ENSEIGNEMENT DE LA MORALE
[1 ne m’arrive pas de visiter les écoles primaires, ni sur- {oul les écoles supérieures et les cours complémentaires, oil ulllue Pélite de la jeunesse populaire, sans éprouver uue sorte d’admiration mélée, je l’avoue, de quelque effroi, ii Jit yue de ce puissant effort qui se remarque partout (Vapprendre el de comprendre, et de monter plus haut a Vuide de ce travail. J’admire tant de bon vouloir chez la pliupart des maitres, avec tant de docile application chez cos ¢léves, & la physionomie encore rude, mais pleine d'énergie. De toutes parts, ce sont des forces individuelles qui séveillent .par l'instruction, qui prennent conscience d’clles-mémes et qui cherchent a se donner Ja plus ample curricre possible : autant d’étres jusqu’éa aujourd’hui
youés a une sorte de vie instinctive, anonyme, collective, qui prennent un nom distinct et naissent en quelque sorte a Phumanité. Mais je me demande avec inquiétude pour qui et pour quoi nous travaillons, pour qui et pour quoi nous exergons ces enfants du peuple a lire, 4 comprendre, & serendre compte, a prendre possession des choses et d’euxmémes. Est-ce pour livrer ces Ames a peine débrouillées & de nouveaux et étranges éducateurs, aux livraisons 4 vil prix de romans 4 bon marché, aux feuilles corruptrices & un sou, parées des plus perfides attraits de limage illustrée, de la nouvelle, de la chanson, et méme, hélas! de larticledoctrine, qui envahissent nos bourgs et nos villages, a mesure que nous y semons les premiers rudiments du savoir? Tant de labeur de notre part, tant de sacrifices dela part de l’Etat, n’aboutiraient-ils, en accroissant la clientéle de cette honteuse littérature, qu’&A accélérer et généraliser le mouvement de dissolution morale, déja si marqué dans les classes supérieures et moyennes? — Ou, pour dire la méme chose en d’autres termes, l’école primaire, & ses divers degrés, qui excelle 4 susciter partout des forces individuelles, des intelligences curieuses et bien exercées, des volontés capables d’um dessein suivi en vue dune fin d’utilité pratique, serait-elle destituée du secret denseigner a ses éléves la discipline de lame et de la conduite sous la régle supérieure de la justice et de la charité?
Je ne ferai nulle difficulté de convenir qu’a cet égard il ious sied d’étre modestes, trés modestcs; mais je refuse, au nom de nos écoles, de l’étre tout seul. Si grande que j’estime notre part dans l’éducation du pays, je n’oublie pas que d’auires influences, dont quelques-unes autrement puissantes que la nétre, autrement actives, et d’une portéc incomparablement plus étendue, figurent parmi les éducatrices du pays: telles l’Eglise, & qui il siérait, au moins autant qu’a nous, de ne pas se vanter, si l’on considére le peu d’aclion \isible et appréciable qu’elie a sur la moralité du pays; la poli- ‘iyue, dont Jes elfets en beaucoup de départements sont sinculiérement dissolvants; le thédlre et les spectacles de tous
genres, véritable école publique, qui insinue ses legons trop souvent dépravantes par les yeux et par les oreilles; la littérature et ses romans, dont je n’ai pas besoin de qualifier le caractére ordinaire; enfin, et surtout, la presse quotidienne, avec ses articles grossiers ou raffinés, et ses feuilletons appropriés 4 tous les degrés de culture, qui parle chaque matin 4 des millions et des millions de lecteurs. Notre réle, 4 nous, gens d’école, qui ne gardons pas les enfants sous notre tutelle au dela de l’4ge de onze ou au plus douze ans en moyenne, sans cesser d’étre considérable, apparait moindre. auprés des grands personnages que je viens de nommer, dont la voix atteint partout, et parle chaque jour a tous les 4ges, 4 toutes les conditions, a tous les intéréts, 4 toutes les passions.
On jugera aussi plus équitablement du réle de l’école, et de sa part de responsabilité dans la formation des mceurs publiques, si l’on veut bien considérer qu’elle n’est pas une Eglise, ayant son point d’appui dans une doctrine en dehors, ou si l’on veut, au-dessus de l’histoire et de Phumanité, pas plus qu’elle ne dispose d’un clergé célibataire, élevé dés le jeune 4ge en des séminaires clos, a l’abri des grands courants contemporains d’opinion, 4 part méme de la famille. Nos maftres, comme leurs éléves, vivent au sein de la société; ils en respirent Vair; ils pensent, ils sentent, ils doutent avec elle; ils parlent sa langue; loin d’y étre des étrangers, ils sont ses fils légitimes; ils prétendent le rester, et ils sont reconnus pour tels : la est leur force et le secret de leur influence; 1a aussi est leur faiblesse, puisquils participent plus ou moins aux incertitudes et aux maladies morales de leur entourage. Comment la plupart de nos cent vingt mille instituteurs se détacheraient-ils assez de ]’état d’esprit du pays pour le modifier sensiblement? Or qui ne sait que les meeurs, les idées, les sentiments généraux, les habitudes, sont aujourd’hui en pleine crise de transformation, et vont 4 la dérive, faute d’une boussole assurée, soit chrétienne, soit philosophique; que la morale dominante (quand il y a une morale) est toute utilitaire et empirique, avec des restes de vieilles cou-
tumes et maximes; que l’honneur méme, vertu si chére a la France, mais régle toute extérieure, sociale, changeante et accommodante, est loin d’avoir une autorité suffisante sur les générations nouvelles-venues; qu’en fait de doctrine, cest plutét le scepticisme pratique, avec ses legons énervantes, que préchent ou laissent voir les feuilles et les livres de haut et de bas étage; que, par suite, l’enseignement spiritualiste, ou simplement moral, des programmes, des instructions pédagogiques et des manuels, risque de nappliquer & beaucoup de jeunes gens qu’une légére couche tout intellectuelle, sinon de pure mémoire, laquelle ne fait pas corps avec leur substance propre.
Mais tout cela dit avec une entiére franchise,.comment fermer les yeux sur l’urgente, l’absolue nécessité de confier expressément a l’école, un office d’enseignement moral, sans exclure pour cela, est-il besoin de Ie dire, les autres influences bienfaisantes, ecclésiastiques ou laiques? Quand toutes les conditions de la vie sociale sont profondément bouleversées par des causes irrésistibles, dont il serait puéril de se plaindre ou de médire, quand le déplacement incessant des populations, favorisé par les chemins de fer, a rompu en grande partie les freins de la coutume héréditaire, quand l'industrie agglomére en un méme lieu les ouvriers par milliers et dizaines de milliers, les livrant 4 toutes les excitations de ce mode de vivre, quand le service militaire ‘obligatoire soumet toute la jeunesse durant trois ans a l'épreuve d’idées, d’opinions, de tentations qu'elle n’aurait pas connues dans ses villages, quand la presse, bien ou mal pensante, vient chercher le lecteur jusqu’a son atelier ou a sa charrue, quand énfin nous sommes visiblement menacés de désorganisation morale et, par conséquent, de décadence politique, devrait-i] se trouver un seul homme sensé pour ne pas tourner les yeux vers l’école, qui, elle aussi, a le rare privilége d’atteindre 4 peu prés tous les enfants, les ayant tout 4 elle (réserve faite de la fréquentalion irréguliére) durant quatre ou cing ans, et six heures par jour?
On dit, je le sais bien, que l’école s'est elle-méme frappée
de stérilité, quant 4 l’action- morale, en supprimant l’enscignement religieux, seul capable d’imprimer autorité et sanction 4 la parole du maitre. C’est, &4 mon avis, se faire une étrange illusion sur la vertu qu’avait autrefois ou qu’aurait encore aujourd’hui cet enseignement, méme dans les ¢coles congréganistes, 4 plus forte raison dans les écoles laiques : il ne serait aujourd’hui, au milieu d’une instruction générale toute pénétrée de l’esprit scientifique, il nétait guére avant la loi de laicisation, qu'une sorte de capul mortuum, une matiére superposée aux autres, enselcnée (par une exception unique!) selon la lettre seulement, inassimilable & Porganisme des études primaires. Je le-dis d@autant plus librement qu’A mon avis l’absence de l’inspiration religieuse (je dis absence et non la perte : car il n’y avait malheureusement rien ou peu de chose a perdre de ce chef) constitue, pour parler le langage du jour, un erave déficit dans notre budget moral. Si la disposition des esprits, si Pétat des croyances, si des traditions nationales bien vivantes et compatibles avec les plus nobles inspirations des temps modernes eussent favorisé et rendu pour ainsi dire naturelle une instruction religieuse scolaire, qui ctit Olé véritablement religieuse, allant au vif de l’Ame, et non pas seulement ecclésiastique, c’est-a-dire rituelle, dogmat:que, souvent superstitieuse; et si cette instruction, ratluchant Pame de enfant au principe infini des choses, lui révélant par 14 méme sa grandeur et son immortalité divine, avait accompagné une instruction morale non ascélige, toute séculiére et pratique, unissant les traits essenlicls de Pidéal chrétien & ceux de Vidéal antique et moderne, Lhumilité au sentiment de la valeur personnelle, la résicyation & Vesprit d’entreprise, la douceur a la vaillance, la charité @ la résistance aux méchants; oui, si pareille alliance eit été praticable, j’entends sincérement praticable, nuk doute que Véducation publique n’y edt gagné une dignité, une autorité singuliéres. Mais qui ne voit que je viens de tracer un programme chimérique, lequel ne lrouverait ni écho dans le sentiment public, ni une languo -onnue, familiére aux instituteurs, pour s’exprimer et s’en-
seigner, mais encore moins familiére au clergé! Qui ne voit aussi que la violence seule, la violence légale, compagne inséparable de l’hypocrisie, pourrait rétablir dans nos écoles l’enseignement confessionnel selon la lettre, sans le moindre profit pour la moralité des éléves, au grand détriment de la moralité des maffres et de la dignité méme de la religion? Le jour est loin (s'il doit jamais venir!) of la France, sous les auspices de la libre pensée, et non plus de lautorité dogmatique, retrouvera le sens et la saveur de Vantique tradition chrétienne, depuis longtemps et de plus en plus oubliée. Aujourd’hui, l’idée religieuse, la simple idée de Dieu, sans étre proscrite aucunement, occupe dans les ‘mceurs scolaires la méme place que dans les programmes, et dans les programmes la méme place que dans l’ame francaise : elle couronne l’enseignement de la morale, elle le compléte, elle s’y ajoute; elle ne le pénétre pas.
Est-ce & dire que cet enseignement tout séculier soit inutile ou stérile? Sans doute, on peut regretter qu'il manque, en général, de souffle, qu'il n’ouvre pas a l’enfant les vastes horizons; qu’il n’ait pas cette puissance victorieuse « qui transporte les ‘montagnes » et qui change profondément les caractéres. Mais, ici encore, écartons Vlillusion : ce grain de foi, ces amples horizons, cette autorité persuasivo, cette puissance de « conversion », les rencontre-t-on souvent dans l’enseignement ecclésiastique? N’y sont-ils pas, n’y ont-ils pas toujours été un don rare et une grdce exceptionnelle? La lettre morte, la formule transmise et séche, n’y remplacent-elles pas le plus souvent l’esprit de vie? Et serait-il équitable de demander a nos maitres laiques une spiritualité qu’on se résigne a ne trouver que par exception chez les interprétes attitrés de la morale religieuse?
Je dirai ici une pensée que m’ont souvent suggérée mes visites d’écoles. Si l’élite de nos mafitres, simples instituteurs, les maitres de sciences en particulier, a échappé en partie & la contagion de certaines doctrines trés en faveur autour d’elle; si, en acquérant plus de savoir, elle ne s'est pas engouée d'un positivisine grossier, c'est 4 l’enseigne-
ment nouveau qu’elle le doit, aux legons de psychologie et de morale qu’elle a entendues 4 Saint-Cloud, 4 Fontenay et dans les écoles normales, aux ouvrages sur la matiére qu’elle a lus. Elle a au moins appris des maftres laiques en qui elle mettait sa confiance, qu "il y a entre le ciel et la terré | plus de choses que le bon sens vulgaire n’en sait découvrir : et n'est-ce i la le commencement de la sagesse?
Non, il n’est pas vrai que, tout infirme et borné qu'il est, cet enseignement soit sans valeur et sans profit dans nos écoles. On s’y applique de toutes parts avec la meilleure volonté, inspecteurs d’Académie, inspecteurs primaires, instituteurs; il se forme peu & peu une procédure, un appareil de moyens (exposés, résumés, lecture de poésies, sentences apprises par cceur, chants): en attendant qu'il se forme une tradition, chacun y met du sien. Son grand mérite, c'est qu’il est sincére et libre, et qu’a la faveur de cette sincérité il pgut devenir de plus en plus personnel chez les maftres, par’conséquent vivant et efficace. Un autre mérite, cest qu’il est généralement pratique; s’il n’a pas de prétentions ni de portée spéculatives, du moins vise-t-il modestement 4 des résultats prochains et précis. Etant sincére et pratique, il est tout séculier, tout moderne; j’entends qu'il s’applique a régler selon la raison le commerce social, politique, domestique. I] y a plus: tout occupé qu’il est des actes de la vie extérieure, il ne néglige pourtant pas la vie du dedans, dont l’autre n’est que la traduction plus ou moins fidéle, je veux dire les sentiments, la disposition intérieure. On remarquera méme que les instructions pédagogiques, ainsi que les programmes, insistent fortement sur cette vie cachée aux regards, dont la morale superficielle du monde a peu de cure, et que la: morale ecclésiastique, infidéle 4 ses origines, laisse trop ignorer a ses disciples. Le sentiment de la responsabilité personnelle apparait, on peut le dire, au commencement, au milieu, a la fin des programmes; et ceux qui ont suivi d’un peu prés l’évolution des idées morales en France, depuis deux siécles, n’auront pas de peine a juger que cette conti-
nuelle et insistante provocation a se replier sur soi, & s’observer en vue de se connaftre par le dedans, et a se connaitre au vrai pour se refaire, n’est pas une médiocre nouveauté dans |’éducation, nouveauté plus surprenante et de plus haute portée encore dans |’éducation populaire.
Je conviendrai de nouveau que tout cela est encore incomplet; que les manuels populaires des philosophes et les legons des instituteurs manquent trop de cette chaleur rayonnante qui pénétre les 4mes; que les livres, méme les plus pratiques, 4 plus forte raison les lecons orales, restent trop intellectuels; ce qui, encore une fois, n’est pas un trait exclusivement propre 4 lenseignement lalque. Mais, @abord, il y a d’heureuses exceptions qui peuvent devenir fréquentes; et sans me permettre de citer des auteurs vivants, j’appellerais nos grands poétes du xix siécle a témoigner que les lévres lalques peuvent parler sur ces sujets avec autorité et avec intimité lorsque |’étincelle prophétique vient a les toucher; qu'il ne leur est pas interdit, dans leurs chants, d’emplir la vie présente d’éternité, ni la vie humaine et séculiére de divinité. Entre tous les préjugés, disons plutdt entre toutes les superstitions séculaires qu’entretient chez nous la paresse morale, la plus mortelle est celle qui nous porte 4 réserver 4 un ordre d’hommes privilégié la connaissance des choses profondes de l’4me et le maniement des choses sacrées.
Enfin cet enseignement est né; il vit; il cherche a tatons sa loi, ses principes, ses organes, sa langue; il fait son novitiat, auquel nos maitres laiques n’ont malheureusement été préparés ni par la tradition de I’Eglise, ni par celle du xvine siécle. Qu’un jour une voix s’éléve, comme il sen est fait entendre plus d’une fois dans les temps anciens et dans les temps chrétiens, voix d’un homme ou d’une doctrine, d’un philosophe ou d’un moraliste religieux; quelle nous parle avec puissance, et dans notre propre langue séculiére, de ce qui est notre intérét supréme, de ce qui, en chacun de nous, est l’essentiel de l’humanité; et cette parole, d’ot qu’elle vienne, de la libre pensée toute seule ou de la libre pensée associée aux traditions chré-
‘iennes, trouvera aussitét dans les écoles des milliers d’inerprétes pour la’ vulgariser et la faire arriver Jusqu’aux Jerniers confins du pays.... Mais & quel espoir osé-je m’abandonner? Ce sont, hélas! d’autres voix, voix de sensualité, de haine, de sophismes, qui ont aujourd’hui le privilége de parvenir 4 des extrémités ot, jusqu’a présent, nulle vie de l’esprit ne s'était manifestée; et c'est nous, hélas! qui leur préparons des auditoires sans cesse renouvelés!