LIV. III, CHAP. V
ne la reconnais plus... Croit-on que jamais j'aime celte autre?... Emportez-la, je ne veux plus lavoir. »
Ceux qui soignent les enfants malades dans les hôpitaux les trouvent souvent beaucoup plus doux, plus patients que les adultes. Une petite fille, à laquelle on s'était vu obligé de couper la jambe, avait subi toute l'opération sans proférer une seule plainte, en serrant étroitement sa poupée dans ses bras. Je m^en vais à présent couper la jambe à votre poupée^ lui dit le chirurgien eç riant, quand il eut achevé l'amputation ; la pauvre enfant, qui avait tant souffert sans dire mot, à ce propos cruel fondit en larmes.
Parvenue à un certain point de vivacité, l'illusion chez l'enfant cesse d'être volontaire; il ne peut plus conjurer le prestige, ^t dos lors un sentiment de crainte s'empare de lui. Compaençant à douter que ce soit badinage, il se croit sur le bord d'un monde inconnu, plein d'effrayantes réalités. Faites danser une poupée un peu grande devant un enfant de deux ans, il sera dans la joie tant que le mouvement que vous imprimerez sera doux ; mais si les sauts de la figure sont élevés, si les bras s agitent avec violence, peut-être rira-t-il plus fort; mais il se serrera contre sa mère, sa rougeur ou sa pâleur inusitée trahira son état intérieur. Ceux qui ont du talent pour les grimaces s'amusent du grand effet qu'ils produisent sur les enfants; mais on peut observer que le plaisir de ceux-ci n'est pur que lorsqu'ils reconnaissent à tout moment la physionomie naturelle du farceur dans les intervalles de ses mimes; s'il les continue sans interruption, et surtout s'il vient à fixer une certaine grimace sur son visage, l'enfant a peur. L'idée d'une métamorphose, celle du mélange effrayant de deux êtres, en un, s'empare de lui ; il ne sait pas lui-même ce qu'il craint, mais il tremble.
Une des choses qu'on oublie le plus, c'est l'effet d'une entière ignorance. On appelle naturel ce qu'on a déjà vu, et l'on ne sent pas que, pour l'enfant qui n'a rien vu, tout est également naturel. Le possible est sans bornes pour lui. L'ob-
scurité peut receler des monstres et des précipices ; les figures représentées par les arts peuvent s'animer, se jeter sur Il)t et le dévorer; des fantômes peuvent sortir de terre, et la cheminée est une caverne où des êtres fantastiques peuvent habiter. Aussitôt qu'une idée s'offre aux enfants, leur imagination lui donne une forme vivante, réelle ; un sentiment vague de crainte évoque des spectres dans leur esprit.
Une telle vivacité dans la faculté de représentation, jointe à la grande mobilité, à la faiblesse detnerfs chez ces pauvres créatures, rend vraiment bien criminel d'abuser de leur crédulité. On peut les rendre fous, imbéciles, sujets à des tireurs qui feront le malheur de leur vie entière. Sans aller même si loin, je dirai que l'influence de l'effroi sur lejB^ral est immense. Il rend lâche, hypocrite, quelquefois perfide, et de plus il expose Tenfant à courir à sa perte dans le moindre danger réel. Comment a-t-on besoin de le redire encore l Rousseau, madame Hamilton, M. Friedlander, chafun dans leur genre, n'ont-ils pas épuisé à cet égard les ressources de l'éloquence, de la raison, de la science même? N'y aura-t-il jamais aucun point de gagné, et dans cet inépuisable sujet de l'éducation, qu'on traitera jusqu'à la fin du monde, serat-on obligé de répéter les mêmes choses éternellement *?
Heureusement cette imagination si vive n'est pas créatrice. Les enfants livrés à eux-mêmes peuvent avoir peur d'un objet réel, d'un nègre, d'un ramoneur, des masques, et s'en retracer ensuite le souvenir avec effroi; mais ils se forgent peu de chimères. Rarement une idée les préoccupera sans qu'elle leur ait été suggérée. Il est donc aisé de remonter à la source de leurs terreurs; mais le mal une fois arrivé, le guérir n'est pas si facile.
t Je Tois avec peioe qu*on le sera, et 'que Timpitoyable, je dirai Tinepte invention de M, Croquemitaine, a remplacé les ogres et les loups-garous. On eroit qu'un nom grotesque sauve le danger ; mais l'exemple cité par un journal français, le Constitutionnel^ l'histoire d'un petit malheureux qu'on a fait mourir d*effroi en employant cet épouvantai!, prouve que la platitude ne préserve de rien,