LIV. III, CHAP. IV
inslruments. Mais eux, ce ne sont pas des personnes ; ils n'ont pas pour nous de réalité. En abolissant leur témoignage, ils ont commis en quelque sorte un suicide moral, et leur existence reste inaperçue. Voyez-les se débattre dans le néant, entasser les gestes, les expressions fortes ; nul ne prend garde à eux ; Ton sourit et Ton passe.
Les paroles, ce moyen de s entendre si charmant, si facile, les paroles n*ont point par elles-mêmes de valeur fixe; elles en prennent chez chaqfte individu une particulière dont on est averti par des indices très-délicats, mais qui, dans leur ensemble, trompent rarement. Cette valeur peut être fort élevée. Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite à jamais ; ce mot est lui ; il saura le soutenir, quoi qu'il en coûte. 11 empreint sa moindre expression du sceau de son âme auguste, et produit une impression profonde en la prononçanti En revanche, les protestations les plus fortes ^ tel autre homme ne comptent pas ; ce sont des assignats ■démonétisés dont on ne regarde plus le chiffre.
En obligeant donc votre enfant à être vrai, vous lui assurez l'existence morale, vie plus importante à conserver que la vie physique, puisqu'on ne trouve plus le repos quand on Ta perdue, et qu'on est au contraire condamné à la plus humiliante agitation. Nul ne parle des chagrins secrets, fruits amers du manque de vérité dans le caractère ; on se lait sur la douleur de n'être jamais cru, jamais compté, jamais placé au poste honorable de la confiance, situation qu'il faut toujours cacher, toujours masquer sous de vaines paroles, qui ne servent qu'à la constater.
Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des maux attachés à la dépréciation du langage ; quand on voit que, dans leur infortune, ils excitent à peine la pitié ; que des êtres distingués par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir l'imagination des autres hommes, dans l'impossibilité de produire de l'impression, tombent dans le découragement, ou sont réduits à recourir à une exa-
géralion ridicule, svmplôme et effet désastreux du mal qui «fflige leur nation ; quand, au contraire, on voit combien des paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez 4 autres peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans léducalion publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de la pensée * ?
Quel sera, sous ce rapport si important, Teffet du changement qui s'opère dans les mœurs du siècle ? Sous Tancien ordre social, Tobligation d'exposer sa vie plutôt que de laisser révoquer en doute sa bonne foi, contenait, il est vrai, la fausseté en dedans de certaines bornes. Mais si Tusage barbare du duel rehaussait, d'une part, la valeur des paroles; de l'autre, il la rabaissait, en mettant le courage personnel au-dessus de tout, et en substituant la bravoure à la conscience.
En tout temps, l'influence principale est exercée par le sentiment moral et religieux ; mais Ton peut entrevoir que le nouvel état de choses donnera un besoin plus intime et plus continuel de vérité. De nobles intérêts, des intérêts universels, confiés à l'élite des nations, sont un appel à tout ce qui est réel et sincère ; les prétextes, les subterfuges, condamnés à la honte d'être dévoilés, n'osent bientôt plus se reproduire. Même dans une sphère moins élevée, l'esprit d'association, celui d'entreprise, en multipliant les transactions, augmentent le désir de s'entendre vite. Les gens fins font perdre trop de temps, et quand on ne se défierait pas de leur probité, on éviterait d'avoir affaire à eux, parce qu'on ne sait jamais ce qu'ils veulent. De même, dans l'éducation^ d'habiles instituteurs ^ ont trouvé que des rapports actifs et sérieux, entre des enfants chargés de fonctions importantes, les
1 Les étrangers, il est vrai, portent souvent un jugement très-injuste sur les habitants des pays où régnent ces habitudes d'emphase. On doit penser que des paroles dénuées de valeur sont prises et données pour ce qu'elles sont, et que personne ne s'y trompe. Hais quelle eieuse, pour un langage, que de dire qu'il n'a pas de sens !
« (eux de récole d'Haslewood.
LIT. ni, CHIP. IV. 179
rendaient difficiles sur la sincérité, et faisaient régner parmi eux un souverain mépris, je ne dis pas seulement pour le mensonge, mais pour toute ombre do fausseté.
Si les parents fermaient les yeux sur les conséquences du manque de vérité pour Télève, comment pourraient-ils méconnaître leurintérêt comme instituteurs? Ignorent-ils qu ils travaillent aveuglément tant que Tenfant n'est pas sincère ? L'incertitude la plus cruelle est répandue sur tous les effets de leurs soins ; tel temps, tel argent (ju'ils croient bien employé, Test peut être d'une manière funeste, et peut-être se prépare-t-il de loin pour eux quelqu'une de ces découvertes désastreuses, vrais déchirements du cœur palernel.
C'est un sens à former que celui de la vérité, et un sens dont on ne saurait trop accélérer le développement. Pour cet effet, on commencera par tâcher de faire comprendre au petit enfant que ses paroles doivent s'accorder avec les faits plutôt qu'avec ses désirs ou ceux des autres, chose qu'il ne saisit pas toujours de lui-même. En lui racontant toutes les circonstances des événements dans lesquels il a été acteur ou témoin, il conçoit ce qu'est un récit fidèle. Bientôt il le conçoit tellement, que si vous commettez la moindre erreur, il en vient à vous redresser avec une sorte de pédanterie. Il faut le remercier dans ce cas, et lui faire voir tout le prix qu'on attache à l'exactitude.
Mais le langage n'est pas le tout, et les ruses doivent être déjouées ; il faut les comprendre, les déconcerter et montrer qu'on n'est jamais dupe. En venir à l'explication n'est pas nécessaire : ce qui ne peut être prouvé ne doit pas non plus être reproché. Si vous recevez avec la plus parfaite froideur les caresses intéressées, et avec un tendre épanohement tout mouvement sincère et qui part du cœur, l'enfant, averti par sa conscience, ne se méprendra pas <6ur vos motifs. Les prétextes seront traités de même, et sans leur donner le nom qu'ils méritent, vous y verrez toujours une raison de refus. Les exagérations, les vanteries, les récits suspects, n'obtien-
dront également de vous qu'un morne silence. Rien ne vous placera si haut dansTesprit de l'enfant, rien ne vous assurera mieux de son respect pour vos lumières, que l'épreuve qu'il fera de votre pénétration.
Un autre soin plus doux et aussi important à prendre, c'est celui d'attirer la confiance de l'enfant. Tâchez d'obtenir l'aveu de ses petites fautes, et récompensez toujours sa candeur parle plus entier pardon. Souvenez-vous qu'avant l'âge . de la raison, il n'est aucun inconvénient dans l'indulgence qui puisse égaler celui d'exposer la véracité au moindre danger. A plus forte raispn, il faut se garder de tendre aux enfants le moindre piège. Jamais oh ne doit les interroger sur leur sagesse passée, jamais sur les faits qu'ils pourraient nier ou sur les sentiments qu'ils pourraient cacher, jamais encore sur la conduite des autres enfants ou sur celle des domestiques. Pourquoi les exposer à trahir? Pourquoi placer leur fragile vertu entre la délation et le mensonge ?
Toute épreuve est dangereuse pour la sincérité, qualité qui se raffermit durant le calme. Dans les occasions ordinaires, on est si souvent obligé à parler vrai ; même chez les gens faux, la proportion des mensonges est nécessairement si faible, que l'habitude de la véracité tend à se former si les interruptions lui sont évitées. Garantie bien légère qu'une telle habitude, assurément; mais qu'oserait-on négliger dans ce qui peut favoriser le développement de la conscience? On doit se souvenir que je parle ici du premier âge. Plus tard il peut être utile de sonder par des interrogations les motifs secrets, de fortifier chez l'élève' la moralité, en la soumettant à quelques épreuves ; mais de pareilles tentatives ne me paraissent propres qu'à ébranler ce qui n'a point encore pris racine. -
Si nous avons obtenu que la vérité ait été respectée durant un temps un peu long, nous sommes en possession d'un moyen puissant, nous pouvons montrer de la confiance.