‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 40 sur 144 · LIV. II, CHAP. m · texte numérisé non relu

LIV. II, CHAP. m

point, et Tespérance est alors plutôt une peine qu'nn plaisir pour eux.

Avee ces soins et (^autres pareils, on maintiendra chez les enfants le calme habituel de l'âme, bien immense et facile à perdre, le plus nécessaire peut-être à leur constitution morale, encore si frêle et si indécise. Les nerfs une fois ébranlés sont longtemps à se remettre ; la santé et le caractère s'altèrent également. Mais ce n'est pas seulement de prévenir le mal que je m'occupe. Il est tout un ordre de facultés, et les plus élevées peut-être, qui ne croissent et ne mûrissent qu'à l'ombre tutélaire du repos : ceci regarde nos plus beaux dons ainsi quç nos vertus mêmes. Il n est rien d'admirable, rien de grand dans la nature morale, dont la sérénité ne favorise le développement.

Sérénité ! mot charmant qui ne s'applique qu'au ciel et à l'âme, et semble établir des rapports entre eux : état d'une existence où règne l'harmonie, où le coeur est en paix avec iui-même et l'univers. Dans cet équilibre parfait, une volonté sage exerce aisément son empire ; nos divers mouvements s'ordonnent et s'accordent avec Tordre éternel. Pourquoi cette disposition est-elle aujourd'hui si rare ? Pourquoi faut-il aller chercher dans les souvenirs de l'antiquité ce je ne sais quoi de pur, d'élevé, de tranquille, qui repose l'âme et qui l'agrandit? D'où vient qu'on le rencontre plutôt parmi les simples cultivateursdes campagnes que chez des esprits plus exercés? Dans des rapports sociaux moins compliqués, l'homme prendil plus aisément la teinte si douce de cette nature qui l'entoure, et ne pourrait-il pas retrouver l'harmonie dans la plénitude même de scto développement?

Quoi qu'il en soit, si nous ne la troublons pas, cette heureuse disposition se retrouvera toujours dans le premier âge. Elle brille d'un pur éclat dans les yeux de l'enfant, elle siège sur son front épanoui. Un enfant chez qui règne une douce sérénité, semble bien aise de vivre : respirer, voir, remuer ses petits bras, est déjà un bonheur pour lui. Il accueille la

] 1 L EDOCATIOI^ PttUGii£SSl?£.

nature entière avec reconnaissance ; il semble que cette âme nouvelle prenne Tcssor et vole au-devant de ses bienfaits. N*y touchons pas ; laissons Tenfant se lier av^ elle ; craignons d'altérer le doux accord qui se forme au dedans de lui. Tant que son regard plein d'intelligence prouve que son esprit est occupé, ne rompons jamais le cours de ses idées. Gardons-nous de troubler son activité intérieure : elle est plus réelle et plus salutaire que celle qui lui vient de nous.

Je crois que bien souvent nous agitons trop les enfants : il ne faut pas les laisser s'ennuyer, je Taccorde : Tennui est une léthargie de Tâme ; mais ce qui ramène sans cesse une telle maladie, c'est Texcès des distractions que nous croyons devoir donner aux nouveau-nés. Les contrastes renaissent les uns des autres, et les situations calmes sont les seules qui se perpétuent indéfiniment. Plus un enfant a eu de sérénité, plus il en aura ; cette disposition peut être permanente, mais il n'en est pas ainsi de la gaieté, môme avec les enfants qui l'aiment tant : la joie est une habitante passagère de ce monde ; elle le touche d'un pied léger. Il faut Taccueillir toujours, l'appeler parfois doucement ; mais une fois qu'elle est arrivée, on ne doit pas trop Tanimer. Immodérée, elle traîne les pleurs à sa suite, elle ébranle trop fortement des fibres délicates qui oscillent bientôt après en sens opposé.

En conséquence, il vaut mieux occuper les petits enfants des choses que des personnes. Ge n'est pas, comme je l'ai dit, que la distinction soit bien nette à 1 jurs yeux, mais du moins les choses sont des objets tranquilles qui ne cherchent pas à les agacer. Avec elles ils font, sans y songer, des expériences ; leur jugement se mûrit par d'involonfeires observations. Auprès des personnes, au contraire, ils vivent de sympathie et d'antipathie. L'action que les êtres vivants exercent les uns sur les autres met toutes les passions en mouvement, et cette action même est d'autant plus animée, qu'avec les enfants il n'y a pas de communications de pensées, et que tout se passe dans le domaine des émotions. Chacune de leurs im-

ut. II, CHAP. III. 111

pressions produisant un elTet et obleni^une réponse, tous leurs désira sont exprimés aussitôt qoe conçus ; de là des pleurs et de la colère qui nécessitent des changements perpé- 4wels de situation. L'impossibilité de se fixer à aucun amusement, à aucune suite d'idées; une inquiétude fatigante ; cette impatience, ce trouble intérieur, qui nuisent à tout; un état" d'irritation, mauvais pour la santé môme, sont le résultat de rinfluence trop c^tinue que nous» exerçons sur ces petits êtres, et que nous leur laissons exercer sur nous. Ipn enfant^ à six mois, à demi couché dans son berceau et jouant avec ses petites mains, est dans la situation la plus heureuse; il en est de môme à neuf ou dix mois, lorsque, assis sur Un épais tapis, il s*amuse à disperser divers objets qu'il cherche à rattraper ensuite. Tandis qu*il joue ainsi, vous pouvez reprendre vos occupations; un regard, quèlqtie signe d'intelligence de loin en loin, suffisent à lui dire qu*il est protégé , et sa sécurité est parfaite. Ne trompez jamais un tel gentiment. Allez à lui, s'il vient à souffrir, ou seulement si son mouvement intérieur commençant à languir, il ne peut plus le répandre sur ce qui Tentoure. Alors,' cependant, ne vous pressez pas et lâchez de donner un court exercice à sa patience : essayez de lui faire attacher un sens à ce simple mot : attendez. Si ce mot a toujours exprimé une promesse sacrée, il prendra peu à peu une grande signification ; l'enfant comprendra que vous êtes décidé à le secourir, mais que vous avez une vocation vous-même, qu'il doit recevoir et non exiger, il en sera plus reconnaissant et plus tendre.

Un habile médecin allemand, M. Priedlander, avait été frappé, en arrivant en France, de voir à quel point on y cherchait à exciter la vivacité des petits enfants *.

a II m'a paru, dit-il, que les mères jouaient trop avec a leurs enfants dans la première époque de la vie, et qu'elles « excitaient trop tôt leur vivacité En Allemagne, on en-

1 Annales de-VEducation^ par M. Guizot, t. I, p. 49.

« tend souvent les mères recommander à leurs enfants de « se tenir tranquilles. »

Quelle réQexions ne suggère pai cette observation si simple ! Qui pourra déterminer Tinfluence de cette différence de conduite? Qui nous dira si la prépondérance si marquée des facultés actives chez un* peuple, et des facultés contemplatives chez l'autre, ne peut pas être assignée à cette même cause, qui se reproduit sous diverses fôriines durant ^ut le cours de l'éducation? Sait-on bien ce qu'on fait lorsqu'on ' accélère les progrès dans une des grandes divisions de l'êti?e moral, et qu on les retarde ainsi comparativement dans l'autre? Juge-t-on à quel point les facultés laissées en arrière sont nécessaires par elles-mêmes, et à quel point elle» le sont comme contre-poids? Sans doute il est difficile de donner de rexerciee à volonté aux facultés qui, comme l'indique leur nom, sont purement passives ou contemplatives, mais toujours ont-elles besoin d^espace et de calme pour leur développement.

Je sais qu'il y a des temps d'indisposition et de souffrance où Ton est obligé de distraire, et par là d'agiter les enfants. Mais ce qui contrarie l'exécution des meilleurs plans ne doit pas les faire perdre de vue. Les mères peuvent acquérir le talent de rompre gaiement les habitudes et de profiter des bons moments pour recommencer sur nouveaux frais. Tout est important dans l'éducation, et rien n'est irréparable ; c'est une vérité dont on ne saurait trop se pénétrer.

De la sérénité naîtra naturellement la bienveillance, autre disposition précieuse qu'on ne saurait trop favoriser. Dans l'état le plus sain de l'enfant, quand le sentinient de l'existence est à la fois animé et calme, toutes les sympathies naturelles agissent en lui. Un invincible attrait l'unit à ses semblables, le lien de l'humanité rapproche son âme de la leur. Nous sommes faits pour nous attacher, pour nous plaire à communiquer ensemble ; le don merveilleux du langage le prouve assez. Aimer est ce qu'il y a de mieux dans cette vie ;

Page 1