LIV. II, CHÀP. V. 1Î
mais je dis que Tenfant était bien malheureusement doué ou que les parents ont déjà de sérieux reproches à se faire.
Il semble qu'on cherche à fermer les yeux sur Timportance des premières années, on parle de ce temps avec dédain. De ce qu'un petit enfant ne comprend pas nos grands discours, de ce qu'il n'est pas susceptible d'une instruction régulière, on conclut que c est un être sans conséquence qu'on ne peut soigner que physiquement. Comme sa vie se passe en jeux, on le voit comme un jouet lui-même. Toot en lui semble insignifiant^ parce que tout est vague; mais si tout était arrêté, nous n'aurions plus de pouvoir.
Quand vous avez laissé passer la saison favorable de la sympathie sans en tirer les fruits heureux, tels que le désir de plaire, celui d'obliger, le besoin de secourir les êtres qui souffrent, le pouvoir de se priver en faveur des autres de quelques plaisirs, vous atteignez bientôt une époque fàcheuse„ cclleoù Tenfant comprend jusquàuncertainpointvos exhortations, mais sans en recevoir d'impression sensible. Vos raisonnements seront alors écoutés, compris, approuvés peutêtre, mais ils produiront en réalité peu d'effet sur lui, parce que vous en appellerez à des mobiles qui n'auront pas acquis assez d'activité dans son âme. L'enfant saisira passablement la suite logique des idées, il sentira qu'elles découlent bien les unes des autres, maisc'estleurenchaînemenlqu'il admettra, non les idées mêmes. Il sera dans l'état (#celui qui vous entendrait additionner tout haut une colonne de chiffres, qui jugerait que vous procédez régulièrement, qui, si vous veniez à dire trois et trois font cin(f, vous redresserait, mais sans qu'il s'ensuivît de là que ces nombres fussent pour lui la représentation de valeurs réelles.
C'est ainsi qu'un enfant de six à sept ans écoute bien souvent votre morale. 11 ne peut en contester les principes; souvent même il paraît les admettre avec plaisir; s'il a de la facilité à parler, peut-être en déduira-t-il sur-le-cliamp quelque belle conséquence, mais ne comptez pas trop sur les
résultats de sa conviction. Quand le cœur n'est pas déjà bien disposé, un tel exercice d'esprit a peu d'influence sur la conduite.
Le développement de cette idée fondamentale nous mènerail loin et serait actuellement prématuré, mais je ferai pourtant celte remarque : Puisque l'enfant a été rendu capable d'éprouver des affections avant qu'il pût encore forn)#r aucune combinaison d'idées, ne serait-ce p^ que le Créateur a commencé par préparer les éléments dont la moralilé future doit se composer? Négliger de communiquer à l'enfant de bons senlimenls, en nous servant du secours si passager de la sympathie, c est renverser un ordre admirable. Alors, quand la saison que nous attendions pour entreprendre Toeavre est arrivée, nous n'avons point de bon levier à faire agir. Nos principes de morale deviennent des formules vides .q^uj ne répondent à rien dans le cœur.
Si rimportance des sentiments que nous inspirons aux tràepetils enfants n'était pas prouvée, encore faudrait-il la supposer ; ce serait d'abord le parti le plus si^r, ensuite ce serait le moyen dont il y aurait le plus à espérer pour l'avenir. Toutesles resâourccsimaginablesont été employéespourd* autres âges. Le raisonnementafaitcequ'ilapu, l'enseignement dememe; lespunitionSjlesrécompenses, l'extrême excitation de l'amour-propre, toute la grosse artillerie de l'éducation a joué, souvent avec bien peu d'avantage. La seule chose qu'on n'ait pas tenté, du moins avec régularité, c'est de donner une sorte d'éducation positive au premier âge ; c'est nonseulement d'éloigner du petit enfant l'exemple du mal, mais de lui imprimer un léger mouvement vers le bien, et de le faire entrer avec une heureuse direction dans la vie.
Néanmoins, si cette route n'a pas été suivie méthodiquement, que de fois ne Ta-t-elle pas été par inspiration ! Que de caractères heureux, que de qualités aimables ne sont pas dus à cette sympathie du premier âge, que les mères savent