LIV. m, CHAP. IV
Notre estime, qui se mesure sur le degré d'exactitude des assertions, rend l'enfant altenjif à ses paroles. Et quand nous ne doutons plus âe ce qu'il affirme, quand son plus simple témoignage produit à Tinstant chez nous une pleine conviction, le sentiment de joie et de dignité qui remplit son âme lui montre le prix de la bonne foi.
Mais l'essentiel de beaucoup, c'est d'être parfaitement vrais nous-mêmes. Tous les autres intérêts doivent être sacrifiés à celui de la vérité. Tromper un enfant, c'est non seulement lui donner un pernicieux exemple ; c'est nous perdre auprès de lui pour l'avenir; c'est renoncer à l'éducation entière dont nous ne pouvons plus être les instruments. Commentne senton pas que notre crédit sur l'esprit des enfants ne se fonde que sur la persuasion profrnde et intime que nous sommes inoapablesde les abuser? Et qu'on ne pense pas que leur crédulité soit longtemps aveugle : peut-être le serait-elle s'ils n'avaient | as lieu de douter de nous. Mais on ne prend pas la peine de leur cacher la mauvaise foi avec quelque soin, et l'acte de fausseté qu'on se permet le plus avec eux, les promesses vaines, finissentt oujours par être reconnues pour ce ' qu'elles sont, et font époque dans leur esprit.
Tout est réparable auprès des enfants, hors le mensonge ; soyez impatient, colère, par moment, injuste, ce sera irèsfâcheux, mais peut-être ils l'oublieront. Ce sont des torts dont la volonté n'est pas complice, et les souvenirs ineffaçables ne s'attachent qu'aux péchés d'intention. Vous avez, je le sais, un arrière-motif qui vous excuse ; mais ce motif, inintelligible pour l'enfant, ne vous justifie point à ses yeux. Ce qu'il lui impor'e de savoir, c'est s'il peut vous croire : tout l'avenir dont il se fait l'idée est renfermé dans cette question. S'il vous a toujours trouvé littéralement vrai, votre puissance morale est encore entière, tandis que, s'il vous a une fois trouvé faux, vous n'êtes plus qu'une force matérielle et irrégulière, dont l'emploi, ne pouvant jamais être prévu^ ne saurait être pris en considération.
182 L'ÉDDCiTlO.X PIIOGUESSIVE.
L'idée du devoir est formée chez l'enfant ou ne Test pas. Ne Test-elle pas, vous ne poijl^z agir sur lui que par l'espérance ou par la crainte. Les* enfants qui n'ont jamais été trompés croient à des promesses comme à des faits, et un fil suffit pour les conduire. Ont- ils été déçus, les chaînes ne suffisent plus.
Voilà pourquoi l'éducation est dure dans la classe pauvre. Les indigents aiment leurs enfants comme nous, mais ils croient permis de les tromper pour leur bien. Hors d'état dès lors de les gouverner par des paroles, ils n'ont de ressource que les châtiments, et bientôt ceux-ci, malgré la progression la plus effrayante, ne produisent plus aucun effet. Une obstination que rien ne peut vaincre provoque bientôt une vraie colère chez des parents trop peu maîtres de leurs passions, et de là une suite de traitements que je me refuse à dépeindre. Le petit malheureux, se voyant livré à un hasard aveugle et impitoyable, renonce à s'occuper de son avenir. Il prend tes plaisirs à la dérobée, et, se renfermant dans un état d'indifférence stupide sur les suites de ses actions, il reste aussi étranger à la moralité qu'à la simple prudence humaine.
Mais si l'enfant avait déjà le sentiment du devoir, quelle révolution, quel boulevereeraent dans son existence ! Son père la trompé ! son père lui-même ! triste et épouvantable conviction. En supposant même qu'il n'osât pas le condamner, en supposant qu'on réussît à lui persuader que la dissimulalion a été légitime ou nécessaire, quelle confusion dans son esprit ! Tout ce qui reste clair pour l'enfant, c'est qu'il ne peut plus croire à rien. Des motifs au dessus de sa portée justifient toute conduite dont il est l'objet ; il est un pauvre misérable auquel personne ne doit cette vérité et cette justice que tous les hommes se doivent entre eux. Une grande abjection intérieure est chez lui le fruit d'une telle persuasion ; mais on peut être certain que la moralité de lui aux autres ne commencera que de l'instant où il la verra clairement dans les rapports des autres à lui.