‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 62 sur 144 · LIV. III, CHAI». U · texte numérisé non relu

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blême à la fuis intéressant et impossible à résoodre. Lorsque ensuite nous communiquons librement aveelui et qu'il pourrait servir à nous éclairer lui-même, ce qui le distingue â^. nous n'est plus si saillant, et Tenfant, en apparence du moins, ressemble déjà trop à l'homme. Il y a donc un court intervalle plus instructif que tout attire pour l'observateur, celui où la véritable enfance subsiste toujours et se dévoile : c'est la période de deux à quatre ans. Alors reafaiit n'est pas encore sur ses gardes, et ses instincts naturels, toujours dans leur première vigueur, semblent .même s'être développés avec lesferces, le langage, les actions plus nombreuses et plus diversifiées leur serrant d'interprète. Notre état social est encore peu compris par l'enfant; et il pourrait habiter un antre monde aussi bien que le nôtre. Voir comment il-adopte insensiblement nos idées ; comment sa volonté, violente, emportée; subit peu à peu le joug de Texemple et de la raison ; com-% ment ses jeunes facultés, jointes aux premières lueurs de la conscience , contribuent, chacune suivant sa nature, à fonder en lui la moralité, c'est là un examen curieux, propre à nous révéler une dispensatiun admirable de la Providence, un dessein qu'il suffit de concevoir pour apprendre à le respecter.

En suivant l'ordre des temps, nous considérerons, d'abord le moment où l'âme est encore sans empire sur elle-même, où la volonté, quoique vive en apparence, est vraiment passive, puisque, cédant au penchant le plus fort, elle ne fait qu'obéir. à une aveugle impulsion. Dans cet état, nous gouvernons l'enfant par les habitudes, effets naturels de nos soins . et de notre régularité. Ce moyen doux, mais d'une nature un pe j machinale, ne doit pas sans doute être seul employé ; mais comment éviter d'en faire usage ? Il faut avoir les habitudes pour ou contre soi dans l'éducation, car oa ne les empêcherait de se former que par une condition inégale et capricieuse dont l'exemple serait infailliblement imité.

Une rémarque qui peut sembler paradoxale, c'est que plus le petit être est pr^'s du moment de sa naissance, plus ses

habitudes apparliennent à son moral, à son âme. Comme il n'agit pas encore par lui-même, il ne peut s'accoutumer qu'à prévoir. Il s'attend à une certaine succession d'événements, et ses habitudes ne sont que des craintes ou des espérances ; c'est sur les désirs, sur les goûts, sur le caractère par conséquent, que leur influence s'exerce, et on ne lui voit pas exécuter ces suites irréfléchies d'actions qui donnent l'idée d'un mécanisme. Ce n'est même qu'assez tard, lorsque l'activité s'est déployée et que le plaisir attach^ à certaines actions commence à s'user, que l'âme peut en quelque sorte rester étrangère aux mouvements qu'elle avait d'abord commandés. Les habitudes n'ont donc pas pour la première enfance l'inconvénient qui y parajt le plus inévitablement attaché, celui d'engourdir les facultés; et l'extrême mobilité des enfants leur laisse longtemps assez de souplesse pour ^u'on puisse les faire plier au besoin.

Il est dans une première éducation bien conduite un avantage, secondaire sans doute, mais presque impossible à remplacer, celui d'accoutumer l'enfant à s'acquitter sans y songer de celte multitude d'actions qui ne méritent pas qu'on y songe, et qui ont pourtant leur utilité. En chargeant les habitudes du soin de lui faire remplir certaines obligations en quelque sorte matérielles, celles qu'imposent notre nature physique et les conventions tacites de la société, c'est affranchir I ame de ce soin pour l'avenir. Plus à cet égard on se prévaudra de l'instinct d'imitation, plus on s'épargnera le chagrin d'avoir à prescrire comme des devoirs, des chosçs qui n'en sont point, et qui sont pourtant à peu près indispensables. C'est là un service inappréciable à rendre à l'élève. Quel embarras, quelle gaucherie, quelle perte de pensée «t de temps ne cause pas chez les hommes faits le doute sur la convenance des moindres actes !

Cette même faculté d'association, qui facilite à l'enfant l'apprentissage du langage, fait naître les habitudes chez lui. Quand le cours de sa vie est bien réglé, ^ses désirs se suc-

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cèdent dans un ordre à peu près fixe, en suseitant l'image de certains objets devenus nécessaires à ses jouissances. Aucune image n'est isolée dans son esprit; l'entourage, les accessoires ne se séparent point du sujet principal et font partie de l'idée qu'il s*en forme. J'ai vu un enfant de neuf mois pleurer amèrement et refuser son déjeuner, parce que la tasse, la soucoupe et la cuiller n'étaient pas dans leur position accoutumée. En profitant de cette disposition des petits enfants, nous leur donnerions aisément le goût de Tordre, ^e besoin de voir chaque chose rangée à sa place devient naturel chez eux, pour p^u que nous paraissions réprouver nous-mêmes. Quand on pense aux regets amers que Tabsence des habitudes d'ordre laisse dans la suite, on devrait s'appliquer à les faire contracter aux enfants. Une idée vague de devoir s'y associe, et le devoir n'est peut-être luimême que l'ordre moral le plus élevé.

Le goût de la propreté a la même source ; une tache est un déplacement, un désordre. Le^goût naturel qui s'y associe, ajoute la répugnance des sens à celle de l'esprit. La pudeur est aussi de même famille, et il n'est rien de plus facile que d'inspirer aux enfants cette modestie instinctive qui, poyr être dénuée de motifs^ n'en est que plus innocente.

Ce dernier objet, trop négligé dans la première enfance, est néanmoins bien important. Au risque de paraître absurde, je dirai qu'il Test surtout pour les petits garçons. L'usage seul impose si sévèrement la loi de la décence aux jeunes filles, qu'à moins d'une négligence rare, les mœurs de celles-ci, dans l'âge tendre, ne sont exposées à aucun danger. Mais il n'en est pas de même à l'égard des hommes : les écoles sont déjà un écueil pour eux, et la manière dont l'enfant accueillera les mauvais exemples dépend entièrement de ses premières impressions. Les mères doivent donc être attentives; elles doivent surveiller les bonnes et ne pas souffrir qu'il s'associe dans Tesprit de l'enfant aucune idée de gaieté à celle du manque de décence. Il convient que le soin de sa propre per-

sonne lui soit conOé le plus tôt possible, et qu'il s'en acquitte solitairement. Dès lors il prend souvent une pudeur craintive et presque farouche, mais^mment craindre l'excès dans un mouvement qui s'allie de si près à la dignité de Tâme?

Il est des sentiments de moralité en apparence plus relevés qui commencent par provenir d'une i^ple ^soclation d'images, et par conséquent d'nne habitude; ïël est le respect pour la propriété. La vie de l'enfant est surt^mt dans ses yeux ; les objets qu'il voit constamment en regardant la personne qu'il aime font partie d'elle-même , dans son souvenir; les habits, les petits meubles dont elle se sert, ont pour lui beaucoup d'importance ; il se la représente accompagnée de ses attributs, comme nous voyons les dieux de la Fable; et quand il observe qu'elle seule fait usage de ces objets, il se persuade qu'ils lui appartiennent. Il peut même en devenir jaloux pour celte personne, les garder comme un chien fidèle, et empêcher les autres d'en approcher. J'ai vu une petite fille de dix-huit mois qui pleurait si quelqu'un touchait le panier de sa bonne à la promenade. Un jour que cette môme enfant vit une femme inconnue emporter de la maison une robe de sa mère, elle poussa des cris aff'reux, scène qui se répéta le lendemain. Depuis lors, elle a conservé de l'inquiétude à la vue des étrangers, et lorsque ceux-ci partent les mains vides, elle les reconduit avec une politesse affectée qui cache mal son soulagement.

Ce sentiment, qu'il est aisé d'augmenter par l'exercice, ^:>eut donner une probité précoce à de très-jeunes enfants. Ils l'éprouvent naturellement et peuvent le transporter d'une personne à l'autre^ bien différents en cela des chiens qui ne l'ont qu'à l'égard de leur maître, et encore quand on les a dressés. Les enfants de dix-huit mois, de l'école anglaise de Spitalfields, ne touchaient pas aux fruits du jardin et respectaient les petites propriétés de leurs camarades. Il est vrai que les maîtres leur donnaient en cela un bon exemple, et qu'ils ne manquaient jamais de restituer aux élèves leurs petits

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joujoux après les en avoir privés pour quelque temps. Celte précaution est très-nécessaire, non-seulement à cause de Tinfluence toujours si grande de T instinct d'imitation, mais pour qu'il devienne possible de communiquer une précieuse qualité, la complaisance. Ce n'est que lorsque l'enfant est parfaitement rassuré contre la crainte de perdre son propre bien, qu'il se plaît à en faire jouir les autres. Il en vient parfois à considérer le droit de prêter, ou de donner comme le plus beau privilège attaché à la possession, et l'esprit de conservation peut s'unir chez lui à l'idée de la générosité même.

Le sentiment de bienveillance générale qu'on a dû chercher à entretenir, conduit si naturellement aux habitudes de politesse, qu'on peut presque se dispenser desonger aies faire contracter. Seulement il est essentiel de les raffermir avant que la timidité, conséquence d'un amour-propre plus développé, commence à se manifester. Toutefois, si lamarche d'une éducation véritablement religieuse était bien suivie, l'enfant passerait insensiblement de la sympathie à la charité, à l'amour des autres, et l'orgueil sauvage ou la vanité irritable ne naîtraient pas.

C'est ainsi que les qualités, fruits heureux des premières habitudes, se confondent avec les qualités naturelles, et qu'un charme à peu près semblable y est attaché. On les possède modestement, sans croire pouvoir faire autrement que les jjosséder; et celui qui viendrait à s'en retracer l'origine y verrait avec reconnaissance un des bienfaits les plus grands et les plus incontestables qu'il pût devoir à l'éducation.

1S6 LÉDDCÀTION PROGBESSITE.

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