‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 58 sur 144 · LIV. II, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIV. II, CHAP. VI

rimpression qu'il reçoit n*est point la même que lorsqu'il n'en aperçoit qu un. Ce n'estpas s'élever aux idées générales que de voir deux yeux dans un visage, ou plusieurs soldats dans un bataillon, c est reconnaître la parité des objets qu'on embrasse d'un même coup d'œil. Or, comme l'effet produit sur l'enfant par cette perception composée est nouveau pour lui, il a besoin d'une manière nouvelle de la désigner, et il se sert alors du pluriel *.

Que les noms d'espèces, que les termes qui expriment le pluriel, servent par la suite à l'enfant à saisir les véritables idées générales, voilà ce qui est parfaitement exact. Le mot prend peu à peu de la consistance dans l'esprit, il devient objet à son tour, et l'attention qui se porte sur l'expression remonte par cet échelon aux abstractions proprement dites.

La différence entre les enfants et nous, sous ce rapport, me semble tenir à la grande différence de notre existence morale et de la leur. Dans leur vie toute d'images, toute d'impressions et de désii's, 1»8 mots tiennent très-peu de place ; l'enfant s'en sert, mais ^ansy arrêter son esprit; il voit toujours la chose même, et l'idée, en conséquence, reste particulière pour lui. Les enfants ont une faculté d'association merveilleuse : tout s'enchaîne, tout s'attire réciproquement dans leur cerveau ; les images se réveillent les unes les autres, et entraînent à leur suite le mot. Quand ce mot passe d'un objet à un autre, c'est par l'effet d'un rapport moins * apprécié que senti, et l'enfant ne s'aperçoit disiinctement ni de l'analogie ni des différences.

Chez ceux qui réfléchissent, il en est autrement : les termes généraux tels que ceux d'espèce désignent un trait de ressem-

1 Ce sont là les idées concrètes de Charles Bouaet, celles que représentent les noms collectifs troupeau^ ville, peuple^ noms qui tous répondent à la sensation produite par des objets semblables vus à la fois. Ce penseur dit qu'elles so'nt, ainsi que les idées simples, de purs résultats de l'action des objets sur les sens, et (comme tout ce qui tient aux lois primitives de notre être) absolument indépendantes de toute opération de Tesprit. {Essai analytique sur les facultés de rdm#, §Î01,Î05, 214.)

«46 LÉDUCATlOiN PllOGttESSlVE.

hlance parfaitement défini. Ils réunissent comme un faisceau le souvenir d'une multitude de noms individuels, et deviennent pour leur esprit un moyen de manier légèrement une grande masse d^idées. Ces mots offrent ainsi un secours puissant à rintelligence, un secours qui a ouvert à l'homme l'entrée des sciences, et lui a soumis le monde physique et moral. Mais plus les mots jouent un rôle important dans l'exercice delà pensée, plus les images reculent au loin, et plus la scène est décolorée. Le moment brillant de notre existence est celui où les images et les expressions également abondantes maçchent de pair, s'appellent et se répondent avec facilité en offrant une heureuse harmonie. Quand il n^en est plus ainsi, quand les tableaux viennent à s'effacer et les sentiments qu'ils excitaient à se refroidir, alors les mots pen\^njt régner seuls, vains simulacres de pensées éteintes, feprésentation mensongère qui bientôt ne produit plus même d'illusion. Tel serait l'effet infaillible de l'âge, si l'on n'entretenait pas dans l'âme ua foyer de \ie et de chaleur.

Des facultés physiques tout aussi remarquables dans leur genre que les facultés morales, contribuent à faciliter ta l'enfant l'apprentissage du langage. C'est là ce que mettent dans le plus grand jour les belles expériences sur les sourdsmuets, publiées par M. Itard, excellent observateur autant que médecin habile K Après avoir donné le détail de ses expériences, ce savant en tire la conclusion suivante : « Ainsi, « dit-il, YoWh bien constatée cette supériorité d'imitation vo- » « cale que l'enfant en bas âge a sur l'adolescent, supériorité a fondée sur deux différences bien tranchées et bien établies ^ par mes propres expérienceSj desquelles il résulte, 4* que « l'enfant imite de son propre mouvement, tandis que, chez « l'adolescent, il faut que l'imitation soit provoquée ; 2° que a l'enfant n'a besoin pour parler que d'entendre, lorsque, « pour remfJir la même fonction, l'adolescent a besoin d'é- « coûter et de regarder. »

1 Traité 4e$ Maladies de l'oreille et de V audition^ tome II, p. 285.

Page 1