LIV. III. CDAP. VI. Î
iqui fait trouver un plaisir, un assaisonnement particulier, dans ridée de violer la règle. Ce mouvement, soit qu'on veuille Tattribuer à Taction du mauvais principe, et qu'on y voie une fausse direction de Tinstinct d'indépendance, a été .assez souvent remarqué dans la race humaine pour qu'on Tait désigné par Texpressioti proverbiale de goût du fruit défendu. On observe en efifet, chez les enfants, autre chose que la faiblesse, autre chose que l'impuissance de se soumettre aux sacrifices exigés par le devoir; on voit la joie d'en secouer le joug. Une révolte contre toute règle, contre cette loi même du juste gravée au fond de leur cœur, n'est pas chez eux un mouvement hors de nature. Il est des temps où l'enfant, comme, hélas ! l'homme aussi, est saisi d'une ivresse ssiuvage, des temps où des désirs longtemps soumis reprennent l'empire ; il,esl des saturnales des mauvais penchants. Alors les scènes, la violence, la souffrance ou l'humiliation des autres, le désordre, le mal enfin semble plaire à l'âme, et devenir son élément. État funeste dont la raison, dont la religion surtout, peuvent prévenir le retour; mais état dans lequel, malgré les plus grands soins, on voit parfois tomber l'enfance. Une petite fille dont j'ai déjà parlé, cette enfant si douce, si docile, qui paraissait se plaire à l'obéissance, trouvait parfois du plaisir à y manquer ouvertement. On voyait déjà en elle, à dix-huit mois, le double besoin d'observer la règle et de la braver. Restée seule avec sa mère qui était retenue au lit par la maladie, elle entra un jour sans le moindre motif en révolte déclarée. Les robes, les chapeaux, les écrans, les petits ouvrages, tout ce qui lui tomba sous la main fut porté au milieu de la chambre sur le plancher; elle chantait et dansait autour du monceau avec des joies indicibles ; le courroux assez réel de sa mère ne l'arrêtait point. Elle avait bien l'idée du mal, sa rougeur trahissait bien les reproches de sa conscience, mais le plaisir consistait à en étouffer la voix.
Il en est encore ainsi de ce goût pour la cruauté que les
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petits garçons montrent parfois dans leurs jeux, après qu'ils, ont passé la première enfance. Quand ils font souffrir un animal, ils ont sans doute un motif de curiosité, ils veulent voir comment se comportera la pauvre créature qu ils tourmentent ; mais le sel, le piquant du divertissement, c'est de^braver rémotion qu'ils éprouvent, c'est de s'endurcir contre la pitié, et d'avoir la force d'être cruel.
J'éprouve un vrai regret en écrivant ces choses, et je blesse mon propre cœur en accusant celui des enfants. Comment ne pas les aimer tendrement? comment n'être pas séduit, captivé par leur charme? Une illusion sans cesse renaissante nous porte à croire à leur pureté; mais qui peut se refuser à l'évidence? Ces pauvres enfants pèchent à tout moment par l'intention, mais cette intention n'est point accomplie. Quand ils veulent dissimuler, ils ne trompent pas ; quand ils veulent nuire, ils ne font pas de mal; nous prenons leur transparence pour de la candeur, et leur faiblesse pour de Tinnocence. Et puis ils sont si raft)iles, un mouvement de sensibilité, de sincérité, d'abandon, succède si vite chez eux à un accès de fausseté ou d'égoïsme, que nous ne pouvons nous souvenir que de ce qui nous les rend encore plus chers. Mais les aimerons-nous moins> auront-ils moins de droit à notre pitié la plus profonde quand nous les sentirons atteints du même mal que nous; quand nous saurons qu'ils portent comme nous, dans leur propre sein, des ennemis contre lesquels nous devons les armer sans cesse? Je les vois tels que je vois le reste des humains, faisant souvent le mal quand ils ne le discernent pas, et le faisant encore quand ils le discernent.
Cette doctrine est dangereuse, dira-t-on-. On prépare, en la professant, trop d'excuses à la faiblesse. L'essentiel est de savoir si, en ne la professant pas, on lui prépare assez de secours. Iln*y a de dangereux que l'erreur. Il est inutile d'espérer qu'on puisse former la moralité avec d'autres éléments qu'avec ceux de la nature humaine ; il Test surtout de sup-