‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 55 sur 144 · LIV. lî, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIV. lî, CHAP. VI

quanlf S. Joli est bientôt de ce nombre, tant est grand chez lui le besoin de témoigner son admiration.

Il emploie d'abord ces divers mots sans les lier entre eux, mais on peut aisément juger que son esprit les rassemble. Ainsi un enfant ^ui voyait son père et sa mère auprès du %i, dit aussitôt*, papa^ maman, chavd, en laissant de côté les mots intermédiaires. A ce degré si peu avancé de développement, les enfants énoncent à tout moment des observations désintéressées, sans autre motif que le plaisir de les énoncer.

En y réfléchissant, on s'aperçoit que ces trois sortes diS mots prononcés dans le premier âge avant les autres, les . noms, tes verbes et les adjectifs, sont véritablement lamalière et comme le corps dii discours. Ils expriment les grands intérêts de l'âme dans ce moijde, celui de distinguer les objets extérieurs par les noms, celui de définir ses propres impressions par les adjectifs, et enfin, d'énoncer ses déterminations par les verbes. Il y a là connaître, sentir et vouloir. C'est tout l'homme.

Ces mots ont donc de l'importance pour l'enfant; mais comment arrive-t-il qu'il finisse par en employer d'autres, auxquels il semble difficile qu'il attache un sens? Comment vient-il à comprendre les prépositions, les conjonctions, les adverbes, ces termes sans nombre qui sont commodes instruments avec lesquels on manie, on sépare, on enchaîne, on modifie de mille manières les grandes pièces du discours? Quel usage fait-il de ces pour, de ces avec, de ces quoique^ de ces comme, de ces très, dont il n'y a peut-être pas une grande personne sur dix qui sût définir la signification? Il les emploie fort à propos aussitôt qu'il les a retenus, mais c'est là ce qui paraît incompréhensible.

Quelques observations me portent à croire qu'il ne les

1 Tout ce qui est en lettres it;<Iiques a vérilablcmenl été dit par des enfants, à l'âge d'un an ou de dix-huit mois.

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sépare pas de la phrase dont ils font partie. Cdftè phrase lui paraît un seul grand mot dont son admirable sympathie lui fait deviner le sens, un mot qu'il répète distinctement, s'il a l'oreille juste et le gosier flexible, qu'il estropie, ou qu'il al)rége, s'il en est autrement, mais toujou^;^ sans le décomposer. Et lors même qu'il vient à retrouver les mêmes termes dansdesphrasesdifFérentes, ilnelesreconnaîtpasdesilôt. Ces mots sont pour lui ce que sont pour nous les syllabes que nous rencontrons partout dans le discours saris y attacher de sens. Il n'y a peut-être que la lecture qui nous fasse connaître la vraie coupe des mots. Aussi voit-on les gens du peuple, qui écrivent sans avoir beaucoup lu, lier les termes entre eux de la manière la plus bizarre, et les unir ensemble ou les partager au hasard.

Ainsi, je suppose qu'on dise à l'enfant, en lui tendant la main : Voulez-vous venir au Jardin avec moi? il répétera : Oui, oui, venir au jardin avec moi, le geste et le mot jardin ayant suffi à son intelligence. Si au contraire on lui disait, en faisant signe de le repousser : J'irai au jardin sans vous, il répéterait longtemps en se lamentant : Pas sans vous, pas sans vous. On voit par là que tout en comprenant fort bien la phrase entière, il n'attribue pas un sens à chaque mot.

Ce qui s'embrouille le plus dans la tête du pauvre enfant, ce sont les pronoms. Moi eije surtout restent longtemps pour lui dans le nuage. Comme ces mots s'appliquent uniquement à celui qui les prononce, on nu les emploie pas quand on parle de lui à l'enfant ; il les voit à chaque instant changer d'objet, sans qu il en soit jamais l'objet lui-même : de là vient qu'il n'a pas l'idée de s'en servir. Quand il veut désigner sa propre personne, il se considère pour ainsi dire du dehors, et parle de lui comme d'un autre en s'appelant par son nom. Donner à Albert^ mener Albert^ voilà les expressions dont il fait usage. J'ai entendu un enfant qu'on tutoyait se servir toujours du pronom tu en parlant de lui-même. L'introduction an je serait curieuse à observer.

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