‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 59 sur 144 · LIV. II, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIV. II, CHAP. VI

On voit ensuite (p. 502) quelles difiScultés M. Itard éprouva quand il voulut faire émettre et prolonger des sons à des sourds-muets qui avaient déjà, grâce à lui, Touïe passablement formée, mais qui ne savaient pas gouverner leui'S poumons et leur gosier. Il faut lire ces curieux détails dans le livre même, pour comprendre ce que serait l'art de parler, s'il fallait l'étudier méthodiquement sans avoir eu la nature pour maître dans le premier âge.

Mais avec quel plaisir, quelle étonnante rapidité, Tenfant n'àvance-t-il pas dans cette étude, une fois qu'il en a franchi les premiers pas ! Tous les jours il Se sert.de termes nouveaux, il s'engage dans de plus longues phrases. L'amusement qu'il trouve à parler est intarissable. Quand il voit une chose qui l'intéresse, il répète vingt fois qu'il la voit, avec une satisfaction dont nous n'avons pas l'idée. Il se raconte à lui-même ce qui le frappe; le pouvoir qu'il a de prolonger ainsi son impression le ravit, et une fierté mêlée de joie éclate dans ses yeux. Si c'est la difficulté d'articuler les sons qui l'arrête, il se tourmente, devient rouge, jusqu'à ce que le motfiit pris l'essor. Au commencement, il se contente à peu de frais, mais peu à peu il devient plus difficile ; la syllabe accentuée, qui d'abord avait excité seule son attention, est successivement accompagnée de toutes les autres. Il se corrige de luimême et ne trouve point cet amusement à estropier les mots, auquel les enfants ne deviennent que trop sensibles dans la suite; la satisfaction de parler comme les grandespersonnes lui suffit.

Le plaisir est si bien le mobile plutôt que le besoin de l'enfant, qu'il fait des discours beaucoup plus longs dans le contentement que dans le chagrin. Il devient éloquent lorsqu'il est animé par la gaieté ou par l'espérance; mais, quand on le contrarie^ il ne sait plus que murmurer, et le talent chez lui s'évanouit avec la joie.

Il semble donc qu'il y ait une dispensation particulière de Ja Providence pour que l'enfant puisse apprendre à parler ;

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aussi les dons qu'il a reçus, passagers autant que remarquables, ont déjà perdu deleur vertu première quand son esprit est plus développé. Les enfants de cinq à six ans apprennent peu de mots. On voit, quand ils commencent à lire, qu'ils ne comprennent pas une foule de termes dont on s'est fréquemment servi devant eux dans la conversation. On dirait qu'une fois qu'ils ont acquis leur petit trésor de mots, ils se reposent, et n'en cherchent plus. Ils savent donner des noms à la portion de l'univers qui les intéresse, ce qui reste en dehors les inquiète peu. Une sorte d'instinct les porte même souvent à repousser les acquisitions nouvelles qui pourraient troubler leur joie ou leur paix. Ils sont contents, pourquoi demanderaient-ils davantage ? Leur bonheur est en sûreté comme dans l'enceinte d'une île enchantée, et les flots du monde extérieur grondent inaperçus autour d'eux.

La facilité à s'exprimer, qui est très-inégale chez les enfants, n'est point généralement proportionnée à la mesure de leur intelligence. Souvent une élocution agréable et rapide ne prouve aut^i-e chose que le talent de retenir des phrases faites, tandis qu'une manière de parler plus laborieuse et moins régulière dénote un travail intérieur et le soin de confronter l'expression avec la pensée. Ce dernier cas n'est pas celui oîi il y a le moins à espérer de l'avenir, non que la mémoiredesmotsnesoitenelle-mêmeunefaculté précieuse, mais parce qu'elle dispense souvent de la combinaison des idées ceux qui n'ôntpas ungoût particulier pour cet exercice d'espri t .

De même qu'un seul signe peut servir aux enfants à désigner plusieurs objets, un seul objet est souvent représenté dans leur esprit par différents signes. Aussi apprennent-ils les langues diverses avec une extrême facilité. Les sons s'enchaînent dans leur souvenir comme les images, et un mot entraînant à sa suite tous lesmots dontil a été accompagné, les idiomes ne se mêlent pas ensemble dans leurs petits discours. Il n'y à surtout aucun risque de confusion, quand la même personne s'adresse toujours à l'enfant dans la même langue.

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