‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 69 sur 144 · SUITE DÉ LA TROISIÈME ANNÉE. — VÉRITÉ · texte numérisé non relu

SUITE DÉ LA TROISIÈME ANNÉE. — VÉRITÉ

Nous venons vous conjurer de tout immoler à la vérité. Sacrin.

Les progrès de Tenfant qui se manifestent-dans le langage sont peut-être ceux qui nous intéressent le plus. Là tout est neuf, caractéristique, tout tient de près au moral. Dès le berceau le nouveau-né avait plus ou moins désiré, aimé exercer ses organes et ses forces ; son développement à ces divers égards s'opérait par gradations si insensibles qu'on avait peine à en suivre la marche, et qu'on la supposait à peu près la même chez tous les individus ; mais dès que Tenfant parle, tout s'éclaircit ; ses impressions, ses pensées, ont chacune leur cachet qui les distingue ; on retient, on répète ses paroles. Il semble qu'il s'est ouvert un jour sur le caractère et sur l'esprit, et qu'on saura désormais à qui Ton doit avoir affaire.

Il serait assurément bien essentiel de le savoir, mais pour y parvenir il faut quelque étude. Les enfants si ingénus, si naïfs, ne sont pas toujours exactement vrais ; ils dissimulent innocemment, si l'on peut le dire, et il y a en eux un mélange singulier de finesse et d'abandon. La sympathie, cet instinct qui les a si merveilleusement développés, tend plutôt à les tromper sur Tusage de la parole. Quand ils sont encore très-petits, ils la croient faite pour plaire ou pour obtenir, non pour énoncer la vérité, chose dont ils se font peu d'idée. Pourquoi l'enfant accorderait-il ses expressions avec les faits? que lui importe le passé, la vérité historique? il en garde à peine le sou-

17 4 LEDLCATIOK PROGRESSIVE.

venir. Ce qui est intéressant pour hai, c'est d'être caressé, c'est qu'on lui donne ce qu'il désire. Vous aurez beau Tinterroger sur ce qu'il a fait, jamais il ne vous répondra que ce :qu il croira vous être agréable. J'ai fait ce que vous voudrez, serait à Tâge de deux ans sa réponse la plus naturelle.

On dit qu'il en est de même des sauvages. Un voyageur trouve de la difficulté à obtenir d'eux les plus simples renseignements ; il n'en peut apprendre la route à suivre, tant ils sont occupés à découvrir son intérêt ou plutôt le leur dans celte occurrence, et tous ceux auxquels il s'adresse lui répondent indifféremment. Une sorte de ruse semble innée chez les enfants; ils ont appris à éviter la fausseté en paroles, qu'ils mentent encore en actions, caries actions elles-mêmes sont des mensonges quand elles ont pour but de persuader ce qui n'est pas. Il s'y glisse même un artifice très-compliqué, puisque c'est un langage trompeur qui exprime une chose fausse. Les pauvres enfants ne font cependant pas de bien profondes combinaisons, mais ils ont presque en naissant des inspirations d'hypocrisie, promptes et subtiles à la fois.

Un enfant de dix-huit mois cache avec grand soin un petit panier, dès longtemps objet de sa convoitise, puis il vient s'établir auprès de sa mère bien doucement ; il voudrait se tenir tranquille; mais trop agité pour y réussir, il l'agace, il la comble de caresses. Alors la rougeur de son front, son expression à la fois tendre et embarrassée, l'excès même de ses démonstrations, suffisent à le trahir. D'où vient ce redoublement d'affection, car il y a quelque sincérité dans ses témoignages? sent-il d'autant mieux le prix de l'union qu'il en craint la rupture prochaine? A-t- il un peu pitié de sa mère qu'il croit avoir privée d'un bien précieux ? Exhale-t-il par des embrassements son émotion intérieure ? Profond mystère que le cœur, même dès la plus tendre enfance !

Un autre enfant emprunte un bel éventail d'une personne étraniière, puis, dans l'espoir qu'elle oubliera de le repiren-

UV. III, COAP. IV. 175

dre, il lui apporte successivement des fleurs, ses vieux joujoux, mille objets divers, les lui ofi'rant avec Tempressement de la politesse la plus marquée. Un autre demande du bonbon, ou la jouissance de tel plaisir, pour son petit frère. Presque tous s'abstiennent de caresser leur bonne devant leur mère, tant ils ont la clef du cœur maternel !

Iln'est rien sansdoute déplus attrayant que les développements gracieux, les scènes comiques et piquantes auxquelles ces petites finesses donnent lieu. Les ruses des jeunes filles surtout ont tant de gentillesse, les caresses qui les accompagnent tant de séduction, qu'on ne peut les envisager d'un œil sévère ; on rit de ces stratagèmes, on les raconte devant l'inventeur : c'est là un tort plus grave qu'on ne pense. De tels moyens doivent être reconnus pour ce qu'ils sont, de l'artifice ; et, chez les femmes particulièrement, une rectitude parfaite est la sauvegarde sur laquelle on peut le mieux se reposer. L'obligation de la sincérité est même plus étroite pour les femmes. Vivant dans la dépendance, appelées à rendre compte de leur conduite à celui qui est leur maître et leur chef, il est hors d'état de les diriger si ce compte n'est pas fidèle. En portant atteinte à la vérité, elles échappent à Tobéissance, et tous les rapports sont renversés.

Mais quelle n'est pas, pour tout être-humain, Timportance de la vérité du caractère I L'influence de cette qualité sur l'ensemble delà moralité est si grande, qu'il semble inutile de la signaler. L'enchaînement du vice et de la fausseté est inévitable. On s'apprend d'abord à dissimuler, parce qu'on a faitle mal; on continue à faire le mal parce qu'on s'est appris à dissimuler. Personne ne conteste ces observations ; ce sont des maximes reconnues; chacun sait que la sincérité est une vertu garant de toutes les autres ; mais ce qu'on ne sen\ pas assez dans l'éducation, c'est à quel point la possession de cette verlu est un intérêt pressant, immédiat, personnel, pour chaque élève. On ne s'aperçoit pas du rang que l'opinion

176 L^éDUCATION PROGBESSIVE.

même la plus frivole accorde par le fait à la véracité Ceci demande quelque développement.

Invisible et immatérielle p^r son essence, Tâme ne se donne à connaître au dehors que par les actions et le langage. D est des actions marquantes, décisives, qui suffisent à manifester le mérite intérieur aux yeux de tous ; mais celles-là sont rares dans la vie. La plupart des destinées humaines, enchaînées par la nécessité, par les habitudes, s'écoulent sans que la nature intime du cœur se soit révélée dans la conduite.

Il nous est néanmoins bien important de nous connaître les uns les autres. Les événements sont si incertains, les relations se combinent, se multiplient de tant de manières, que'nul ne peut dire si les plus faibles liens ne viendront pas tout à coup à se resserrer, et si tel individu n'influera pa^ur notre vie. Il y a un caractère moral à démêler chez les peuples, dans les gouvernements, dans les familles ; aussi, sous des rapports plus ou moins généraux, cette question occupe la société entière, et depuis le commérage le plus futile jusqu'à la politique la plus relevée, donne de l'exercice à tous les esprits.

Nos projets pour l'avenir, bien que fondés sur des conjectures, reposent néanmoins sur quelques données. Nous croyons savoir quelle sera, dans telle occasion, la conduite de telle personne, et cette connaissance plus ou moins exacte, c'est à l'étude de son caractère que nous la devons. Si une pareille étude était impossible, si une profonde obscurité nous dérobait complètement la vue d'un être moral,, dès lors il cesserait d'exister pour nous. Ne pouvant jamais compter sur lui, nous le laisserions de côté sans mot dire, et nous irions chercher de la certitude autre part. C'est là ce qui nous arrive avec les êtres faux, afiectés, avec tous ceux qui ont coupé le pont de communication entre leur âme et celle des autres. Ils sont frappés do nullité, quoi qu'ils fassent. S'ils nous amusent ou nous instruisent, c'est à la manière des livres ; s'ils nous servent, c'est à la manière des

Page 1