‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 54 sur 144 · LIV. Il, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIV. Il, CHAP. VI

fant, encore étranger dans le monde des choses qu'il connaît à peine, sent bientôt le besoin d'entrer dans le monde des mots qui y correspond elqui fournira bientôt des instruments à sa pensée. Alors commence pour lui une existence plus intellectuelle, une existence où les images et les désirs tumultueux qu'elle excite régnent toujours, mais où il s'introduit pourtant un élément plus tranquille.

Voici les faits que j'ai pu recueillir, aidée du secours de quelques mères.

Il y a des mots qui se détachent, dans le jeune esprit, de la phrase dont ils font partie et y occupent une place à part. De ce nombre sont d'abord les noms ou les signes attachés aux personnes ou aux choses qui attirent l'attention des enfants. Ils en répètent volonliersla syllabe la plus marquante, ce qui a donné l'idée de former de syllabes redoublées les premiers mots qu'on leur apprend. Ceux-ci ne sont autre chose que les articulations dont se composait le ramage naturel de l'enfant avant qu'il commençât à parler, Ainsi, à l'âge de sept ou huit mois, il prononçait continuellement les syllabes /)a, ma, rfa, mais sans y attacher de sens. Lorsqu'il vient à les associer par la suite à l'idée de certains objets et à en faire ainsi un langage, c'est qu'on a pris soin de lui en donner l'exemple; mais c'est là ce qui a élé le moins observé.

Il paraît sans doute assez simple que l'enfant apprenne à nommer les objets matériels, quand on les lui a souvent montrés en proférant certains sons; la chose réveille ensuite l'idée du mot, et le mot celle de la chose. Mais il est plus difûcile de concevoir comment il attache un signe à ce qui n'existe pas corporellement. Les actions, par exemple, toujours exprimées ou supposées par les verbes, les actions n'ont point dans la nature de type permanent ; elles ne tombent pas sous les sens de l'enfant quand il les nomme, et il ne dit allez que dans un moment où l'on n'allait pas. Il faut qu'il ait au dedans de lui l'idée exprimée par le verbe, et que oette idée, à la fois nette et mobile, s'applique succes-

sivement à tout ce qui exécute raclion. Or, comment a-t-il conçu une notion pareille qui semble être une abstraction du genre le plus subiil?Il paraît que ce sont les gestes qui la lui ont donnée; les actions sont les objets naturels de la pantomime qu'on appelle même le langage d'action. Sansy songer, on gesticule beaucoup avec les enfants, aussi sont- ils grands gesiiculateurs eux-mêmes. Quand donc un certain mot a toujours accompagné certains mouvements, les deux idées se lient ensemble dans leur tête.

Il est vrai que plusieurs mots, qui sont des verbes pour nous, n'en sont pas toujours pour eux : ainsi à boire^ c'est de l'eau ou du lait ; promener^ c'est le plein air ou la porte. Mais quand ils commencent à vouloir qu'on agisse en conséquence de ces mots, l'aclion prend de plus en plus de la consistance dans leur esprit, et ils finissent par y attacher véritablement un signe.

Il est à remarquer que les animaux mêmes comprennent les verbes, en tant qu'ils expriment une action. C'est pour l'ordinaire de ces mots qu'on se sert avec les chiens et les chevaux quand on veut s'en faire obéir, et alors on les emploie naturellement à l'impératif. L'enfant, ainsi que les nègres, ne fait d'abord usage que de l'infinitif. Comme il ne se forme aucune idée des temps et qu'il ne comprend que fort tard les pronoms, il en est réduit à ce mode.

Deux mots que l'enfant apprend très- promptemenl, les particules oui et won, sont aussi des traductions de gestes. Ils désignent l'acte matériel de repousser ou d'accueillir, et deviennent par là des verbes ; ce sont velle et nolle^ vouloir et ne vouloir pas. Non est surtout fréquemment employé par l'enfant : il exprime en paroles sa répugnance; mais quand la chose qu'on lui offre lui est agréable, il se précipite pour la saisir avec une telle vivacité que le mot devient inutile.

11 y a ensuite quelques adjectifs qui s'introduisent dans sa tête : ce sont ceux qui expriment des sensations i%ès-mar-

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