‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 4 sur 144 · DE MADAME KECKER DE SAUSSURE. IV] I · texte numérisé non relu

DE MADAME KECKER DE SAUSSURE. IV] I

le talent un idéal faux qu'on reporte dans la lecture el l'interprétation de leurs écrits. Quelle que soit dans un grand écrivain la richesse du langage, quelles que soient les délicatesses de Tart, il faut, pour suivre ses pensées et ses impressions, avoir 1 dans quelque mesure le seiîret de sa nature. Quand vous avez 1 lu le récit détaillé de la vie du Dante, vous sentez redoubler la mélancolie de ses vers, et vous retrouvez tous les chagrins de l'exilé dans ce voile de tristesse à travers lequel il décrit les beaux rivages de l'Adriatique ou les flots rapides de l'Adige.

C'est ce commentaire des œuvres du génie par une voix amie I que madame Necker a voulu nous donner. Comme elle le fait ' remarquer, le talent n'était pour madame de Staël qu'une manière plus vive de sentir, de souffrir, d'admirer ; sa personne est partout dans ses écrits; non, assurément, qu'elle se soit peinte dans tel ou tel personnage de ses fictions, car les sentiments personnels passent dans les ouvrages de l'art sans qu'on puisse autrement suivre leur trace qu'à la chaleur de la vie qu'ils répandent autour d'eux; mais nous reconnaissons promptement que c'est l'âme qui parle à l'ame ; qu'avant de se répandre sur ces pages, ces sentiments ont ému, attristé, élevé celle qui les exprime. Là se révèlent les dons de l'intelligence qui excitent l'affection et le respect pour ceux qui les possèdent. On a dit quelquefois que les émotions exprimées par l'art n'ont point la même source que les émotions réelles; que l'artiste trouve, par une sorte de divination, ce qu'il peut n'éprouver à aucun degré. 11 est bien certain que la littérature égoïste, qui consiste à se ra-^ conter toujours soi-même, sous toutes les formes, est monotone et limitée ; il est bien certain que les sentimen's personnels doivent être transformés par la magie de l'art ; mais, quoi qu'on en puisse prétendre aujourd'hui, on ne met guère dans ses ouvra-; ges que (Te qu'on a d'abord en soi, et, on a beau dire, la fierté, 1 l'élévation, la sensibilité naturelles servent même au génie. Après, et bien après ceux dont le talent s'anime de la flamme qui les fait vivre, viennent les écrivains dont les émotions littéraires sont étrangères à leur vie personnelle; qui pensent d'un j côté et vivent de l'autre ; qui se^nblent n'avoir de nobles senti- ' ments que pour la plus grande gloire des lettres : ceux-là n'ont ^ pas la forte unité qui donne un accent si vrai et qui suggère des

XVIU NOTICE SUtt LA TIE ET LES ECfilTS

trails si profonds; leur imagination peut encore avoir quelque forcé, mais c'est un beau rêve qui les saisit de temps en temps,

I et les laisr^e bien vite retomber. I/t^clat immortel n*est-il pas pour les œuvres travaillées au feu d'une âme sincère? La couleur leur reste à jamais, comme dans les veines du marbre, et le temps dégrade bien vite, au contraire, tout ce vain éclat dont une industrie savante peut nous éblouir un moment.

Par une analogie secrète de Tâme, madame Necker comprit mieux qu'une autï^e, et sut faire comprendre cette nature pror fonde et réelle. Elle fait bien voir aussi les beaux contrastes qui marquent à m^idame de Staël une pl«ce à part dans Thistoire de l'intelligence : des idées rapides^ qu'une inspiration soudaine a fait éclore, mais fortes et mesurées, cohmie si la réflexion les eût

( lentement achevées; l'analyse la plus délicate et la plus hardie n'ôtant rien à l'impétuosité et à la profondeur des sentiments ; l'enthousiasme et la pénétration ; le respect du passé, mêlé au désir de tous les progrès ; la bonté qui s*émeut de toutes les soulîrances, et le tact rapide qui déjoue toutes les ruses; une imaginai ion qui peut tour à tour reproduire, dans d'admirables tableaux, la vie contemplative de l'Allemagne savante, dans sa sérénité un peu triste, et lajeunesse radieuse de la nature et des arts en Halle. De tous ces traits, si rarement réunis, madame Necker a fait une image vivante, et il fallait au peintre des rapports avec son modèle pour arriver à cette vive ressemblance.

Il le faut avouer, il manque à cette pi*emière production de ^nadame Necker une plus grande habitude de manier le langage. Des pensées sans nombre se perdent sous une diction qui manque parfois de variété, et la gravité soutenue du style dérobe la finesse et l'abondance des vues. Un peu de roideur dans la forme est le défaut des écrivains français qui n'habitent pas la France. Plusieurs d'entre les plus distingués semblent parler avec supériorité une langue morte.

Ce défaut disparut graduellement dans madame Necker; et la tTiche était plus difficile pounelle que pour tout autre, car son infirmité ne lui laissait prendre que peu de part à la conversation, et la familiarité des entretiens fournit précisément les formes plus vives et plus souples qui tempèrent la monotonie delà langue écrite; l'oreille s'accoutume à une plus grande flexibi-

DE MADAME JNEGKER DE SACSSDBE. \\X

lité de tours dans la rapidité du dialogue familier, et l'accenl des vivants ranime, en les modiflanl, les formes traditionnelles.

La grande intelligence de madame Necker pouvait se porler , à peu près indifféremment sur un grand nombre de sujets. Dès i qu'elle dirigeait sa force de méditation vers un point, elle s'ouvrait promplement des perspectives qui captivaient son intérêt. Les passions donnent une force d'uttention passagère, qui se limite à l'objet même de la passion; elles fixent la peosée avec intensité sur un sujet; mais, la passioi^une fois éteinte, la faculté d'attention s'émousse et s'affaiblit avec elle. Certains esprits sont doués d'une autre attention plus continue et plus primitive, pour ainsi dire; ils regardent mieux et pli s longtemps tout ce qui tombe sous leur regard : aussi, pour eux, ce n'est pas seulement l'attention qui est provoquée par un vif intérêt, c'est encore l'observation persévérante qui amène des spectacles nouveaux et qui excite l'inlérôL En effet, en tout genre de connaissances, au delà d'une première couche sur laquelle eiTent les yeux distraits de tous les hommes, l'arrangement du monde, aussi bien dans l'économie morale que dans l'organisation physique, est fécond en merveilles; les sources jaillissent partout où l'on creuse le sol à quelque profondeur; partout une application sévère reproduit le miracle du niicroscope, et des mondes nouveaux se révèlent à l'observateur. Madame Necker avait le don de l'attention désintéressée : le hasard des circonstances pouvait donc décider de sa direction comme écrivain. L'harmonie forte et saine de ses facultés, la culture étendue qu'elle leur avait donnée, ouvraient une libre carrière à son activité intellectuelle, et elle pouvait entreprendre avec succès tout travail où il fût question surtout de rattacher des observations délicates ou profondes aux grandes idées de l'ordre moral et religieux.

Il était naturel qu'avec des goûts simples, aimant mieux l'exercice de la pensée que la célébrité, ayant besoin de doimer une direction utile à ses réflexions, elle s'arrCtât sur un sujet qui touchait de partout aux plus vives préoccupations de son existence. Entourée d'une jeune et aimable famille qui avait grandi sous ses yeux, elle songea à recueillir enfin tous ses souvenirs de mère de famille et toutes ses vues sur l'éducation. C'est pres-

\X JNOTICE SUU LA VIE ET LES ECKITS

I que. un journal d'éducation domestique qui prend les propor- I lions d*une théorie :. toutes les petites fantaisies, tous les caprices, tous les incidents du développement de quelques jeunes enfants qui s'élèvent dans une vallée de la Suisse, suggèrent à une mère attentive les règles d'une saine éducation ; comme de nos jours un naturaliste suivant pas à pas, et des mois entiers, sous les forôts d'Amérique, les progrès d'une couvée d'oiseaux, écrivait une charmante page d'histoire naturelle supérieure pour le coloris et la vérité à la pompe éclatante de Buffon. Ce travail, une fois arrêté dans l'esprit de madame Necker, prit bientôt une forme plus générale, mais sous laquelle on sent toujours l'observation détaillée et particulière: on voit à chaque trait que tout est dessiné d'après la nature.

En limitant ses recherches à Tédu cation, madame Necker trouva bientôt place pour toutes les idées qu'elle croyait avoir renoncé à traiter. Une théorie de l'éducation touche nécessairement à tout : la religion, la philosophie, l'influence des études littéraires, la direction des facultés, tout l'esprit humain et toutes les connaissances dont il est capable, se rattachent à l'étude des systèmes d'éducation. Elle voyait revenir sous ses regards, d'un point de vue fixe, tout ce qui avait agi sur elle à chaque époque de sa vie. Tout le passé, si triste au retour des années, reprend les formes de l'espérance, quand on y cherche des enseignements pour ceux qui viendront aprèg nous: contemplé avec la préoccupation d'être utile aux autres générations, le tableau des années évanouies garde quelque chose du coloris do la jeunesse, mêlé au calme de l'expérience.

Peu à peu madame Necker vit le fil de ses idées suivre tout le cours de la vie : c'était un signe certain de la vérité des principes qui l'avaient guidée dans l'éducation des jeunes années, qu'ils servissent encore d'appui à la vieillesse. Tout concorde dans ce livre si raisonnable et si peu systématique. Ce récit charmant et sérieux débute pir le regard doux et incertain que l'enfant promène sur le monde inconnu qui l'éblouit, et il se termine par la mélancolie des derniers jours où l'on entrevoit au delà des ombres de la mort les portes radieuses de l'autre vie.

Mais quelle sera l'idée principale d'un livre qui prétend sui-

DE MiDiME ISECKfR DE SAUSSOllE. IX I

Vie le développemenl de la vie dans son ensemble ? A quelle unité ramener Tinfînie diversité dont se compose un tel sujet? Madame Necker n'a point ht^silé à prendre pour centre unique les principes de la foi chrélienne.

Pour l'œil du philosophe ne s*expose-t-elle pas à s*enfermer dans un cercle plus étroit que la réalité ? Ce plan n'a-t-il pas les inconvénients de toute forme systématique? Les idées religieuses, à les considérer froidement et en dehors de l'empire do la foi, exposent-elles celui qui veut y soumettre tout le développement moral de l'homme à dévier dans sa marche?

Quelle que soit la source à laquelle la philosophie rapporte la religion chrétienne ; qu'elle s'incline devant les dogmes qui étonnent la raison, mais qui dirigent l'ame avec tant d'autorité et d'efficacité, ou qu elle ne trouve en eux que des figures formées par l'ombre des grands problèmes qui nous inquiètent, on peut étudier leur influence sans rien décider sur leur origine.

On ne saurait méconnaître que le cercle mystérieux tracé par la religion, et où l'intelligence semble devoir être retenue captive, l'attire toujours vers des hauteurs nouvelles, et que ces signes, placés ^ux extrémités du monde invisible, excitent les facultés en les dirigeant. Le christianisme aspire, il est vrai, à soumettre les hommes à une discipline, à des pratiques particulières; il a décidé, dans un sens qui lui est propre, certains points de la morale, et ces solutions il les rapporte à des textes dont il refuse de discuter la portée avec la raison ; mais ces règles positives laissent encore un champ immense aux libres découvertes de l'esprit ; bien plus, à mesure que cet esprit avance, à mesure qu'il dégage de la confusion primitive les purs rayons de la lumière morale, la loi chrétienne les fait pénétrer dans la conscience et leur donne un caractère obligatoire : on dirait que, malgré leur apparente immobilité, les ' dogmes reculent d'âge en âge aux limites de l'horizon intellectuel et prennent sous leur garde tout le progrès moral des sociétés.

Et c'est parce qu'ils sont autres que la raison, que les dogmes peuvent vivre en paix avec elle; s'ils étaient raisonnables dans le sens rigoureux du mot, il arriverait un moment où la raison, perfectible dans son développement, engagerait un inévitable

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