans son cerveau. Les formes qui se meuvent devant lui ne se dessinent point en images détachées; sa vue n'apprécie aucune distance, et peut-être, comme l'aveugle-né opéré par Cheselden, sent-il les objets en contact avec ses yeux.

Il est possible que, sans une intervention inaperçue du jugement et de la volonté, nous fussions à cet égard sembla-

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bles à reniant. C'est ee que feraient soupçonner deux fefts que je me hasarde à citer quoiquMls#8<tt6«t, et le premier Surtout, assez difiSciles à vérifier : Tun est que lorsqu'on se réveillcy brusquement il y a un iastant indivisible où Ton voit les objets s'éloigner, ee qui prouverait que, d'ij^rès la première impr^^ion, on les avait supfH^s près de soi ;4'^tre, que, dans un état d'extrême faiblesse, les nfalades (lisent parfois que tout ce qu ils voient est trop près d'eux : il leur s^pible que les images s'avancent su» eux, que. les murs de l'appartmneut les touchent; apparemment parce qu'ils n'ont pas la force de surmonter la sensation.

Quelle distance de l'homme aux animaux dans ces premiers moments de la vie î Qu'il y a loin de J'enfant au petJt poulet qu'on voit, au sortir de la coque, courir, gp'atter le terrain, distinguer et piquer. le grain de blé mêlé parmi le sable! Qu'il y a loin surtout de l'enfant au jeune chamois, s'il est vrai, comme on le raconte dans nos Alpes, que sa mère, prête à mettre bas et poursuivie par les chasseurs, s'arrête, dépose son petit, le lèche une seule fois, et repart aussitôt en fuyant avec lui à travers les neiges et les précipices.

Cependant, passé les premiers temps, je ne suis pas portée à croire Tenfant aussi dépourvu d'instinct qu'on se l'imagine ordipairement, et je vois en lui bien des mouvements que les sensations et rexpérience n'expliquentcertainementpas ; tels sont les signes qui nous annoncent la première lueur de ses affections. Ainsi, à l'âge de six semaines, le nouveau-rié est toujours étranger dans ce monde, rien n'y existe encore distinctement pour lui. Il ne sait pas que les objets qu'il voit sont les mêmes que ceux qu'il touche ; et, quelque impression que ces objets lui causent, il ne fait rien pour les atteindre ni pour les éviter. Néanmoins, à ce point si reculé de développement, le visage humain l'intéresse ; quand rien de matériel ne fixe ses regards, déjà la sympathie agit en lui; un air riant, un accent caressant, obtiennent de sa bouche un

î^iil^^; de douces émotions animenUévidemnaent ce petit êtife : nous, qui en connaissons Texpressioa, la retrouvons avec tmnsport chez lui. Mais qui donc a dit 4cet enfaol que telle disposition d^ traits indiquait rattemif issement ? Comment, lui, à qui sa propre physionomie est inconnue) ^urrait-il imiter celle d'un aqtre, si une affection t^ortespon* dante n'imprioiait le même caractère à ses traits? Il n'y a rienlàqui tienne aux sens. Cette personne aupçps de son ber« ceau n'est pas toujours sa noi;irrice, peut^^e n*a-t-elle fait que le déranger, le soumettre à d'importunes opérations. I^importe, elle lui a souri, il a senti qu'il étcut aimé, et il aime. II ^mble que Tâme nouvelle ^n devine une autrq^t lui dise : Je te connais. ;; «

Ce phénomène n'appartient-il pas évidemment à l'instinct? N'«st-ce pas un effet opposé de ce pressentiment inexplicable qui fail^uir la pc^e alarijoiée à l'aspect d'un point noir à peine visible au haut des *irs ? Celle-ci, qui n'a jaçiais p Tépervier, prévoit la cruauté et le meurtse ; l'enfant, qui n'a encore rien discerné, prévoit la bonté et l'amour.

Nous sommes frappés de la lenteur des premiers progrès dan3 notre espace, parce que nous les comparons sans cesse avec ceux des animaux ; mais si nous refusions tout instinct à Tenfant, ce serait la promptitude de son développement qui devrait paraîtreétonnante. Quand on pense que l'aveugle-né dont j'ai parlé, aidé du secours des quatre sens ^t de l'analogie qui existe' entre eux> guidé par une raison formée et dirigée par des hommes faits qui lui apprenaient à se servir de son nouvel organe; quand on pense, dis-je, que cet aveugle a été sixmois avant de parvenir à se conduire, et qu'après ce temps il a souvent commis de grandes erreurs, peut-on nier que l'enfant n'ait dû recevoir une assisi ance particulière pour commencer à exercer ses facultés ?

Il est plus avancé que l'aveugle proportionnellement; ignorant même qu'il ait un apprentissage à faire, il doit mener de front l'apprentissage de ses cinq sens. Comme on sait que

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c*est au moyen du toucher qu'on rectifie les erreurs de la vue, on n'aura pas muoqué de dire à l'aveugle qu'il devait réconnaître aveoia main toutes les formes qu'il apercevrai; chez le nouveau-aé un tel exercice a dû être livré au hasard et n'a môme pu avoir lieu que loinsque l'enfant a commencé à tendre la main, ce qu'il ne fait qu'à l'âge de cinq ou six mois . Cependant quan^ il en a huit ou neuf, c'est-à-dire après des expériences beaucoup moins prolongées que celles de l'aveugle, il ne se trompe plus sur les distances des objets placés près de lui. Et que de notions diverses n'a-t-il pas dû acquérir en même temps, avant que le moyen de s'enrichir de celles des autres, le langage^ fût en sa possession? Gomment ne pas s'étonner encore de la facilité avec laquelle il se reud maître de ce moyeu? Tel homme du peuple dont le vocabulaire n'est pas beaucoup plus étendu que celui d'un enfant de trois ans ' bien développé, emploierait ces mêmes trois ans à se mettre au fait d'une langue étrangère, si on le transportait dans un pays nouveau, et pourtant-quel immense avantage n'a-t-il pas à milfè égards sur l'enfant ? Il s'est déjà familiarisé avec les choses de la vie; il sait à quoi sert le langage et en connaît le mécanisme général. Il cherche enfin à s'instruire, tandis que l'enfant n'y songe pas.

Si donc les progrès des enfants sur tous les points de leur apprentissage égalent ceux d'un homme fait sur un seul point en particulier, n'est-il pas clair qu'il existe en leur faveur des dispensations spéciales, c'est-à-dire qu'il y a en eux une source inconnue de connaissances, ou ce qu'on appelle' de l'instinct ?

On parle trop de l'expérience : elle joue un rôle à certains égards, mais non pas à tous; son influence, qui est de nature à s'étendre sans cesse, se distingue dans la première enfance à ses incertitudes et à sa lenteur; ainsi, dans tout ce qui tient à son domaine, les enfants répètent éternellement les mêmes essais ; ils ont pu voir cinq cents fois que pour faire tenir un objet debout il fallait le placer sur sa base, et toujours ils le

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posent sur le eôlé ; ils répandent trois ans de suite les liquides . hors du vase qui les contient, avant de se douter qu'il faut tenir ce vase horizontalement : c'est que Tassociation des idées ne se forme guère dans leur tête que loreque leur sentiment est excité. Dans tout ce- qui n'intéresse pas leurs petites passions, l'expérience est longtemps perdue.

Qu'y a-t-il à gagner, dira-t-on, pour la nature humaine à lui donner sa part de l'instinct des animaux ? Il y a tout à gagner pour notre- dignité, répondrai-je, si l'on a contre le matérialisme une preuve de plus; ces questions ont pris de l'importance depuis qu'on a voulu expliquer par des sensations purement physiques tous les phénomènes des êtAs vivants. Mais que fait-on de l'instinct dans ce système? D'où viennent, chez les animaiix,*ces craintes et ces espérances qui semblent tenir à une sorte de divination? Comment sans étude et sans modèle exécutent-ils ces constructions merveilleuses dont quelques espèces ont seules le secret?

Ce sont des faits inexplicables, dira-t-on, mais c'est là précisément ce que j'avance ; avouer l'impuissance des causes matérielles, c'est m'obliger à reconnaître un ordre de choses plus élevé. Qu'importe que je l'admette pour des créatures inférieures ? Si, à travers l'intelligence d'un faible oiseau, j'entrevois l'intelligence suprême, je me prosterne et m'attendris, Toutce qui , dans chaque espèce, est admirable en soi et au-dessus des facultés qui lui ont été départies me parait l'effet d'un instinct sublime, rayon direct de la lumière d'en haut. C'est là ce qui donne à l'oiseau l'idée d'un nid ; au nouveau-né, celle de l'affection qu'il inspire ; à l'homme, celle de la perfection, de l'immortalité, de l'infini, de tout ce qui est trop grand ou trop beau pour qu'il l'ait rencontré sur la terre ; ce sont ces sentiments involontaires et sacrés qui ne sont pas seulement en lui, mais qui sont lui, et sans lesquels il ne se conçoit pas lui-même.

Singulière destinée des opinions humaines ! On a d'abord voulu faire une machine de l'animal, et quand ensuite, séduit I. • 6

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^r la ressemblance, on a prétendu réduire l'homme au même jÉtat, il s^est trouvé que l'exemple même de l'animal a détruit les vains sopfaismes sur lesquels on voulait s'appuyer.

Plus on étudiera les enfants, je le crois, plus on sera forcé de reconnaître en eux des dispositions innées; plus.on jugera qu'il est des lois imposées à leur intelligence, lois qu'elle impose à son tour à ce qui lui vient des sensations, plus on se convaincra que les objets extérieurs ne font jamais que donner l'éveil ou fournir un aliment à notre âmfe.

Il s'écoule plus de cinq mois avant que l'enfant ait encore l'idée de tirer aucun parti de ses mains; leur destination lui est longtemps inconnue; et l'extrême lenteur qu'il met à la deviner prouve que cette découverte est chez lui l'œuvre tardive de l'expérience. Il regarde lesiBhoses, et^s'intéresse aux personnes bien avant ce temps, et pat'ait ainsi avoir reçu plus immédiatement l'usa^ du sens de la vue. D'ailleurs je ne puis supposer avec Barclay et d'autres auteurs que, parce que les rayons de lumière se croisent dans la pupille, l'enfant ait commencé par voir les objets renversés, et qu'il n'ait appris à les redresser que par l'habitude. Les images sans doute se peignent renversées sur sa rétine comme sur la nôtre, mais^ quand il est capable de comprendre qu'elles représentent des êtres réels, il a déjà jugé sainement de la position de toutes choses. Les sensations qui ont pu précéder ce moment resteront toujoursenveloppées d'un nuage impénétrable pour nous.

Il est aisé d'observer les tâtonnements de l'expérience dans la manière dont l'enfant apprend à se servir du toucher; ce sens, qui avait dû s'exercer avant les autres, est tardif à obéir aux ordres de la volonté. Il doit en quelque sorte recevoir réveil du sens de la vue, dont ensuite il perfectionne à son tour l'éducation. Voici comment cela se passe.

Aussitôt que l'enfant regarde, il jouit; après avoir souri à des visages, il sourit bientôt à tout ce qui frappe ses yeux. Le plaisir de conjempler tout ce qui brille Tagite; il se trémousse,

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gesticule, et il arrive souvent que sa main rencontre la chose qui attirait son attention. Alors il éprouve une sensation inattendue, il s'étonne de ce qu'un obstacle arrête ses mouvements; enfin, quand le retour des mêmes Causes a sans cesse ramené les. mêmes effets, il prévoit ce qui résultera de ses gestes. Alors il tend avec intention sa petite main; mais, cfimme il n'apprécie pas les distances, toucher ou ne pas toucher est un Jeu de hasard pour lui. A force de répéter ce jeu, il y devienf un peu plus habile, mais ce n'est guère qu'après sept ou huit mois qu'il atteint à coup sûr les objets.

La main qui embrasse ces objets et en mesure les distances est certainement pour l'enfant un moyen très-efficace d'apprendre à connaître le monde où il vit. Cependant, contre l'opinion de quelques auteurs, je crois qu'avant de s'en servir il a déjà conçu l'idée que le même corps peut être à la fois vu et touché, et le sein qui l'a nourri 'peut la lui avoir donnée- Ce qui me le fait présumer, c'est qu'on lui voit avancer la bouche vers les objets qu'il veut toucher, trois ou quatre semaines environ avant de tendre la. main; l'habitude qu'il prend bientôt de porter à sa bouche tout ce qu'il saisit prouveffait aussi que les lèvres et les gencives sont, chez lui, l'organe du tact le plus exercé et le plus sensible.

Quand les sensations de l'enfant ne sont plus isolées, quand la vue et le toucher concourent à lui donner l'idée d'un même objet, il sait assigner la plupart de ses impressions à leur cause, et le seuil de la vie est franchi pour lui. Le monde extérieur lui apparaît sous sa forme réelle, et dès lors son intelligence fait de rapides progrès; mais déjà ont commencé chez lui les premiers essais du langage qu'il serait bien curieux d'étudier.

A l'âge de six semaines environ, lorsque le rire et les larmes paraissent, on remarque chez le nouveau-né un petit murmure fort doux'. C'est l'expression de la satisfaction, du bien-être, qu'il fait entendre dans le repos. Peu à peu ces sons deviennent plus accentués ; ils offrent alors de véritables

exercices de voix, un ramage dont renfant s'amuse peut-être, une imitation confuse du bruit que l'on fait en parlant. Rousseau a fort bien observé certains dialogues dans lesquels les paroles de la nourrice et la réponse inarticulée de l'enfant offrent à peu près les mêmes modulations ^ ; souvent il adresse ce gazouillement à des objets inanimés qu'il ne distingue pas des autres, car il peut se tromper en voyant la vie où e^ n'est pas, mais jamais il ne la méconnaît où elle est. C'est tantôt un bouton de métal poli, tantôt un verref éclairé du soleil, auxquels il parle ; il semble leur dire qu'ils sont jolis, qu'ils lui font plaisir : il leur montre de la bienveillance ; quelquefois il pousse de petits cris joyeux et perçants, comme pour attirer leur attention; cependant il n'y a çoint là de véritable langage, si du moins on entend par ce mot un moyen volontairement employé d'exercer de Tinflùence; l'enfant ne demande rien, il n'appelle point, il n'attend aucun effet de sa musique.

Le vrai langage de l'enfant, ce sont les Cris : il les a d'abord poussés sans intention, obéissant à je ne sais quelle loi qui nous fait épancher notre douleur de la sorte. Mais, quand cette douleur a été plusieurs fois soulagée, et que sa bruyante expression s'est alliée à l'idée du secours dans l'esprit de l'enfant, il a crié pour appeler, et il est entré alors dans le vrai domaine du langage. Les gestes animés, l'action de se pousser vers l'objet de ses désirs, ont aussi commencé chez lui involontairement et sont devenus impératifs par la suite; le passage serait intéressant à observer.

Les premiers mots de l'enfant sont tout autre chose ; il se plaît, en les prononçant, à exercer une faéulté particulière, le pouvoir d'attacher un signe à un objet, et il l'exerce sans être ému par le be^in ou la passion. Voit-il passer un chien dans la rue, aussitôt il en profère le nom, tel qu'il a pu apprendre à le connaître, mais il le profère sans autre motif

i Émilet Uv. I, p. 61, édit. in-4o.

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que celui de ramusement; il n'est point agité par la crainte ou par Tespérance. S'il avait peur du chien, il pleurerait; s'il avait envie de le voir de près, il pencherait son corps vers lui en poussant des cris d'impatience ; mais ce n'est que dans un état de calme parfait qu'il le nomme ; éprouve-t-il la moindre émotion, il laisse là ces mots, acquisition superflue et nouvelle, et il ej) revient aux cris, à la gesticulation, son véritable langage. La parole n'est pas encore pour lui un instrument, et |ie n'est que beaucoup plus tard qu'il en fait un usage utile.

Assurément il serait téméraire de conclure des premiers essUis de la faculté de parler chez le nouveau-né, à l'origine du langage dans l'espèce humainej cependant, comme on a Jiea?cou[i dit que les langues étaient nées du besoin, et que c'étaient des cris perfectionnés, je suis bien aise de certifier que du moins il n'en est pas ainsi chez l'enfant ; j'ajoute qu'il n'invente pas les mots de lui-même, et qu'il ne fait que répéter tant bien que mal ceux qu*il a entendu prononcer; il n'appelle pas même un animal par son cri, à moins qu'on ne lui en ait donné l'exemple. Le langage parlé, dans son état le plus informe, est ainsi le fruit de l'imitation ou de renseignement, et paraît toujours un peu d'cJrigine étrangère.

C'est lorsqu'il a près d'une année que l'enfant bégaye ses premiers mots et hasarde en chancelant ses premiers pas. Toujours dansunétatde dépendance absolue, il possède moins que toutes les créatures vivantes du même âge les moyens de veiller à sa propre sûreté, et cependant il déploie déjà les deux grandesprérogatives qui doivenll'éleversifortau-dessus des animaux. La faculté dont je viens de m'occuper, celle de désigner les objets par des signes de convention a été souvent signalée, mais il en est une autre aussi belle, et pourtant moins observée, qui se développe beaucoup plus tôt : je parle de cette disposition si générale dans le premier âge qui porte l'enfant à s'intéresser à une multitude d'objets tout à fait étrangers à son instinct de conservation. A six mois il ne vit déjà plus concentré en lui-même ; déjà la jeune existence s'épanche au

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dehors, déjà Uespril commence à former ces relations si étendues qui di ivent lui soumettre un jour le monde matériel, et il s'occupe à tendre les fils dans lesquels il enveloppera toutes choses. Les animaux les plus intelligents ont un cercle d'intérêts très-reslreint ; ce qui est inutile à leur sûreté ou à le^ subsistance est nul pour eux ; ils aiment, mais ils n'admirent pas, et la curiosité leur est étrangère ; l'enfant, au conérairCy s'amuse de tout, il a des«plaisirs qu'on peut appeler désintéressés, tant la nature en est peu sensuelle : l'utile est nqjj^ pour lui, et le beau existe déjà ; tel qu'ille conçoit, il le célèbre, et ses yeux pétillent d'admiration ; sa petite voix éclate en hymnes de louanges, tandis qu'il ne diiscerrie pas encore ce qui lui sert ou lui nuit. >

Il n'y a, je crois, dans Thistoire des animaux que deux . faits qui aient quelque analogie avec ceux-là, mais c'est une fausse ressemblance : l'un est celui du petit chat qui semble se divertir à faire mouvoir des rubans suspendus, ou à rouler une boule de papier sur le plancher; mais, comme les corps en mouvement sont les seuls qui attirent son attention, il y a toute apparence qu'ils répondent à son instinct tle chasseur, et qu'il y voit oii des souris ou des signes de leur présence. L'autre fait se présente chez quelques petits oiseaux : le rossignol, par exemple, s'approche des objets brillants, et descend de sa brapche pour les regarder ; l'alouette est de même attirée par l'éclat des miroirs ; mais ce sont là des effets d'inquiétude, d'éblouissement ou peut-êlre d'espoir de pâture ; on ne voit pas là l'expression d'un plaisir pur comme celui qu'éprouvent les enfants ; eux seuls conçoivent un véritable enchantement à l'aspect des jolis objets, eux seuls s'y afifectionùent, les reconnâiissent quand ils les revoient, et se prennent pour eux d'une sorte de passion.

Les jouissances de l'ouïe sont vives aussi chez les petits enfants, le bruit leur est en général agréable, et surtout la musique. On peut remarquer, à ce sujet, que les plaisirs de l'oreille n'appartiennent pas aussi exclusivement à notre es-

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pèce que ceux de la vue, puisque les oiseaux sont sensibles à Tharmonie comme nous. Ce rapport avec eux pourrait en indiquer un autre, et il ne serait pas impossible que les premières impressions musicales laissassent des traces aussi profondes chez Thonime que chez les oiseaux; on sait quelle est, chez ceux-ci, l'influence des premiers chants qu'ils entendent ; des expériences dignes de foi nous ont appris que le ramage d'uln oiseau ofifrç la répétition exacte des sons qu'il a écoutés dans son jeune âge, et que si on enlevé de son nid le petit qui vient d'éclore, pour renfermer avec JBt oiseau d'espèce différente, il adoptera lé chant de son nouveau compagnon *.

Il se pourrait donc qu'en faisant souvent entfendçp au nouveau-né des modulations justes et agréables, on s'épargnât ainsi une partie des soins que ^uvecï on prend si laborieusement pour perfectionner ses organes dans un autre â^e; du moins est^il certain que,^ dans les familles où la musique est habituellement Cultivée, il se forme de nouveaux élèvei avec une e:xtrême facilité ; l'on peut ménofe conjecturer que les grandes différences entre les dispositions musicales des peuplades limitrophes, comme les habitants des deux rives du Rhin, par exemple, ne sotitque le réwiltat des premières impressions. Le chant, ce secours si puissant pour calmer les douleurs des petits enfants, serait ainsi le moyen de développer en eux le germe d'un talent charn^ant, talent dont on s'occupe trop sous le rapport de L'art, sans apprécier assez son influence morale, que les anciens connaissaient et dirigeaient bien mieux que nous.

L'éducation intellectuelle du premier âge ne peut encore consister que dans une préparation à l'exercice futur du raisonnement. Le secret, à cet égard, consiste à fixer dans l'esprit de l'enfant des perceptions trop fugitives, par l'intérêt

1 Voyez le Mémoire sur le chant des oiseaux, de M. Daniel Bariogton, TÎce-présidcnt de la Société royale de Loudres, dans les Trans. phil.y vol. LXV, p. 11, et dans \e Journal de physique ^ }mn 1774.

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qu'on doit avoir Tart d'exciter; ressentie! est qu'il recueille des faiis qui se gravent dans sa mémoire, et qui puissent fournir un jour des points de comparaison à son jugement. Mais, pour recueillir ces faits, il faut qu'il y prête de l'attention; le défaut d'attention, et le vague qui en résulte dans la tête, est Tobstacle qu'on rencontre le plus souvent quand on vient à s'occuper de renseignement ; cet obstacle serait moins sujet à se présenter si les impressions qu'a commencé par recevoir le petit enfant avaient été nettes et distinctes. Lors donc ue son attention parait captivée par quelque objet, on doit se garder de l'en distraire : tout ce qui excite son intérêt, ou devient un sujet d'ot)servation, sert à son développement.

Toutefois il ne faudrait pas dans ce but chercher à redoubler l'intensité des sensations j)urement matérielles. On éCburdit ou stupéfie Tâme de l'enfant en ébranlant ses faibles organes. Le secouer violemment en le faisant sauter sur ses genoux, frapper fortement devant lui sur #ne table ou contre les vitres, c'est user de moyens rudes et mécaniques qui ne lui font su^endre ses cris qu'en paralysant son mouvement intérieur; il faut, au contraire, autant qu'on le peut, mettre rintelligence ou le sentiment de moitié dans les distractions qu'on lui procure. Caresser sous ses yeux un chien ou un chat, c'est développer cette sympathie que les plus jeunes enfants éprouvent si aisément pour les animaux ; lui montrer un joli objet en le lui faisant examiner en détail, c'est fortifier son attention, et c'est aussi exciter en lui l'admiration, un des plus beaux mouvements de l'âme ; lui donner à reconnaître des figures imitées, c*est réveiller chez lui l'imagination : il est enfin mille moyens d'en appeler à ses facultés naissantes. Une fois que l'esprit a été mis en jeu par quelque impression, il s'y associe, il la démêle, il lui donne de la netteté et de la précision en s'en occupant, et c'est ainsi qu'il se forme et s'exerce. Varier sans excès les sensations de l'enfant, en y faisant intervenir son moral le plus possible, telle iîst réducation de l'intelligence dans le premier âge. Il en est

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