XXII NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
combat avec des formules dont le teuips di^couvrirait la faiblesse ; mais ces grandes images, que le raisonnement n'atteint pas, qui rappellent incessamment à Thomme le temps qui tuit^ la vie qui passe, et les abîmes qu'il lui faudra francbir, restent à Tabri des attaques sur leurs inaccessibles remparts; de là elles excitent la solitude de l'âme sur sa destinée future, elles . la reportent sans cesse vers des méditations qui éveillent le j scrupule, la crainte et le besoin de se sentir dans la voie droite. La religion impose surtout un devoir, celui de s'amélio^'er et d'obOir à la lumière intérieure : il en résulte une provocation constante sur rintelligence comme sur la conscience, et l'homme est poussé à sonder toutes leurs profondeurs, à y chercher tous les secrets qu'elles renferment. Dans ces régions, en effet, sont' des sources inconnues de ceux mêmes qui les portent fneux, des I mines d'une admirable richesse où dort encore enseveli le germe de tout perfectionnement pour l'individu, de toute civilisation plus parfaite pour les sociétés; c'est la sourde possession de ces trésors qui fait rêver à l'âme un infini qu'elle recèle et qu'elle ne peut comprendre; chaque effort pour y pénétrer en fait sortir des vérités nouvelles, et c'est la pente du christianisme d'y ramener sans cesse.
Dans ces contemplations inlérienres, l'intelligence entrevoit, au milieu de la confusion des vérités qu'elle n'a pas encore démêlées, une sorte dMdéal que la voix du dogme l'exhorte à réaliser : ainsi sont donnés le principe de l'activité et le type vers lequel doivent se diriger les efforts; ce lype varie sans cesse, ou plutôt s'épure toujours; car plus vous pénétrez dans ces replis, j plus vifs et plus purs se dégagent les traits de la vérité. Tel que j l'homme est fait, son imagination a besoin de cet idéal vague et lumineux tout ensemble qui s'accorde avec les forces de l'âme, en les excitant sans les trop dépasser, et il lui faut aussi un gardien qui le réveille sans cesse du sommeil moral qui le ressaisit sans cesse.
Madame Necker trouva dans le christianisme cette force et cette règle ; elle y a soumis toutes les pensées de son livre sans que leur libre développement en fût gêné.
Sans doute, madame Necker, dans la ferveur de ses convictions religieuses, trouvait à leur salutaire influence des expli-
DE MADAME KECKER DE SAUSSUUE. lAJII
nations au-dessus de celles que nous avons données; néanmoins elle avait su faire régner en elle, dans une parfaite concorde, la puissance de la foi et la puissance de la raison ; elle sut établir cet accord pendant que le dou^e ébranlait partout les fondements des certitudes humaines. Madame Necker avait vu les jours où tout avait été mis en problème, où chaque idée . avait dû passer au feu de Fexamen ; sa croyance u*en fut point ébranlée, et elle la livra sans crainte è toutes les épreuves : ses recherches la ramenèrent toujours sur les hauteurs où elle avait trouvé le repos. Mais elle reconnut mieux les limites des deux économies, et apprit ù. suivre sans défiance la raison humaine dans toutes les routes régulières que la liberté s'est ouvertes, croyant fermement qu'au bout de toutes ces voies elle verrait reparaître et dominer les perspectives de la religion.
On trouve dans tout Touvrage sur l'éducation progressive la trace de ces sentiments ; la hardiesse philosophique unie à la soumission de la foi. Il est peu de livres qui contiennent tant d'idées justes et fines, qui retiennent plus constamment dans une région supérieure. On se sent guidé dans cette lecture par une intelligence qui a déjà paiTOuru tous les domaines de la pensée. Je ne suis pas seulement frappé du sens droit, de la justesse, de l'analyse délicate, de la fécondité des vues : j'admire surtout le mélange de gravité et de jeunesse daps les impressions, tant de sympathies pour toutes les joies innocentes delà vie dans chaque âge; je ne sais quoi de contagieux dans la manière dont l'auteur parte du plaisir de vivre dans la règle, de se tenir en harmonie avec tout l'univers, de chercher partout la vérité. Singulier effet d'un livre d'éducation ! On croit avoir sous les yeux une riche et brillante peinture! Rien de l'air triste et emprisonné qu'on respire dans tant de traités sur un sujet si délicat et si compliqué. Ici, quand le champ de la vie s'ouvre pour l'enfant, il semble que vous êtes devant de vastes et belles contrées, avec dos routes sans bornes, des eaux qui courent, le doux murmure de l'existence de toutes parts, et la lumière éternelle au fond du tableau.
Comme l'a comprise madame Necker, l'éducation n'est plus ^ un accident des premières années de la vie ; seulement il vient ,
XiAv , KOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCttlTS
un moment où l'homme, plus capable d'efforls personnels, continue sur lui-môme ce travail de perfectionnement commencé par d'autres mains. Cetle instruction une fois faite, qui prétend façonner définitivement Tâme dès les premières années, traite Thumanilé comme une machine préparée dans un but déterminé et qu'on monte pour la disposer à bien jouer. Il est plus juste, dès qu'on part des principes de la religion, il est môme plus confiîrme à toute perspective d'une autre existence, de donner la vie tout entière pour carrière à réducalion. Vous rendez plus de sérieux à la première éducation, si vous montrez que c'est le commencement d'une lutte qui ne finira point, pour rendre l'âme meilleure et plus énergique et l'intelligence plus éclairée : le grand voyage pour le but commence alofs avec la vie. Personne ne nie qu'il ne soit une certaine éducation exclusivement réservée aux premières années, une sorte d'instruction professionnelle par laquelle l'enfant est initié aux conditions de Texistence sociale, et sans doute encore celle-là a un terme; mais prise dans son sens général, l'éducation, bornée à un temps déterminé, donne àtroire que, passé ce temps, il n'y a plus rien à faire qu*à exercer son état : et pourtant on ne peut établir au contraire de trop bonne heure la nécessité d'animer sans cesse et jusqu'au bout l'étincelle divine par l'étude de la vigilance sur soi-môme.
Ne craignez pas que des vues hasardées remplissent le fond de ce grand cadre : la rigueur philosophique se retrouve à chaque page : madame Necker a étudié et expose avec toute la subtilité de la psychologie la plus délicate tout le jeu des facultés humaines. L'histoire du développement de ces facultés dans les premières années est un chef-d'œuvre de précision et de perspicacité. Elle a passé bien des heures à les regarder poindre dans la première aurore de l'enfance. L'œil sévère de Heid n'était pas plus habile à suivre ces lueurs primitives de la pensée. Mais ce qu'il avait regardé en anatomiste, elle le contemplait en peintre. Tandis qu'il avait décomposé froidement la toile de l'intelligence, madame Necker, en observant ses enfantsavec émotion, voyait la nature filer ce réseau brillant de ses mains rapides.
Mais, parmi les facultés de Tome, l'imaçination surtout a fixé