‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 83 sur 144 · LIV. III, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIV. III, CHAP. VI

comment n*y pas reconnaître un élément condamnable, le plaisir, la volupté de faire souffrir notre prochain? mouvement bien différent de celui qui nous porte à nous défendre. La malignité, ainsi que son nom l'indique, ressemble trop à un principe actif de mal pour ne pas vicier le meilleur mélange, dans quelque proportion qu'elle puisse s'y trouver. Et qu'on ne dise pas que les penchants hostiles sont nécessaires, qu'fis font partie de l'ordre général. En supprimant l'envie et la haine, les choses du monde n'en iraient que mieux. La colère trouble, elle aveugle plus qu'elle ne sert. Môme dans le cas d'une attaque imprévue, U meilleure sauvegarde serait le sang-froid. Le surcroît d'énergie qu'on croit devoir à l'irritation, la simple vue du danger le donne, et l'on fait, pour se sauver d'une maison en flammes, des efforts aussi \igoureux que pour se délivrer d'un ennemi. N'y a-t-il pas là, pour ainsi dire, du luxe en mal, et comme un venin étranger communiqué à notre nature?

S'il s'agissait de soumettre à une analyse métaphysique le sens attaché aux termes de bien et de mal, il se peut sans doute qu'on fût réduit à *défînir le mal par des expressions négatives, et à dire que c'est le désordre ofiposé à l'ordre, ou en6n le contraire du bien. Mais cette discussion serait sans objet dans le domaine de la morale applicable, où ces termes répondent à des idées si universellement reçues, qu'on ne peut pas tenter d'en changer l'acception. D'ailleurs, quand la notion du mal serait négative *, il n'y aurait encore aucune conséquence à tirer de là en faveur de la bonté de notre constitution originellci

Sous un point de vue très-général, un certain degré d'ordre, ou, si l'on veut, de bien, est la condition nécessaire à la

i C'est là ce que madame Guizot a soutenu avec iafiDiment d'esprit dans ses Lettres sur l'Éducation domestique, ouvrage dont j'ai déjà parlé. Moraliste beaucoup trop sévère pour ne pas reconnaître que l'hommeest coupable, madame Guizot nie rexisteuoe des ipauvais penchants; et, tout en convenant que le mal est partout, elle croit que Tidée en est purement négative, et n'admet pas en conséquence qu'il y ait un principe actif de mal dans Tâme humaine.

conservalion de tous les êtres. Partout où ce degré ne se trouve pas, il y a désorganisation, décomposition, corruption. Une créature animée, par cela seul qu'elle vit, offre toujours quelque idée d'ordre ; autrement elle se détruirait ellemême, ou ne serait pas soufferte parmi ses semblables. Les * hommes les plus dépravés, s'ils ne sont pas fous, observent la règle en quelque point ; ils ne commettent pas le mal sous toutes ses formes, et par cela seul que c'est le ftial. Mais de même qu'à ce degré de froid où cesse la vie animale il y a encore de la chaleur aux yeux du physicien, de même on peut reconnaître l'élément du bien à ce degré de corruption où finit la vie morale. Le sentiment en existe toujours dans le cœur, mais trop faiblement^ mais la répartition en est trop inégale ; ei, partout où il est paralysé, la décomposition arrive, l'être moral meurt partiellement, et il y a ainsi un commencement de mort dans toutes les âmes.

Que seraient, dans ce cas, les mauvais penchants dont j'ai reconnu l'existence? Ce seraient les dispositions pernicieuses qui tendent à éteindre en nous l'amour du bien, à nous priver de la sensibilité qui fait notre vie. Quand le cœur n'a plus de bons mouvements, quand la mort a gagné la région où réside la conscience, ces lors les plus légers mot.fs, le simple espoir d'une ^motion nouvelle, suffisent pour exciter des misérables aux plus grands crimes. Détruisez la pitié, et Néron fera mettre le feu à Rome pour qu'à la vue de l'incendie il ait plus d'iïispiration en chantant. L'idée de déployer une puissance extraordinaire, de trouver je né sais quelle jouissance enivrante dans ces actes que s'interdisent la plupart des hommes, peut pousser à des attentats effroyables l'infortuné qu'aucun frein ne retient.

Il importe donc peu que l'idée du mal ou du désordre soit négative, si le désordre est une cause de désorganisation . L'absencj d'un élément nécessaire est un aussi grand fléau que la présence d'un élément nuisible. L'arbre où il ne remonte pas de sève, le corps qui ne reproduit pas de sang, l'âme que

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n*émeiit pas Tamour du bien, sont également frappés d'un vice de constitution, et le dépérissement en est la suite. La corruption, au physique comme au moral, est-elle autre chose que la privation du principe de vie, que la mort qui nous envahit peu à peu ?

Une fois qu'on est entré dans le domaine de la morale, on a surtout besoin de trouver un langage qui réponde à la force du sentiment intérieur, de la conscience ; et ce langagti a aussi une vérité dont aucune argumentation ne réussit à le dépouiller. Nous sentons très-distinctement que beaucoup d'actions conformes à la règle n'ont aucune valeur moralement. La Providence a constitué le monde de manière que Tordre conduitau bonheur, le désordreau malheur. L'homme par conséquent observe souvent Tordre en restant étranger à l*idée du devoir ; il est dans la ligne du bien sans vouloir le bien, et il n'a droit à aucune çsiime. Dès lors, loin de trouvef^ dans tout ce qui se fait de légitime sur la terre, une preuve de la moralité du genre humain, nous n'y voyons qu'une marque de simple bon sens, et la violation de la loi nous paraît en revanche l'effet d'une perversité étrange. Les termes négatifs ne nous suffisent plus pour flétrir de notre mépris ce qui esta la fois un vice et une folie ; nous attribuons un corps au mal, de la réalité à son principe, et notre imagination donne une forme, pour la saisir, à Tennemi que nous sommes toujours appelés ici-bas à combattre.

Quoi qu'il en soit, un seul fait reste incontestable dans tous les systèmes : c'est que l'homme commet le mal en sachant que c'est le mal ; c'est que la loi est écrite dans notre cœur, et que des mouvements déréglés nous sollicitent à Tenfreindre. Les uns, tels que la malignité et Tenvie, s'opposent parleur essence à notre obéissance, à la loi, d'autres n'y mettentobstaclequ'accidentellcmenl;maisquelsqu'ilssoient, nous leur cédons souvent, tout en reconnaissant qu'ils ne sont pas irrésistibles. Voilà ce qu'au(^,un raisonnement ne peut voiler, et ce que Thomme le plus scrupuleux sent plus vivement

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que tout autre. Les petites fautes sont à ses yeux de la même nature que les grandes, et n'en diflFèrent que par le degré. Une fois qu'il a été vaincu dans la lutte, il ne sait plus où ses défaites s'arrêterpnt ; il se sent sur un terrain glissant où il désespère de se retenir, et il appelle à grands cris une main qui le soutienne. Il lui faut du secours pour combattre les penchants prêts à Tentraîner, pour lui donner Tespoir d'en voir diminuer la force, et il lui en faut surtout pour rendre la paix à sa conscience troublée.

Revenons à Tobservation des enfants.Voyons-nous, en les étudiant, qu'il y ait quelque mauvais penchant inévitablement attaché à leur constitution morale? Si Ton excepte une disposition générale à Tégoïsme, qui se confond à sa naissance avec un sentiment nécessaire, mais toujours trop ardent, Tamour de soi-même, on n'en remarque point qui soit universel chez eux. De même qu'aucun de leurs moments n'est condamné aux fautes, et que pourtant ils en commettent sans cesse, de même aucune inclination vicieuse ne rogne chez eux nécessairement; mais, comme le germe en existe dans le cœur, il en est toujours quelqu'une qui se manifeste. Il est aisé de distinguer un côté menaçant dans chaque caractère, mais il est au pouvoir de nos soins de balancer ou d'affaiblir de dangereuses propensions avant qu'il en résulte des habitudes.

Aussi l'essentiel dans l'éducation, après la culture des bons sentiments, que je crois avoir suffisamment recommandée, est-il d'arrêter le cours des mauvais mouvements, d'empêcher qu'en se prononçant par des actions répétées ils ne donnent naissance à des défauts qui deviennent difficiles à corriger. En conséquence il est utile de se former d'avance l'idée des mouvements qu'on est appelé à réprimer et dans le nombre il en est un, trop passager sans doute pour être nommé un penchant, mais assez fréquent et assez funeste pour que je doive ici le signaler.

Je parle de cette dépravation momentanée de la volonté

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