LIV. II, CHAP. V
de pauvres enfants séparés de la personne qu'ils aimaient le plus, prendre une mélancolie noire et mourir; si, au contraire, ils sont froids et légers, ils le deviendront toujours davantage; leur sentiment ne se lixeranulle part, et bientôt* :4m verra naître Tégoïsme, vice bien odieux en lui-même, et qui ôte toute prise à Téducalion.
La jalousie des mères les porte parfois à éloigner des rivales subalternes qui leur Semblent usurper leur place dans le cœur des enfants, mais c^st mal entendre leur propre intérêt. Les affections se transplantent plus aisément qu'elles ne croissent l Le sentiment déjà formé peut changer d'objet, mais la difficulté, c'est qu'il prenne assez de force pour détourner l'enfant, de s'occuper uniquement de lui. Une fois qu'on se préfère à tout, il n'y a plus à espérer d'inconstance, et l'amour de soi est le plus fidèle des amours.
A l'âge de cinq ou six ans, les enfants fiuisesnt presque • toujours par s'attacher de préférence à leur mère. Reine de la niaison, distributrice des grandes faveurs, seule en état d'apprécier et de récompenser le mérite, pour peu qu'elle ait encore de talents et de connaissances agréables, elle procure des plaisirs et déploie une puissance dont rien ne peut balancer l'effet sur déjeunes imaginations. Elle doit donc pour l'avenir être tranquille, et ne pas rompre, de force d'anciens liens qui sont de nature à se relâcher.
Cependant il vaudrait mieux que le cœur se déclarât d'abord pour la mère. L'infidélité qui le lui ramène n'a rien par elle-même d'intéressant, et parfois elle est assez tardive. Il résulte aussi d'une rivalité mal dissimulée, de la vanité chez l'enfant qui voit se disputer ses affections, et parfois une nuance d'hypocrisie. Vous prétendez me préférer, disait une mère à sa fille ; pourquoi donCy quand vous n'êtes pas bien portante, désirez-vous que votre bonne vous soigne plutôt que moi? C'est, répondit l'enfant, que lorsque je suis malade, j- oublie qu'il faut vous aimer "mieux.
De plus, on n'acquiert la connaissance de ce premier âge
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que par rattachement qu'on sait lui inspirer ; nous avons beau chérir nos enfants, quand nous ne nous sentons pas aimés, nous manquons de cette confiance^ de cet abandon, • qui se communiquent à eux, notre air d'inspection, de surveillance, les rebute; ils sont contraints en notre présence, et la grande influence de la sympathie est exercée par d'autres que nous.
Mais quel est le conseil relatif à cet âge qui ne doive pas être accompagné de restrictions, et que de ménagements n'exige pas tant de faiblesse 1 La sympathie trop continuellement mise enjeu rend les enfants mobiles, susceptibles avec excès de toutes sortes d'impressions. De même un sentiment trop vif excite l'orage dans leur cœur ; souvent il les agite, il les émeut à un point dont nous ne nous doutons pas ; et vu l'incertitude des choses humaines, il peut, ainsi que je l'ai dit, les exposer à trop de douleurs ; aussi les caresses emportées et passionnées sont-elles mauvaises. Mademoiselle Ed- • geworth recommande aux mères de se les interdire, et les médecins les blâment pour d'autres raisons. Elles sont de plus pourl'avenirunesourced'injustice, puisqu'on ne les prodigue qu'à la grâce, et que dans la suite on les refuse au mérite plus réel de l'enfant. Il résulte de là pour lui un ébranlement funeste, je ne sais quelle soif d'amour qui, n'étant pas apaisée dans la seconde moitié de l'enfance, se mêle parfois aux impressions d'un autre âge, et peut en augmenter le danger.
Que vos caresses aient donc quelque chose d'encourageant, de fortifiant^ si on peut le dire; mettez-y de la gaieté sans extravagance, et surtout bannissez-en une amollissante langueur. Plus vous leur donnerez le caractère dé l'approbation, plus tôt vous en ferez un instrument utile.
Cet échange de sentiments doux est aussi le seul moyen de développer l'intelligence de l'enfant. Tout autre langage que celui de la bienveillance l'hébète et le fait tomber au-dessous de lui-même. Ainsi c'est bien à tort, selon moi, qu'on prend souvent un accent rude et menaçant pour détourner les petits