‹ L'Education Publique et La Vie NationaleChapitre 25 sur 62 · ECOLES NORMALES · texte numérisé non relu

ECOLES NORMALES

Lenseignement des écoles normales, si je le compare 4 ce quil était en 1880, lors de ma premiére inspection, marque un progrés considérable dans toutes ses parties. On sent bien que les écoles nurmales supérieures ont passé par la, avec les instructions pédagogiques de la rue de Grenelle, avec des manuels excellents, avec des journaux inspirés des meilleures méthades. Une élite de professeurs sest formée; et a sa suite, de proche en proche, la généralitédes maitres a gagné sensiblement en instruction de solide qualité et en bonnes habitudes de préparation des lecons et d’exposition orale. Le niveau moyen est incontestablement satisfaisant, quand on se rappelle les maitres improvisés d’autrefois, dont beaucoup, i] faut le dire, se recom-

sence pena

mandaient par une application 4 leurs taches diverses et un dévouement aux éléves dignes d’étre encore proposés en exemple & leurs successeurs plus savants.

Que souhaiterait-on de plus chez nos estimables professeurs de ]’un et l'autre sexe? Si j’osais le leur dire, sachant bien quelles occupations absorbent leur temps : plus de libre mouvement intellectuel, plus de ces lectures personnelles, sérieuses, en apparence superflues, qui renouvollent le savoir et l’aotivité, qui corrigent linévitable monotonie des mémes cours se buccédant d’année en année; bref qui rajeunissent jusqu’au bout de la carriére et le mattre et 50n enseignement. .

Je ne m’étendrai pas sur la description des progrés accomplis; ils apparaissent a tous les yeux, et c’est plutét sur les points faibles qu’il convient, dans ce rapport, d’appeler l’attention. Or, je crois pouvoir signaler sans injustice deux ou trois lacunes, ou, si l’on veut, des insutfisances, qui vont se retrouver presque partout. La premiére, c’est, dans ]’exercice capital de V’interrogation, le trop petit nombre de questions, bien choisies et bien conduites, d’intelligence ou de réflexion, questions propres a étonner l’esprit, 4 secouer son inertie, a le soustraire & la douce tyrannie des notions abstraites et des formules générales du livre, par suite 4 l’assouplir, 4 le régler, a le fortifier. Ce défaut est sensible dans les lettres, morale. histoire, littérature. On ne se rappelle pas assez que le bon maitre, au moins dans nos écoles, est avant tout le bon interrogateur; que nulle partie de son art n’offre autant d’intérét, autant de difficultés et n’a autant de portée; que les questions de cette sorte ne s’improvisent pas, et que ce serait déja beaucoup d’en préparer avec soin deux ou trois par legon, se rapportant directement au sujet, et d’en bien suivre la manoeuvre : cela, est-il besoin de le dirc, - sans préjudice des questions ordinaires, destinées a vérifier le travail de Péléve. Ces questions d’intelligence seraient posées soit au cours de la lecon, soit 4 la suite; quelquefois 4 l’avance, et en vue de faire étudier de plus prés le texte du manuel. Tantdt elles appelleraient des réponses

NOTES D'INSPECTION GENERALR o4

de vive yoix, et tantdét des réponsges écrites, précises et en peu de lignes, dont on lirait quelques-unes en classe, pour les rectifier ou les compléter.

A cette remarque s’en joint naturellement une autre, da non moindre gravité. Si ’éducation proprement dite de lintelligence se ressent de la médioacrité de )interrogation, léducation de Vhomme d’awourd’hui, en particulier du ciloyen, se ressent de Vinsuffisante adaptation des queslions posées aux circonstances et aux nécegsités présentes. Dans les sciences, il est vrai, les maitres insistent plus quautrefois sur ‘les applications agricoles, industrielles, dhygiéne, sans que foutefois ils échappent entiérement a lexcds des démonstrations théoriques. Mais, dans les lettres, surtout en histoire, on ne considére peut-étre pas assez en quel pays, en. quel temps nous vivons, en quelle situation morale et sociale, en quelles nécessités politiques déterminées par le caractére démocratique de notre gouvernement, enfin en présence de quelles redoutables dventualités et de quals périls extérieurs : état politique de notre pays, état économique, état social, état moral, état militaire, autant de conditions nouvelles, graves, pressantes, que des professeurs nationaur, surtout des professeurs primaires, et, au premier rang, les professeurs de lettres, ne sauraient aujourd'hui perdre de vue, sous peine de faillir & Ja dignité de leur profession, Les pouvoira publics attendent d’eux qu’ils enseignent, non pas seulement pour l’amour de !’art et de la science (ce qui a bien son prix), mais pour J’amour de la France, d’une France encore puissante et riche en hommes comme en ressources, mais amputée récemment de deux de ses membres; d’une France riche d ‘intelligence, de bon sens, de probité, d’activité et @ habitudes d’économie, mais profondément travaillée de doctrines contraires qui atteignent au vif esprit public. Cest pour une telle situation que nous avons tous, chacun dans son ordre, a préparer les jeunes générations; et c’est surtout par les questions choisies en yue d’éclairer le présent que nos écoles peuvent répondre aux voeux légitimes de leurs fondateurs. Plier ainsi nos éléves A la réflexion,

les inciter & parler, aprés avoir pensé, et leur laisser le temps de faire ’'un et Pautre; les conduire au travers des généralités exactes, mais pour eux vides de contenu réel, jusqu’aux faits de toute espéce, psychologiques, moraux, politiques, etc., que ces notions abstraites résument en un langage abrégé; leur donner la vision directe des choses réelles qui composent la vie contemporaine, quel plus noble emploi de leur savoir et de leur art magistral pourraient se proposer nos professeurs d’école normale?

Ces observations apparaftront, je pense, dans toute leur portée si l'on considére que, a l’exemple des écoles normales, nos écoles populaires de tous degrés, qui atteignent par leurs innombrables rameaux la jeune nation presque entiérc, ne manquent pas de pécher, a leur tour, par Vinsuffisante éducation de Vintelligence et par V’insuffisante adaptation de tout l’enseignement, en particulier de la lecture, de Vhistoire, dela morale, aux nécessités urgentes du présent. Comment se flatterait-on de résoudre effectivement les questions de politique intérieure et extérieure, sinon en haussant lesprit et l’4me de notre peuple au niveau des difficultés dont elles sont hérissées, en d’autres termes en agissant sur les meurs publiques? Personne ne s‘imaginera que notre prospérité et notre salut soient sensiblement affectés par un savoir’ accru en arithmétique, en dessin, en sciences, en lecture expliquée, en histoire, etc., si toules ces études ne sont fermement dirigées en vue de former ja raison et la moralité publiques.

A vrai dire, ce que lon souhaiterait de rencontrer chez les maitres des écoles normales, avec le savoir et la ronscience professionnelle qui s’y trouvent déja, c’est un haul et net dessein de pédagogie morale et nationale assez présent a tous les enseignements pour les relier ensemble et les vivifier, capable d’élever et de soutenir l’ame des jeunes instituteurs a la hauteur des devoirs que leur réserve Yavenir. Un tel dessein de forte éducation des esprits et des caractéres en vue des nécessités contemporaines, s’il étail poursuivi avec une pleine clarté de vue par tous les ‘aitres, et transmis par eux a leurs éléves, deviendrait

peu a peu l’dme cachée de notre instruction populaire; elle lui communiquerait. une vertu éducatrice, une puissance d’action sur les mceurs jusqu’éa présent inconnue. C’est alors seulement, si je ne me trompe, que l’humble maitre d’école d’hier mériterait de s’appeler du beau nom qu’on veut lui donner d’éducateur; le grand corps de l’enseignement primaire, uni dans une méme claire pensée, serait avant longtemps, ainsi que je le disais plus haut, l'une des principales forces vives par ot une nation se maintient et se renouvelie sans cesse.

Oserai-je rapporter quelques .mots d’un entretien que javais récemment avec un de nos plus respectables directeurs d’école normale? Comme je m’informais de ce que les éléves-maitres pouvaient emporter de son école en fait de principes agissants de conduite et de mobiles d’action, il me répondit, aprés avoir rendu justice 4 leur excellente tenue, 4 leur docilité, 4 leur travail, 4 la correction méme de leurs idées morales : « Mais, 4 vous parler vrai, leur véritable et dominant principe, c’est qu’il faut se pousser, et que les recommandations font plus pour cela que tout le reste; c’est la legon que lesprit général du pays, de la famille, de la politique locale leur a donnée; ils comprennent mal une langue différente; un petit nombre seulement seront sensibles 4 l’attrait d’une noble cause a représenter, d’un grand intérét national ou moral a servir dans l’école primaire. » ;

Il est d@’ailleurs, convenons-en, dans les écoles normales, des obstacles singuliérement défavorables 4 une éducation réguliére qui prétendrait agir profondément sur l'intelligence et sur. l’A4me des jeunes mattres : c’est l’oppression de Yexamen du brevet supérieur, avec l’imprévu ou Il’excés des questions trop spéciales; et c’est aussi, en particulier dans les écoles d’instituteurs, l'encombrement des journées, ou Yimpression bienfaisante, excitante d’une étude est aussitét effacée par impression d’une autre, ot I’esprit haletant n’a le loisir de s’arréter 4 rien, ot les longues lectures sont & peu prés impossibles, ot les heures de récréation sont utilisées avec soin, ol, par conséquent,

a4 LEDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE.

ee ee AR SS ee l’énergie intérieure ne peut, faute de repos, se renouveler et se dégager. Un grand industriel anglais, partisan décidé de la journée de huit heures, expliquait récemment les avantages qu il retirait de cette réduction d’heures, a premiére vuc si préjudiciable au patron, en disant que la gaieté, fruit d'un travail modéré, doublait la force productive de Youvrier, On serait tenté d’appliquer cette expérience a nos écoles normales, ot Ja bonne volonté est, on peut le dire, unanime, mais ot J’effort, trop continu, n’est pas accompagné d'une certaine alacrité, favorable au ravitaillenient de énergie intellectuelle. On n’a pas le temps de prendre gutt aux choses, ni de penser en paix 4 ce,qu’on alu ou entendu : lesprit est teadu sans relache; et il en résulte que pendant les vacances ou apres la sortie définitive, aa licu de prendre plaisir a une étude plus calme, a des lectures sérieuses prolongées, on s’abandonne a la satisfaction de ne plus rien faire en dehors de Vobligatoire.

Redirai-je ici la réponse invariable qui m’a été faite, celle année comme les années précédentes, par MM. los inspecleurs ; « Trés peu de maitres lisent pour leur propre plaisir ou pour leur profit » Comment s’expliquer une si extraordinaire inappétence chez des jeunes gens des deux sexes instruits, voués (ce n’est pas trop dire) au service de Vesprit, et qui @ailleurs ont quelque Joisir? Sirement par le défaut dune initiation suffisante, et. par exemple de lectures prises dans la littérature actuelle, journaux, revues, poétes, discours politiques, etc., faites & grands traits, en compagnie des maftres, en échangeant les réflexions ct les jugements.

Je mentionne en passant la pénurie-d’ouvrages de fond en tous genres, dictionnaires, livres d’histoire ou de sciences, dont se plagnent beaucoup d’écoles normales. On est alors réduil, en fait de lectures, a des recueils d’eztraits, dont il est inutile de démontrer ici Pinsuffisance. Ne seraitil done pas equitable @autoriser pour cet objet le prélévement dune petite somme annuelle sur les bonis, obtenus a force «economic et de bonne gestion?

Purnii lus divers enseignements, ilen est un qui ne fait

que de naftre et qui cherche encore péniblement sa voie, celui des langues vivantes. Il ne la trouvera, je pense, que lorsque les professeurs ordinaires des écoles normales, formés & nos méthodes, seront en état de les enseigner eux-mémes selon l’esprit général des autres études, de les enseigner non comme a des enfants, par des séries indéfinies et ennuyeuses d'exercices de manuels, mais comme il convient & des jeunes gens ge seize & dix-neuf ans, d’esprit éveillé et impationts d'apprendre; enfin — j’insiste sur ce point — de les faire servir, par la pratique assidue et commencée le plus tét possible de la version et par la traduclion orale de vrais livres allemands ou anglais, a l’enseignement du frangais, de méme que, par le théme, a l'enseignement de la graminaire francaise. Nous sommes loin d’en étre arrivés 1& dans les écoles normales, et combien plus loin encore dans les écoles supérieures! On ne laisse pas de ressentir quelque confusion en mesurant le peu que l’on obtient dans la connaissance d’une langue vivante et le peu qui en reste aprés deux ou trois années d’école supérieure et trois ans d’école normale.

Je ne dirai qu’un mot en particulier des écoles normales d'institutrices. Je ne sais si je me trompe; mais je crains que nous n’ayons pas encore su instituer dans ces établissements (qui en général me semblent faire honneur a Université par le savoir, l'aptitude 4 enseigner et la tenue morale des maftresses) une éducation assez appropriée au sexe et 4 la condition future de leurs éléves. La plupart de ces jeunes filles, sorties des rangs du peuple, y passeront plus tard leur vie; un certain nombre, & leurs débuts, cest-a-dire trés jeunes encore, seront appelées & occuper des postes isolés, seules, Join de leurs familles, tenues a une extréme réserve dans leurs relations, presque sans conseil et sans ressources, exposées & tous les périls de lisolement et de l’ennui. C’est & quoi peut-étre nous ne songeons pas assez & les préparer. Et je ne parle pas sculement du viatique moral ou intellectuel que nous avons a leur fournir. Je n’ai garde surtout de laisser entendre qu’en vue d’une telle éxistence nous ayons tort de leur

a Ve donner une si ample instruction : j’estime au contraire que plus elles risquent d’étre isolées et sans autres ressources que celles qu’elles trouveront en elles-mémes, plus il importe de les approvisionner amplement et de les cultiver profondément dans tous les sens. Non! je suis seulement en souci de savoir si nous donnons a nos jeunes institutrices l’instruction pratique qui leur permettra plus tard de se mieux suffire 4 elles-mémes, de se rendre plus utiles 4 la fois a leurs petites éléves et aux familles, et de se faire ainsi une meilleure place jusque dans les pays les plus retirés et les plus ingrats. Par exemple, avec le dessin géométrique (& peu prés inutile) et le dessin d’ornement, apprennent-elles un peu le paysage, qui charmerfait leurs loisirs? Seront-elles en état de .confectionner tous leurs vétements et de donner 4 ce sujet des conseils aux bonnes gens du voisinage? Sauront-elles administrer effectivement (je ne parle pas de simples notions) les premiers remédes a employer avant l’arrivée du médecin contre les maladies les plus répandues? Leur donnons-nous le godt et une certaine pratique du ménage; j’entends du pot-au-feu et de la préparation de quelques principaux aliments? Sauront-elles un peu jardiner, pour leur profit d’abord et leur agrément, et pour le profit des autres? Ont-elles assez la pratique des excursions botaniques pour les continuer un jour toutes seules? Du grand livre de la géologie, partout ouvert sous leurs yeux, savent-elles déchiffrer quelques pages, quelques lignes?... Oh! que d’élagages salutaires se pourraient opérer dans nos programmes d’histoire naturelle, de chimie, etc. !

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