LIV. III, CUAP
seul auprçs de son plus jeune frère. Il le soignait, l'habillait, le nourrissait, ne Tabandonnait jamais un seul instant, et remplissait tous les devoirs de la mère la plus attentive. a Quand Theure du repas approchait, il faisait rentrer son « pupille dans la cabane, allumait un petit feu qu'il gouvera nait très-habilement, et préparait les simples aliments qui (( les soutenaient Tun et Tautre.,.^» Prenez garde, Daniel^ lui dit une personne qui le regardait comme il donnait à manger à son élève, prenez garde de ne pas brûler votre frère, — Il n'y a pas de risque^ répondit-il, c'est moi qui goûte toujours la première cuillerée. Il y aurait des conséquences bien importantes à tirer d'un pareil récit ! Certainement cet aîné-là n'aura pas été égoïste.
Nous aurions tort assurément si, en cherchant ainsi à développer les affections, nous commencions par exiger des sacrifices. On ne peut obtenir le dévouement avant d'avoir laissé grandir le sentiment qui le motive. C'est pourtant la faute qu'on commet souvent. Arrive-t-il un petit pauvre à la porte, on tient des discours touchants à l'enfant; on l'exhorte à la bienfaisance, et la conclusion est qu'il doit donner le pain ou la poire qu'il tient dans sa main. C'est très-mal vu. Envoyez-le chercher un gâteau, tel vêtement, tel objet enfin qui cause à coup sûr un vif mouvement de joie au petit indigent, et bientôt votre enfant trouvera un tel plaisir à donner, que pour se le procurer il se privera de son bien même.
Un sentiment encore indécis ne peut combattre avec avantage ni l'intérêt personnel ni Tamour-propre ; il serait imprudent de le mettre aux prises avec des penchants plus forts que lui ; mais raffermissez-le par l'exercice, que le souvenir d'efforts heureux, d'entreprises couronnées par le succès, vienne à s'y associer, et le plaisir qu'aura donné l'activité sera mis sur le compte du sentiment. Celui-ci se fortifiera par l'idée des obstacles qu'il aura fait vaincre, et deviendra vraiment capable d'en surmonter de grands.
172 l'Éducation progressite.
Sans doute une analyse un peu subtile découvrirait encore ici Tamour-propre ; mais comment éviter qu'un mélange impur ne s'attache à nos meilleurs mobiles? Quand la vanité, quand la sensualité, quand les motifs égoïstes enfin sont en première ligne, ce sontceux-là qui se fortifient par Texercicé ; le plaisir que donne l'activité tourne à leur profit ; mais pour peu qu'ils soient dans l'ombre, pour peu que des motifs vraiment bons et généreux se mêlent aux autres, ce sera sur les plus nobles sentiments que l'imagination se portera. C'est à eux que l'enfant attribuera la satisfaction qu'il éprouve. Voilà pourquoi bien des récompenses d'une tendence équivoque, des stimulant3 qui s'adresserit au mauvais côté du cœur humain, ne produisent pas, dans l'application, tout le mal que Pon en pourrait craindre. Leur influence se trouve balancée dans l'âme des enfants, et les résultats salutaires de ractivitéremportentsurlemauvaiseffetdesmoyensemployés pour l'exciter. Mais est-ce là, pour des parents, une justification suffisante ?
L'idée de tirer parti du goût des enfants pour agir, en faisant commencer plus tôt pour eux la vie réelle, animée de ses divers intérêts, cette idée, dis-je, deviendra vraisemblablement un jour le pivot principal de l'éducation. On est déjà sur la voie à cet égard *, et quand on s'attachera surtout à mettre enjeu des mobiles purs et désintéressés, on pourra espérer des progrès réels dans l'art d'élever les races futures. Mais si les instituteurs mettaient plus de prix au succès du moment qu'au motif des efforts par lesquels ce succès est obtenu, s'ils s'occupaient moins des sentiments intérieurs que des acquisitionsextérieures,jamaisilsn'arriverai.entàdonnerun complet développement à toutes les facultés de l'âme. Lorsque les qualités morales ne parviennent pas à leur vraie gran-
1 Je citerai comme exemple de cette nouvelle direction, Pinstitut d'Haslewood, en Angleterre, quoique je sois loin d'adopter tous les principes quont mis en avant les instituteurs, dans un écrit fort spirituel, intitulé : On public Education .