LIV. III, CHAP. V
lui d'excellents matériaux de construction qui le dispenseront d'en chercher d'autres; et si ces planches étaient trouées, si Tenfant pouvait les assembler de diverses manières avec des rubans, il se livrerait à son génie. Trèsjeune encore, on le rend parfaitement heureux en lui donnant à manier du son ou du sablé, objets qui sont tour à tour pour lui de 1/eau, de la terre, un dînera préparer, etc. C'est dans ce qui se prête à la fantaisie du moment qu'est la spurce des plaisirs inépuisables.
L'existence entière de ces petits enfants est dramatique; leur vie est un rêve riant, prolongé, entretenu à dessein. Sans cesse inventeurs de scènes, décorateurs, acteurs, leurs joui-s s'écoulent dans la fictii*n, et à la puérilité près, ce sont des poètes. En effet, tout ce que les poètes ont chanté, tout ce que la mythologie a consacré, tout ce que la superstition a cru pressentir de la vie répandue dans la nature, se retrouve sous des traits naïfs^ burlesque^ parfois, dans la première enfance. Quelques traits me serviront à prouver la force de l'imagination à cet âge.
Un enfant de deux ans et demi, de ma connaissance, passe une partie de ses journées à jouer le rôle de cocher. Ses chevaux sont deux chaises, dont il fait un attelage au moyen de rubans. Lui-même, assisderrière sur une troisième, les rênes dans une main, un petit fouet dans l'autre, mène ses paisibles coursiers. Un léger balancement de son corps montre qu'il les croit en marche. Peu à peu, ce mouvement se ralentit, il tombe dans un repos voisin du sommeil, et pourtant l'illusion dure encore. Mais si quelqu'un vient à se placer devant les chaises, l'immobilité de l'obstacle, en le désabusant, détruit son plaisir. Alors il tempête, il se désole : On empêche ses chevaux d'avancer.
Le même enfant s'occupe assez régulièrement à nourrir, avec des graines imaginaires, des oiseaux de basse-cour, imaginaires aussi. Il demande qu'on laisse ouverte la porte de la chambre où il les lient; et, si par hasard on la ferme, il se
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prend aussitôt à pleurer : On empêche de sortir ses pauvres canards et ses pauvres poules.
Un père entend de sa fenêtre que ses enfants tirent de Tare dans te jardin. L'un est juge des coups; d'autres en appellent de ses décisions. On se dispute, on crie, on applaudit aux vainqueurs, on insulte aux maladroits. Le père conçoit quelque inquiétude. Où ont-ils pris des ares? peuvent-ils en tirer à leur âge? Ne se feront-ils pas de mal? N'y pouvant plus tenir, il descend dans lé jardin, et les observe. Il les voit rouges, animés, pleins de cette ardeur sérieuse qui accompagne les grands plaisirs. Toute la pantomime était parfaite; mais il n*y avait ni arcs, ni flèches, ni but; un mur formait tout le matériel de rexercice.
Dans l'enfance, un sentiment sincère et profond peut souvent se joindre à l'illusion, et l'aflFection des petites filles pour leurs poupées est parfois quelque chose de touchant. A cet âge de quatre ans, où le prestige commence d'ordinaire à se dissiper, un enfant laisse tomber sa poupée chérie, qui malheureusement se casse le nez. Cris afl'reux, désespoir terrible, qui redouble lorsqu'un imprudent de père, ne prenant pas assez la chose au sérieux, moitié riant, moitié cherchant à raccommoder le pauvre visage, enfonce le reste du nez malade dans une énorme cavité. Alors un chagrin mêlé de colère rend l'état de l'enfant si violent, qu'on en vient à craindre les convulsions ; on la calme comme on peut, on emporte la poupée en promettant de la guérir, et enfin on réussit à endormir la petite fille, accablée de fatigue. Pendant son sommeil; on court chez les gens du métier. Un beau visage neuf est substitué très-adroitement à l'ancien visage, et l'on s'attend qu'à son réveil la jeune fille sera satisfaite. Pas du tout; sa douleur, aussi vive que jamais, a pris un caractère tendre et déchirant. Ce n'est plus une petite furie, c'est une vraie mère à laquelle on ose présenter un autre enfant au lieu du sien. Les sanglots lui coupent la parole : « Ah ! ce n'est plus, ce n'est plus ma poupée... Je la reconnaissais encore, et je