ECOLES SUPERIEURES. COURS COMPLEMENTAIRES
Les écoles supérieures ont pris racine dans notre pays, elles répondent manifestement a des bexsoins récls, et non 4 un capricc momentané. Au premier abord, on est tente de craindre que par le seul fait de leur existence et dc
leur nombre déja considérable, elles n’accélérent artificiellement le mouvement qui détourne les jeunes gens de Vagriculture et du métier paternel vers les positions administratives et les écoles du gouvernement. On se demande si elles ne trompent pas l’espérance des promoteurs de cette institution, qui lui demandaient de former le plus prés possible de la famille une élite de cultivateurs, de petits commergants et gens de métier qui, sans viser bien haut ni bien loin, répandit au village et dans les petites villes les bonnes méthodes pratiques, appuyées sur un savoir de bon aloi, avec des habitudes d’esprit raisonnables et d’honnétes principes de conduite. En fait, la plupart de leurs éléves se destinent 4 l’enseignement, aux postes, aux écoles d’arts et métiers, aux administrations publiques ou a celles des grandes compagnies, aux maisons de banque ou de commerce, ,etc., toutes professions qui les enleévent 4 la famille, aux champs, al’atelier modeste du bourg. N’est-il pas imprudent de provoquer ainsi un déclassement qui était déja de soi-méme, et pour tant de causes, assez actif?
A cela des hommes trés sages, vivant sur les lieux, répondent : qu’éa regarder les choses de plus prés, ces craintes sont fort exagérées, pourvu que l’institution conserve le caractére pratique marqué par les récents programmes; qu’en disparaissant, les écoles supérieures laisseraient un grand vide dans notre organisation, beaucoup de jeunes gens ne sachant plus 4 qui demander un complément un peu ample de l'instruction primaire, et se trouvant réduits 4 opter entre l'ignorance ou l’enseignement moderne du lycée, avec ses frais considérables et ses inconvénients de déclassement bien aggravés; que le vide laissé par l'Université serait aussitot rempli par les établissements congréganistes, qui font partout concurrence aux notres; qu’il doit étre permis 4 des instituteurs, A des chefs d’atelier, 4 des marchands aisés, d’acheminer leurs fils vers Pécole normale, vers des emplois de mécaniciens, et leurs filles sans dot vers les postes ou vers l’enscignement; qu’a tout prendre il y a 1a une source précieuse de bon recrute-
ment pour les grands services publics et privés, et en particulier pour les écoles normales; qu’a la vérité, beaucoup de ces aspirants des deux sexes échouent dans leurs prétentions, mais quiils ne sont pas pour cela des déclassés; ils reviennent chez eux, mieux préparés pour gagner leur vie, sans avoir perdu le godt ni Vhabitude des meeurs simples.
Cette apologie des écoles supérieures s’applique a plus forte raison aux cours complémentuires d’une année d’études, le plus souvent redoublée, dont les éléves restent dans leur famille ou dans son proche voisinage. La plupart ont de modestes visées : le brevet et l’école normale pour un tout petit nombre; les emplois inférieurs des ponts et chaussées pour quelques-uns. Presque tous (et toutes) rentrent chez eux, ou plutét n’en sortent pas, munis d’une instruction qui les éléve, et en méme temps les prépare a la vie sans les déclasser. Mieux conduits, il semble que ces Cours offriraient le type modeste d’instruction supérieure le plus digne d’encouragement, au moins dans beaucoup de lieux. »
Quand on visite les établissements de ces deux catégories, et, en particulier, ceux de la premiére, on est frappé de ’élan de travail, du bon vouloir chez les maftres, de l’apre application chez les éléves, qui se manifestent partout. Malheureusement, beaucoup de professeurs sont encore dépourvus des titres requis; ils n’ont que le brevet supérieur; mais, en général, ils ne marchandent pas leur peine; ils ont souci de l’honneur de la maison; ils se Serrent autour de leur chef; ils préparent réguliérement leurs legons, et de nombreux succés viennent récompenser leurs efforts. Que manque-t-il 4 ces écoles? L’instruction y abonde; la culture y est médiocre, sans profondeur, et en partie sans régle. On ne se défend pas de quelque inquiétude en voyant s’accumuler tant de matiéres diverses dans lemplot du temps : quel lien les réunira dans l’esprit des jeunes gens? autour de quel noyau se grouperont-elles? — Ce manque de centre apparait surtout dans la place de plus en plus accessoire qui est réservée a4 la lecture des grands
écrivains, particuliérement & celle des poétes. Il semble que le commerce quotidien avec les maitres de la langue maternelle (fdt-il limité & une demi-heure) devrait représenter les humanités primaires, et concourir ainsi & cultiver non pas de préférence une faculté spéciale, comme font les autres matiéres du programme, mais ]’4me entiére, donnant ainsi le ton a tout l’enseignement. On n’y songe pas assez : la grammaire, l’orthographe, la composition francaise, enseignées 4 part, dévorent des heures enti¢res, dont une petite partie, 4 ’avantage méme de ces études, pourrait étre chaque fois affectée 4 la lecture, expliquée de prés, ou conduite a grands traits. On ne saurait trop, a mon avis, se préoccuper de la dispersion, de l’incohérence des matié¢res d’enseignement : leur multiplicité déréglée fatigue l’esprit et ne le fagonne pas. Qu’il me soit permis de le répéter : 1a ot il n’y a pas d’étude centrale régulatrice, il n’y a point de véritable éducation.
Aux écoles primaires supérieures sont annexés souvent des pensionnats privés qui, malgré certaines imperfections, difficites a éviter, de local ét d’installation, rendent de grands services. Comment ne pas signaler de nouveau, a ce propos, notre pénurie d’établissements de ce genre et leur peu de varieté? Tandis que les internats ecclésiastiques du méme ordre occupent presque partout les postes ruraux ou urbains de quelque importance, se pliant par la divergité de leurs prix 4 la diversité des fortunes, les internats laiques sont rares, et d’un prix qui ne varie guére, quatre i six cents francs, chiffre inabordable 4 un grand nombre de familles qui formeraient notre clientéle naturelle, les pefits propriétaires cultivateurs entr’autres. Il y a de ce chef, pour l’enseignement laique, une infériorité flagrante. .
J’émettrais volontiers le voeu que la direction des écoles primaires supérieures, surtout des écoles de jeunes filles, fit confiée non pas exclusivement, mais de preférence d des professeurs pourvus du certificat de l'inspection et de la direction, gage d’une culture plus ample et d’une meilleure ontitude & embrasser ensemble des études.
ECOLES PRIMAIRES ELEMENTAIRES.
Combien le principe énoncé plus haut acquiert d’évidence & mesure que l’on descend des hauts degrés de notre organisation scolaire vers Phumble école populaire! C’est surtout ici que l’effort du pédagogue devrait porter tous les jours sur un point central, sur une étude préférée; et quelle autre, encore une fois, sinon celle de la langue maternelle, lue, expliquée, récitée dans des pages de choix, pleines de sentiments dignes de l’humanité, pleines aussi de nobles pensées et de formes de langage capables de faire vivre a toujours ces pensées et ¢es sentiments dans l’Ame de l’enfant. Autour de cet enseignement privilégié se rangeraient alors sans inconvénients, ou avec des inconvénients bien diminués, les multiples enseignements que les conditions nouvelles de la vie industrielle, agricole, et de la concurrence internationale, ont rendus nécessaires. L’ordre, un ordre rationnel, favorable a la bonne éducation, se ferait dans l’esprit de l’éléve comme dans l’emploi de la journée. C’est l'homme que lon s’appliquerait de préférence & cultiver dans l'enfant, et non pas Youtil intelligent propre 4 des spécialités diverses; et sans doute l’instruction spéciale, pratique, ufilitaire, ne perdrait rien & ces soins donnés a l’esprit lui-méme en ses plus hautes parties. La lecture courante des livres de vulgarisation, dont plusieurs sont remarquablement concus et animés d’une généreuse inspiration, garderait sa place, mais sans se substituer abusivement & celle des écrivainséducateurs, et en particulier des poétes.
Iifaut pourtant reconnaitre que la récitation des morceaur choisis occupe désormais Sa petite place réguliére dans presque toutes les écoles. Mais si ces morceaux sont en général fort acceptables on doit regretter que, prose ou vers, ils ne soient pas empruntés aux meilleures, aux plus belles pages de la littérature moderne, le xvir° siécle offrant d’ailleurs peu de ressources a l’école élémentaire, si l’on excepte La Fontaine et quelques fragments des chceurs de Racine.
Les éléves de sept A onze ans passent si peu de temps effectif & l’école que la liste des piéces récitées est extrémcement restreinte; ef c’est pourtant ce qu’ils auront entendu et appris de plus frangais et & la fois de plus humain dans tout le cours de leur vie : combien il importerait d’apporter 4 ce choix une attention scrupuleuse! Je n’ai pas perdu une seule occasion de presser nos inspecteurs d’y intervenir discrétement de leurs.bons conseils, et de proposer euxmémes aprés mir examen a leurs instituteurs un certain nombre de beaux extraits de Victor Hugo, de Lamartine, des poétes contemporains les plus éminents. Les Choix, déja publiés dans la Revue pédagogique (septembre 1892) et dans le Dictionnaire de pédagogie (article Poésie, fin) leur offriraient d’utiles indications; il n’appartient qu’d eux de les mettre 4 la portée des maftres primaires en faisant, par exemple, circuler parmi eux une ou deux copies des vingt, trente, quarante fragments, prose ou vers, qu’ils auront recueillis en vue des trois Cours primaires. Qui ne comprend tout le prix qu’aurait pour nos enfants du peuple cette exquise provision de route pour le voyage de la vie? Sans doute, il ne faudrait pas se flatter de leur découvrir dés lage scolaire tout le sens profond de ces beaux vers; mais la vie elle-méme, s’ils les avaient une fois bien gravés dans leur mémoire et dans leur imagination, la vie avec ses deuils et ses joles, avec ses expériences morales de toute sorte, se chargerait de les leur expliquer peu A peu; et sirement des 4mes d’enfants rendues sensibles 4 quelques nobles poésies les entendraient plus tard 'résonner a leurs oreilles, dans les heures critiques, comme un encouragement, une espérance, ou une censure. Bien choisir, bien comprendre les mots, bien réciter et parfaitement reviser, tout cela demande des soins particuliers.
J’ai parlé plus haut de la lecture. Le progrés, ici comme en tout, est incontestable : je veux dire qu’on lit et qu’on explique davantage, et que l’on rattache a la lecture une instruction plus variée. Mais je dois constater que le mécanisme méme de Ja lecture reste trés négligé. Les mattres, dans un trés grand nombre d’écoles (je dirais méme dans
la plupart), et dans le Nord, de vieille langue francaise, comme dans le Midi, de vieux dialecte roman, ne semblent | pas s’apercevoir que, faute d’une articulation nette, la lecture (et naturellement aussi le langage de l’éléve) est presque inintelligible, tant elle est indistincte. L’illusion de l'instituteur, quelquefois méme de V’inspecteur, se dissiperait bien vite si, au lieu d’avoir le livre ouvert sous les yeux, il l’entre-fermait pour juger de la lecture d’aprés loreille et non d’aprés la vue. Il y a certainement la une campagne générale 4 ouvrir pour décider nos maitres a entreprendre dés le bas 4ge la réforme, non pas, je le répéte, de Paccent local, qui importe peu, mais de |’articulation, qui, seule, peut rendre la parole intelligible et aisée 4 entendre : réforme ingrate et laborieuse, j’en conviens, mais qui ajoute 4 l’instruction un prix particulier, et contribue, par Jes qualités qu’elle développe, a faire de l’enfant un homme civilisé.
Que dirai-je maintenant de la composition francaise qui n’ait été déja dit; des difficultés exceptionnelles qu'elle présente dans nos écoles, tenant 4 l’Age, 4 la condition des familles, & la pauvreté inévitable d’idées et de vocabulaire, a la pratique ordinaire d’un patois, etc.? C’est l’exercice le plus en souffrance, dit-on partout, ot échouent les instituteurs médiocres, surtout ceux qui n’ont pas été formés a l’école normale, ot les meilleurs se montrent bien embarrassés. On a donné, & ce sujet, d’excellents conseils, que MM. les inspecteurs répandent et interprétent dans les conférences cantonales : la trace en est bien visible dans les écoles. Je ne veux ici qu’appeler l’attention sur un point qui me semble encore négligé : je parle de la correction des rédactions qui, soit défaut de clairvoyance, soit défaut de soin, reste trop souvent sommaire, sans précision, ou qui, chez les meilleurs maftres, substitue trop t6t le mot ou l’expression corrigée 4 ]’expression vicieuse, sans provoquer 'éléve & se rendre compte de la faute commise et a se corriger lui-méme. Je parle aussi de ce que l’on pourrait appeler la sanction de la correction, & savoir l’obligation imposée réguliérement 4 l’éléve d’écrire de nouveau a coté
des mauvaises expressions les bonnes, de fagon que la crilique du maitre, grace 4 ce nouvel effort, lui imprime définitivement dans la mémoire les fautes 4 éviter. Il va sans dire que cette sanction ne saurait s’appliquer avec quelque rigueur a des défauts plus intérieurs, tenant a la pensée méme; mais elle sera efficace contre les solécismes, les barbarismes, les grossiéres impropriétés de langage, et bien d@’autres incorrections auxquelles lVinstituteur a surtout affaire.
L’histoire, la géographie continuent de s’enseigner avec plus dintérét et, par conséquent, avec plus de profit qu’autrefois, grace aux bons manuels publiés dans les quinze ou vingl derniéres années. Mais c’est ici surtout que je suis frappé de Vinsuffisance de Vinterrogation; j’entends de celle qui, en éveillant et surprenant Vesprit, en le provoquant a réfléchir, le prépare a recevoir des explications propres a débrouiller les notions trop générales et les expressions abstraites du manuel, 4 éclairer les choses obseures ou vagues du passé par les choses plus familiéres du présent et réciproquement, 4 tirer enfin de Vhistoire nationale, autant que le permet Page de nos éléves, une lecon profitable pour Pavenir. Je souhaiterais que les matfires ¢éminents & qui nous devons nos meilleurs livres de classe en ces deux matiéres, s’appliquassent 4 composer, a Vusave de Vinstitutcur primaire, un choix abondant de questions d’intelligence de cette sorte, avec des réponses, au liek de se borner au simple questionnaire de revision. Sans doute, la paresse d’esprit pourrait bien encore transformer cet appareil dit d’intelligence en un simple mécanisiuic : mais de quoi ne peut-on pas abuser?
Par quelle autre voie d’ailleurs un enseignement de si cupitale importance dans notre régime politique et social auriit-if action sur les mceurs, sur la maniére de penser et de juger, sur le tempérament de notre peuple? On n’ira pas pour cela négliger le savoir sobre et précis; bien au contraire : je demanderais volontiers a l’instituteur de dresser, en prenant conseil de linspecteur, une liste de dates bien choisies, accompagnées de la mention des événements
considérables auxquels elles se rapportent, et de faire apprendre et réapprendre ‘ce tableau, comme on fait la table de multiplication, de maniére que les enfants, devenus hommes, ne l’oublient jamais, et y trouvent une sorte de casier fixe pour y loger ce que les lectures de hasard pourront encore leur apprendre de nouveau. — Peu, mais bien choisi, parfaitement compris et retenu, c’est le grand secret de l’enseignement primaire; c’est, en particulier, le secret de l’enseignement historique.
Je ne m’étendrai pas sur l’arithmétique, qui reste toujours, et pour des raisons que tout le monde devine, la partie préférée, et o.je voudrais seulement voir introduire (au moins dans le cours moyen) un peu plus de pratique du raisonnement; ni sur les éléments des sciences physiques et naturelles, ou les anciens maitres, et ceux des nouveaux qui n’ont pas traversé l’école normale, tatonnent péniblement, mais qui prennent peu & peu leur place distincte, bien que restreinte, dans instruction élémentaire. La aussi ,j’appellerais de mes voeux la pratique habituelle de questions d’intelligence, de celles qui, en excitant l’étonnement, < pére de la science », exercent et fortifient lesprit, et qui jettent un pont entre la lecon de Jlécole, hygiene, agriculture, météorologie, etc., et la vie réelle. — Jallais oublier la grammaire, toujours en possession (et a bon droit) d’une place privilégiée, mais qui, en perdant du cété de la récitation littérale et des exercices mécaniques, n’a pas assez gagné du cété de l’explication et des exercices intelligents : je pense aussi qu’il est temps de revenir de la réaction excessive contre les exercices d’analyse logique et grammaticale, que je voudrais voir mélés discrétement, mais habituellement, aux lecons de lecture et d’orthographe. — Les travaur manuels ne figurent guére que pour mention dans la plupart des écoles, et jusqu’a présent on se demande a quoi ont servi — pour notre enseignement populaire — tant d’heures et de soins prodigués 4 cet objet dans les écoles normales. — Enfin, je me reprocherais de ne pas dire un mot du chant, qui, avec les belles pages de poésie expliquée et récitée, forme le meil-
leur auxiliaire de ’éducation morale, celui dont laction promet d’étre le plus durable. ll est permis d’espérer quwavant longtemps il sera entré dans les mceurs, et non pas seulement dans le programme de l’école, s’associant ux divers mouvements des classes, et, en tout cas, a l’entrée ct & la sortie. Je ne sais rien de plus émouvant que le speclacle, Ae il m’a été donné plusieurs fois d’assister, d'une nombreuse école de filles ou de garcons, qui, au sigual du maftre ou de la maftresse, interrompt ses Jeux, Sorganise promptement et sans bruit, et défile vers les classes ou vers la cour, en exécutant, sans éclats de voix, de beaux chants. C’est la patrie, c’est la civilisation, c’est iwussi un certain idéal moral dont la vision se léve pour un instant 4 nos yeux. Combien nos inspecteurs devraient veiller avec sollicitude sur le choix et de ces airs et de ces paroles! L’un d’eux m/’assurait, et ses collégues avec lui, que les chants de l’école remplagaient quelquefois, dans les libres et attrayantes réunions de la jeunesse adulte, les mauvaises chansons qui ont trop cours en France : voila un modeste résultat qui mérite d’étre sicnalé et par ot l’on peut voir ce que c’est qu’agir sur les NULLS,