LI7. II, CHAP. VI
Eq revanche, ces vestiges du langage animal qu'on a conservés dans nos idiomes, ces cris qu'on a reçus dans le langage hônîiain sous le nom à* interjections, Tenfant les saisit et les applique à merveille. Jamais le ohl de Tétonnemen!. désagréable n'est confondu par lui avec le ah! du plaisir, ni avec le ô sentimental de la prière. Que de temps s'écoulerait avant qu'on pût lui expliquer pliilosophiquement tout cela ! mais le jeune oiseau a compris le chant de sa mère.
Il s'est élevé une question parmi quelques métaphysiciens de la fin du siècle dernier. Ils se Sont demandé comment il se pouvait que l'enfant apprît à se servir des noms génériques. Qu'il attache un signe à un objet déterminé, cela se conçoit; maiscommentvient-il à l'appliquer à toute une classe d'êtres? Gomment appelle-t-il chien tous les chiens, quelque peu ressemblants qu'ils soient au premier qu'il a entendu nommer ainsi? Se forme-t-il des idées générales? Sait-il que les noms d'espèce s'appliquent à tous les individus qui réunissent certaines qualité?, envisage-t-il abstraitement ces qualités en les séparant du sujet qui les porte? Ce serait bien fort pour l'esprit naissant.
Néanmoins, c'est là ce qu'ont cru de profonds penseurs ; maisquandlesmétaphysiciensontdaignés'occuperdesjeunes enfants, ilsleuront, selon moi, attribué plus de raisonnement et moins de divination qu'ils n'en ont. Voici, à cet égard, l'opinion de Locke telle qu'elle est citée avec approbation par Condillac*.
« £es idées, dit-il, que les enfants se font des personnes « avec qui ils conversent, sont semblables aux personnes
« mêmes, et ne sont que particulières Les idées qu'ils se
« font de leur nourrice et de leur mère sont fort bien tracées c( dans leur esprit, et, comme autant de fidèles tableaux, y a représentent uniquement ces personnes. Les noms qu'ils a leur donnent se terminent à ces individus. Ainsi, les noms
1 Essai sur l'origine des Connaissances humaines, sect. V, chap. i.
Uî L EDUCATION PROGBESSIÎE.
a de nonrrice et de maman, dont se servent les enfants, se « rapportent uniquement à ces personnes. Quand aptes cela a le temps et nue plus grande connaissance da monde lear a « fait observer qu'il y a plusieurs autres êtres qui, par cer- V tains communs rapports de figure et d'autres qualités, res- <( semblent à leurs père, mère et autres persotines qu'ils sont « accoutumés de voir, ils forment une idée à laquelle ils a trouvent que tous ces êtres participent également, et ils lui « donnent comme les autres le nom d'homme. Voilà com- « ment ils viennent à avoir un nom générique et une idée a générale. En quoi ils ne forment rien de nouveau, mais, sé- <( parantseulement de l'idée complexe dePierre, de Jacques, « de Marie et d'Elisabeth, ce qui était particulier à chacun « d'eux, ils ne retiennent quece qui leurestcommunà tous. » Je ne nie assurément pas que cette marche ne soit trèslogique, et je n'ai môme rien à objecter contre le point de départ; l'enfant commence par donner un nom à un objet particulier, je l'avoue, mais la manière dont il passe de là à l'idée générale ne me paraît pas avoir été indiquée à Locke par l'observation. Procéder par séparation, par retranchement, c'est-à-dire par abstraction, me semble peu conforme à l'esprit de Tenfant. Quand il s'exprimera plus facilement, on verra par le grand nombre et la singularité de ses associations, qu'il se montre plus près d'être poète qu'analyste. L'exemple choisi par Locke est d'ailleurs un des moins propres à éclaircir la question, puisque c'est précisément dans le cas cité qu'un enfant aurait le plus de peine à généraliser ses idées. Les individus avec lesquels il vit jouent un tel rôle dans son esprit, il les voit si fort à part des autres, qu'il ne peut consentir à les ranger sous une môme dénomination. Un enfant de deux ans serait bien étonné, il se mettrait à rire vraisemblablement, si on lui disait que son père est un homme. Que serait-ce sî on prétendait avec Locke que sa mère aussi en est un ! Un homme, pour lui, c'est un inconnu, un passant de la classe pauvre. Sans doute il s'aperçoit que ces inconnus ont