LIV. III, CHAP. VI
après avoir passé par une infinité de degrés, l'enfant partagera la destinée commune, quelle sera sa position sous le rapport moral ? Les idées qu'on se forme de la nature humaine ont ta» dMnfluence sur Téducation, qu'il est essentiel d'avoir une opinion arrêtée sur cette question, encore débattue de nos jours.
L'autorité la plus sacrée, rÉcriture saint*», a prononcé que le cœur de l'homme est corrompu. Cette sentence a paru dure, révoltante même; et comme il a semblé qu'une vérité relative à notre nature devait se manifester de mille manières dans la vie humaine, on s'est cru le droit de rechercher si les faits observés et les conséquences qui en découlent tendaient à confirmer cet arrêt sévère. On se demande donc si l'expérience a montré que l'homme fût toujours coupable, et, au cas qu'il le soit, si l'on doit en conclure que son cœur est corrompu.
Qui peut douter que l'homme ne soit coupable ? Qui peut avoir un sentiment du bien assez émoussé pour ne pas se condamner soi-même ? Que trouvons-nous dans notre esprit? Une conviction profonde de la liberté de nos déterminations et une connaissance suffisamment claire de la route que nous prescrit le devoir. Que voyons-nous dans notre conduite? Des déviations constantes de la bonne route que nous pouvions suivre. Res|K)nsables parce que nous étions libres, hors d'état de rendre un compte satisfaisant de nos actions, denos intentions même, nous trouvons notre arrêt écrit dans la loi que nous reconnaissons pour équitable. Ce qu'il y a de meilleur en nous, la juste idée que nous avons de la vertu, nous condamne, et nous ne pourrions nous absoudre sans nous dégrader.
En récusant le tribunal de cette morale relâchée qui ne juge des actions que d'après le niveau général des mœurs sociales, en voyant la justice où elle est, dans Dieu même, le mal et son effrayante étendue apparaissent de partout à nos regards. Ce point de vue, le seul vrai, se retrouve dans toutes
les croyances religieuses. Toujours les hommes, en transgressant la loi, ont cru avoir offensé le législateur qui la leur avait imposée ; toujours ils ont cherché à fléchir une Divmité justement irritée, toujours ils se sont comparés à des débiteurs insolvables; et celte idée, consacrée dans la plupart des cultes^ a reçu dans celui des chrétiens la plus auguste des sanctions.
Mais ce mal, qu'on ne saurait méconnaître dans nos actions, où en est la source ? Est-il inhérent à notre nature ? ou faut-il affirmer, avec quelques philosophes modernes, que tous nos penchants, innocents par eux-mêmes, ne deviennent mauvais que par leur emploi, et lorsque, égalés un moment, nous trouvons à les satisfaire un plaisir qui stirpasse le regrel d'enfreindre la règle ? Le mal moral deviendrait alors un simple accident, un effet d'inattention ou de faiblesse ; la racine n'en serait pas au fond de nos cœurs.
Ce système a trouvé de nombreux partisans dans notre siècle ; mais la supposition sur laquelle il se fonde est-elle juste? et Tobservation pratique du cœur humain ne vientelle pas la démentir à chaque instant ? Quand on soutient que tous nos penchants naturels sont innocents par eux- mêmes ^ que tous sont susceptibles d'être dirigés salutairement, en a-t-on fait une énumération bien complète, a-t-on bien sondé la nature de chacun d'eux. Que fait-on de l'envie dans cette doctrine ? Oublie-t-on qu'il est impossible de diriger vers le bien cette vile disposition ? Et je ne parle pas du mouvement, excusable peut-être, qui fait sentir plus vivement la privation d'un avantage dont nous voyons qu'un autre est en possession ; je parle du désir que cet autre souffre, et qu'il expie par quelque peine le bonheur qu'il a de plus que nous. N'y à-t-il pas encore un alliage de mauvais sentiment dans la colère, dans tous les penchants aveugles et hostiles qui nous font jouir de la douleur d'aulrui? Qu'il entre dans de telles dispositions un* élément d'indignation vertueuse, de jusiice, de tout ce qu'on imaginera de meilleur, je le veux ; mais