‹ L'Education Publique et La Vie NationaleChapitre 29 sur 62 · INSPECTEURS PRIMAIRES · texte numérisé non relu

INSPECTEURS PRIMAIRES

Au sujet des inspecteurs primaires, je croirais manquer a un devoir de justice en ne confirmant pas aujourd‘hui le jugement que m’avait déja dicté, en 1880, ma premiére inspection de l’ensecignement primaire. Nous avons 1a un corps de fonctionnaires trés estimable, qui rend de grands services, et A qui ce serait faire un honneur mérité que de lui en demander de plus grands encore; un corps qui n’est pas une simple adminitration, chargée de veiller a Yexécution des réglements, mais dont chaque membre s’occupe a la fois du temporel et du spirituel; qui négocie avec les municipalités, et en méme temps propage les bonnes méthodes, ranime les instituteurs sommeillants, entretient les bonnes traditions. Quand on a vu nos inspecteurs isolés, sans autre lien entre eux ni d’autre stimulant que deux ou trois réunions annuelles au chef-lieu, s'inspirer des plus hautes instructions pédagogiques et les traduire de leur mieux en langage vulgaire 4 l’usage de maitres dont un grand nombre n'ont regu aucune éducation professionnelle réguliére; quand on les a vus lutter pied a pied et sans relache contre la routine et l'inertie envahissantes, contre l’indifférence des familles, des conseils municipaux, des hommes publics de tous degrés, contre Vhostilité dégyisée ou affichée du clergé, on ne se défendra pas du sentiment de respect que j’exprimais plus haut.

S’il y a dans ce personnel, comme dans les autres ordres de lenseignement, certains défauts collectifs, avec des

inégalités et des défaillances individuelles, il y a, j’ose le dire, plus que nulle part ailleurs, outre la déférence hiérarchique et la docilité aux bons conseils, la foi & l’ceuvre que l’on fait et un effort incessant pour la mieux comprendre et la mieux accomplir.

Qu’on se mette un moment 4 la place de chefs de service qui peuvent, sans craindre d’étre démentis, décrire en 1894, en pleine et victorieuse République, la situation que voici :

«... Je n’ai pas besoin de rappeler que la loi sur l’obligation’scolaire semble ici complétement inconnue et que les commissions n’existent dans aucune commune. Un esprit d'indépendance frondeuse se montre dans les moindres villages, et l'administration reste trop souvent désarmée en présence des résistances locales. Non seulement on ne tient pas compte de l’obligation; mais on s’oppose autant que possible & la laicité; on va méme jusqu’a refuser des locaux pour la tenue des écoles publiques.... ,

« Quant aux délégués cantonaux, qui auraient plus d’influence auprés des familles que les instituteurs, et qui sont plus indépendants, ils paraissent malheureusement considérer leurs fonctions comme purement honorifiques. Qu’on ajoute & cela le maintien dans les rangs du personnel de fonctionnaires 4gés, fatigués et routiniers. >»

Si l'on considére que ce langage est celui d’un esprit mesuré, dans une circonscription exempte de fanatisme violent, on appréciera mieux ce qu'il faut 4 nos inspecteurs d’empire sur soi, de persévérance, de foi pédagogique pour ne pas plier & leur tour sous la pression de meeurs indolentes et ne pas se dérober au devoir de remonter la mauvaise pente séculaire. Il est juste d’ajouter quils trouvent généralement dans les inspecteurs d’académie des guides éclairés et des tuteurs qui savent accépter les responsabilités. Je le répéte, Etat dispose la d’une force qui ne demande qu’a étre dirigée et, au besoin, soutenue pour imprimer plus de cohésion au personnel primaire et lui communiquer une plus forte impulsion pédagogique.

Cohésion et impulsion : on ne saurait séparer ces deux choses.

J’entends dire, il est vrai, et je suis tout disposé 4 le croire, qu’é part un petit nombre d’indisciplinés des grandes villes, animés d’un mauvais esprit, la plupart des instituteurs se serrent avec confiance autour de leurs inspecteurs primaires. Ces bonnes relations seraient, ajoutet-on, encore pius étroites et plus fécondes si les inspecteurs étaient moins souvent déplacés. Mais que les maitres se sentent les serviteurs d’une méme cause, de la plus noble de toutes, les soldats du méme drapeau, unis par des idées communes, et que cette communauté active soit pour eux une force, une source de courage et d’émulation, une raison de se respecter mutuellement et de s’attirer le respect, voila de quoi je voudrais étre plus assuré que je ne le suis.

La solidarité ne se décréte pas. Autant elle est facile a maintenir sous le voeu de l’obéissance religieuse au sein d’une congrégation (mais c’est 14 un genre de solidarité que nous n’envions pas, et qui ne saurait convenir au génie laique), autant elle est laborieuse a établir dans une société scolaire aussi vaste que la nétre, composée encore aujourdhui d’éléments de valeur trés inégale, dont une partie, recrutée en dehors des écoles normales, dépourvue de traditions et de grades supérieurs, n’est guére susceptible de profiter de l'impulsion générale. C’est évidemment l’esprit seul, un esprit commun, sans cesse renouvelé et librement adopté, un esprit moral et pédagogique tout ensemble, avec un sentiment patriotique éclairé, qui peut relier ensemble tout ce peuple de maftres et de maitresses.

li faut savoir attendre. Attendre que le temps ait fait son ceuvre et que le personnel soit plus homogéne d’origine et d’éducation. Mais on serait inexcusable d’oublier un seul moment quelle cause de faiblesse c’est pour l’enscignement en général et pour les individus en particulier que létat d'isolement ot nous vivons, mal corrigé par le simple lien administratif. Chacun vit a part, seul avec luiéme; beaucoup vivent trés a l’écart, loin de leurs supé-

rieurs, loin de tout centre d’activité intellectuelle, et n’ont d'autre secours 4 attendre que la visite annuelle, si rapide et nécessairement si insuffisante, de leur inspecteur.

En observant de prés cette situation, Je me suis quelquefois demandé s'il n’y aurait pas un meilleur parti a lirer des conférences pédagogiques; non pour les faire plus fréquentes — cela serait presque partout impossible, — mais pour les rendre plus intéressantes, plus excitantes, plus encourageantes, et d’un effet plus durable. Je ne me permettrai pas de proposer des catégories nouvelles de sujets & traiter ou d’exercices a introduire : je comprends trop bien & quelles difficultés on va se heurter dans la pratiqife et, entre autres, & quclle inertie intellectuelle d'un certain nombre de maitres. Je voudrais seulement rappeler 4 MM. les inspecteurs que ces conférences leur mettent entre les mains un instrument de grande portée, dont l’efficacité dépend — non pas entiérement, mais en grande partie — de ceux qui le manient. Il faut, yen conviens, pour les bien diriger, avec du savoir et de l'expérience, beaucoup de tact, de souplesse, de fermeté; il faut aussi renouveler les moyens d’action, et chercher sans cesse par ou lon pourrait atteindre, captiver, persuader son monde, et le mettre en mouvement. II faut également — dirai-je surtout? — avoir bien présents a l’esprit les vues d’ensemble, les principes généraux d’éducation qui vivifient le plus humble enseignement; et ces principes, il faut se mettre en état de les communiquer, non pas comme des formules sacrées, mais comme un ferment actif mélé a tous les conseils, & toutes les lecons. C’est beaucoup demander, et je reconnais que le Cote Sat est plus facile a tracer qu’a réaliser.

ll est bon néanmoins de prémunir nos trés méritants inspecteurs contre un mal particulier 4 notre profession, qui poarrait s’appeler l'usure, l’effet presque inévitable dela longue pratique; mal voisin, sinon du découragement, au moins de la résignation a4 de médiocres résultats. La vérité est qu’ils peuvent beaucoup, et qwils pourront de plus en plus, s’ils s’en rendent capables, 4 mesure quils seront

mieux soutenus dans leurs cantons par une petite élite d’instituteurs, imprimant le branle aux autres.

Me hasarderai-je aussi 4 demander — mais plus timidement encore — s'il n’y aurait pas quelque avantage pour les institutrices a les convoquer parfois séparément, si par l& bien des difficultés matérielles ne seraient pas dimlnuées le jour de la conférence; si l'inspecteur, assisté d'une institutrice principale, n’exercerait pas une action plus directe sur son personnel] féminin; si, enfin, les jeunes maitresses détachées au loin, sur la montagne ou

dans les villages reculés, ne trouveraient pas, dans la.

réunion de personnes de leur sexe, plus de réconfort et de ravitaillement que dans la grande réunion ouverte aux hommes et aux femmes? Ne pourrait-on pas charger méme quelquefois la directrice de l’école normale de participer avec l’inspecteur 4 la présidence de quelques-unes de ces conférences, ou elle apprendrait 4 connaitre directement Vétat réel des personnes et des choses primaires dont elle vit habituellement beaucoup trop éloignée; elle y retrouverait, d’ailleurs, ses anciennes éléves, 4 qui elle saurait ‘mieux que personne dispenser la parole d’avertissement et d’encouragement. Nul doute qu’elle ne rapportét de 1a dans son école un choix d’observations qui modifierait en plus d’un point sa propre maniére de diriger et d’enseigner et celle des professeurs, ses collégues. On verrait aussi par cette épreuve si elle est capable d’exercer, le cas échéant, un office d’inspection, bien différent, & coup sir, de celui de la direction d’une école normale.

Mais je n’insiste pas; c’est seulement a titre d’exception et d’essai que je Decne uas des conférences spéciales d’institutrices.

Je me suis étendu bien au dela des limites que je m’étais d’abord tracées : il faut finir. En repassant du regard les établissements de tous degrés que j’ai visités, en me rap-

pelant les nombreux entretiens qu’il m'a été donné d’avoir avec les hommes d’école, si je cherche 4 résumer en deux mots mon impression d’ensemble, je ne peux guére que répéter ce que j’ai dit. Ily a partout beaucoup de bon vouloir, beaucoup de travail et d’intelligence, beaucoup de savoir acquis. Ce qu’il n’y a pas, me semble-t-il, au méme degré, c'est la culture, c’est l'éducation, ce sont les habitudes et les gofits de l’esprit, c’est aussi le souffle vivifiant. Et le souffle, pour parler sans images, c’est la poursuite d’un but supérieur, c’ést une direction commune qui relie entre eux et les hommes et leurs efforts. Et, si j’ose préciser encore davantage, c’est le dessein nettement congu par tous de préserver la France par la culture, par l'éducation profonde des esprits et des cceurs, de la décadence politique et morale que beaucoup lui présagent, que des amis méme appréhendent, et dont aucun privilége, ni surnaturel, ni de race, ni d’histoire, ne la garantit. Quand on a derriére soi des dates récentes accumulées (sans parler d’une série d’autres plus anciennes) telles que les jonrnées de juin 41848, 1854 et le Second Empire, le plébiscite de 1870 et Sedan, la Commune de 1871, hier encore le boulangisme; et quand on se rend compte de la situation générale ‘de l’Europe, il y a lieu d’étre sur ses gardes, d’ouvrir les yeux et de veiller de prés. Quelques mots d’un publiciste des Etats-Unis adressés & son propre pays, me sont plus d’une fois revenus & l’esprit au cours de mon inspection : « Les gens de bien sauvent leur pays, mais ils ne le sauvent que si les autres sont capables de se laisser inspirer et guider par leur exemple. Quand une société décline, il peut arriver un moment ot les gens de bien luttent inutilement contre les causes de ruine. Annibal ne put sauver Carthage; Démosthénes n’a pu sauver Athénes; et Jésus, lui-méme, n’a pu empécher la ruine de Jérusalem et de la patrie juive. Il y a des nations qui descendent trop bas pour qu’on puisse leg sauver. En sommes-nous 1a? Jespére que non; mais, pour que cet espoir se réalise, il © faut que tous les patriotes et tous les chrétiens travaillent de concert. » N’est-ce pas la parler en homme et en bon

citoyen, sans illusion et sans découragement? Oui, former une élite populaire d’ <« hommes de bien », d’esprits droits, honnétes, vaillants; et, 4 cété d’eux, une moyenne générale de braves gens, « capables de se laisser inspirer et guider par leur exemple », voila sans doute le plus grand service que l’école primaire puisse rendre 4 notre pays.

" Tandis que jécris ces derniéres lignes, un in scrupule me vient, que je ne veux pas dissimuler.

En appréciant tous les efforts et tous les resultates aurais-je été trop sévére? N’aurais-je pas porté trop haut la régle de mes jugements? Et &@ nous peser tous A cette balance, inspecteurs généraux, directeurs d’écoles normales supérieures, aussi bien qu’inspecteurs primaires, directeurs et professeurs d’écoles normales et instituteurs, ne risquerions-nous pas d’étre tous chy Se trouvés bien legers?

Oui, 4 n’en pas douter.

Mais si nous avons, les uns et les autres, un égal besoin détre jugés avec indulgence, et plutét diapres notre bon vouloir que @aprés nos succés, nous n’avons pas moins besoin, je pense, d’étre sans cesse rappelés de la routine formelle 4 l’esprit, au véritable esprit d’éducation, ainsi qu’a Vintérét supérieur, en méme temps qu’actuel et pressant, du pays.

De lusage et de l’abus de la pédagogie 1. ©

La pédagogie est aujourd’hui en grande faveur; on pourrait presque dire qu'elle est a la mode. Un étranger qui visiterait notre pays pour rapporter 4 ses compatriotes ce qu’il y a vu de plus saillant, ce qui occupe le plus d’esprits, ce qui fait publier le plus de livres, ce qui paraft étre en honneur a la fois au Parlement et dans les ministéres, A Paris et dans la province, 4 la ville et au village, ne risquerait guére de se tromper en écfivant sur son — carnet de notes: « La France pédagogise ». Cours privés ou publics, écoles normales supérieures, programmes officiels, examens de haut et bas degré, livres didactiqucs, manuels historiques, recueils d’extraits, rien ne manque, a ce qu’il semble, de ce qui sert 4 cultiver l'art de l’éducation ou a le propager. Théorie et procédés de l’enseignement en général et des enseignements spéciaux, théorie et procédés de l'éducation proprement dite, c’est-a-dire de la maniére d’instituer esprit ct Ile caractére, on prétend ne rien abandonner au hasard ni a la routine; on veut tout prévoir, tout régler selon la raison et 4 la lumiére de Vhistoire. Ainsi s’explique l’introduction dans nos programmes primaires de certaines ¢tudes qu’on peut sans exagération appeler nouvelles, si grande est importance qu’elles ont prise : la psychologie, ou la science des facultés

4. Cet article a été publié dans la Revue pédagogique en 1882.

de l’Ame et de leur développement, aidée de la physiologie, qui met en lumiére l’action du physique sur le moral; la morale rationnelle, ou Ja science des principes qui doivent régler la conduite, et des mobiles qui déterminent la volonté ; enfin, histoire de la pédagogie. Que devient, au milieu de ce branle-bas général, ancien maitre d’école? On dirait quil passe a I’état de souvenir; l’ « éducateur » fait son avénement en France, armé de principes rationnels et de méthodes savantes non moins que e savoir technique.

De bons esprits s’inquiétent a la vue de ce flot de pédagogie primaire qui va grossissant. A les en croire, ils seraient tentés parfois de regretter le vieux régent et son humble routine; ou plutét ils invoquent le bon sens et lexpérience commune pour conjurer le péril d’une scolastique nouvelle, plus raffinée que l’ancienne, et d’autant plus 4 redouter, pensent-ils, qu’elle est plus méthodique dans ses facons de procéder. ,

Il ne faut pourtant pas, en pareille matiére, s’abandonner 4 la mauvaise humeur et juger sur de simples impressions. Comment se refuser 4 reconnaitre qu'il y a, en effet, une science et un art de l'éducation, jusqu’é présent trop négligés dans leur application a l’ordre primaire; c’esta-dire un ensemble de principes, de régles générales, de procédés d’application fondés sur l’observation de la nature humaine; que cette observation, ou psychologique, ou physiologique, ou morale, pour aboutir 4 des résultats positifs, doit se conformer aux régles de toute expérience scientifique; que cet art a ses rameaux et ses branches; enseignement et éducation, éducation physique, intellectuelle, morale, esthétique, lesquelles ont a leur tour des régles particuli¢res tenant & leur objet propre ou aux facultés qu’elles mettent en exercice? N’est-il pas manifeste qu'il y a une bonne et une mauvaise maniére de concevoir et de diriger Péducation en général; qu’il y a aussi un art de bien enseigner Vhistoire ou la littérature, qui n’est pas

celui d’enseigner les mathématiques, et qui varie lui-méme selon Page des éléves; qu’il y a de bons et de mauvais procédés pour développer ou rectifier le sens de l’observation, le jugement, le sens moral, l’imagination; mais que tous ces rameaux se rattachent 4 un tronc commun, a une direction générale, qui elle-méme dépend d'une certaine facon, instinctive ou réfléchie, de considérer la nature de homme et sa destinée? Qu’est-ce que tout cela, sinon la pédagogie méme; et peut-on craindre de la faire trop rationnelle, c’est-a-dire trop conforme 4 la réalité, 4 la nature humaine observée de prés et méthodiquement?

De méme, n’apparaftt-il pas aux yeux de tous que le bon sens, ou le sens pédagogique qui n’en est que l’application, ne peut que gagner en finesse et en sdreté s'il s’exerce a contréler ’expérience individuelle par l’expérience collective, celle du présent par celle du passé, s’il s’accoutume par cette comparaison 4 mieux distinguer les germes infructueux des germes féconds, ce qui est solide de ce qui nest que spécieux, ce qui est naturel de ce qui est arbi- | traire? Quoi de plus raisonnable que de demander aux maitres qui nous ont précédés des exemples et des conseils, de ne pas faire sottement table rase, de fonder autant que possible le présent sur le passé, et de nous rendre compte en particulier de ce que comporte notre tempérament national? Or tout cela, c’est l’histoire méme des doctrines pédagogiques appliquées 4 l'éducation.

Qu’on ne s’imagine donc pas faire preuve de bon sens ou d’esprit en dénigrant la science nouvelle. Elle n’est nouvelle que par l’importance considérable qu’on lui donne aujourd’hui, et qui résulte le plus naturellement du monde des nécessités. de notre régime démocratique et laique. Elle est autant frangaise que germanique ou anglaise; nous cherchons vainement pourquoi nous céderions a d’autres pays une sorte de privilége en ce domaine, nous qui avons tenu école durant les trois derniers siécles avec des maftres tels que Rabelais, Montaigne, les hommes de Port-Royal, Fénelon, Mme de Maintenon, J.-J. Rousseau, Mme Necker de Saussure, le Pére Girard, etc. Certes, s'il

est une tradition qui mérite de s’appeler francaise, et dont les étrangers eux-mémes nous fassent honneur, c’est précisément la tradition pédagogique : il serait étrange que, sous prétexte de patriotisme, on nous fit,.de par le bon sens francais, défense de la continuer.

Et néanmoins les appréhensions que lon entend nel quefois exprimer ne sont peut-étre pas, si on les examine de prés, sans quelque fondement. On a raison de penser que les principes, les régles, les procédés, la science théorique ou pratiqne, expérimentale ou historique, la péda gogie en un mot, loin d’étre tout dans l’éducation, n'est méme pas le principal, qu’elle n’est qu'un simple auxiliaire. Le savoir le plus abondant et le plus correct en cette matiére, les méthodes les mieux garanties par l’expérience et par Vhistoire, ne suppléent pas la qualité pédagogique par excellence, a savoir le libre mouvement, le coup d’ceil prompt et sar d’un esprit sajn et bien cultivé, qui n’est lesclave d’aucune méthode, la dupe d’aucun procédé, qui renouvelle sans scrupule ses moyens d’expression et d’action, et qui obéit en cela a une logique intéricure plus souple, plus variée dans ses allures et non moins serrée que la logique de Vécole. En ce sens, on a raison de dire, en rappelant le mot de Pascal sur l’éloquence, que la véritable pédagogie se moque de la pédafOgIC.

(“est précisément cette liberté souveraine de l’esprit, celle activité spontanée, cetle curiosité toujours en éveil, celle faculté de création ou, plus modestement, d’invention, de perfectionnement, de renouvellement incessant,’ que l'on peut craindre de voir, non pas étouffée, mais génée, diminuée, faussée par un appareil scientifique trop compliqué. Tant de régles et de procédés, de doctrines et de modeéles, destinés a atteindre plus sirement les diverses facullés de lame, risquent tout ensemble d’affaiblir chez le maitre activité originale et de lui masquer, sous le luxe des descriptions, soit la véritable nature humaine, soit surtout la nature individuelle 4 laquelle il a affaire. D’une

irt, il se peut que le ressort personnel en soit déprimé,

et de l'autre que les formules savantes remplacent la vie veritable, la riche diversité des esprits.

La pédagogie historique elle-méme, si propre 4 nous préserver d’erreurs déja condamnées par l’expérience, et qui, en outre, nous rend l’incomparable service de féconder notre génie national en lui infusant & propos ce que le génie de l’étranger a de meilleur, risque aussi, par l’imitation, de nous égarer de notre voie naturelle et de nous énerver. Sans doute il nous est bon, sous peine de subir les effets ordinaires de l'isolement, tels que ]'infatuation, l'engourdissement, la stérilité, de nouer des rapports étroits avec des nations qui ont fait preuve de vitalité, comme I’Allemagne, la Suisse, Angleterre, les Etats-Unis. Les écrivains étrangers se recommandent souvent 4 nous par leur maniére ou plus profonde, plus intérieure en quelque sorte que la nétre, ou plus pratique, moins désintéressée, de considérer Jes choses de ]’éducation; mais qui ne voit qu’en nous prétant 4 ce commerce intime, nous gagnerions peu & nous laisser envahir par les habitudes de penser trop systématiques ds Allemands, par l’esprit positif et utilitaire des Anglais, par l’étroit dogmatisme religieux de certains pédagogues suisses, par lesprit exclusivement pratique des Américains? Tant d’influences diverses qui s’excrcent de divers cétés 4 la fois sur nous par les traductions, les extraits, les articles de journaux, peuvent nous enrichir ou nous appauvrir, nous stimuler ou.nous énerver, nous embrouiller l’esprit ou l’éclaircir, nous sortir de notre régime naturel ou nous y installer plus au large. :

Le danger est d’autant plus a considérer dans notre enseignement primaire que cet avénement subit de la pédagogie rencontre des esprits imparfaitement prépar¢s. Ni l’étendue de l’instruction, ni surtout la discipline intellectuelle ne répondent encore chez nos maftres, autant qu'on le souhaiterait, a ces nouvelles exigences. Ce n’est pas une petite entreprise que d’initier (les Jeunes gens agés apeine de seize a dix-sept ans, sorti$ hier de ]’école primaire, a la psychologie, 4 la morale rationnelle, a la péda-

gogie théorique. On a beau réduire ces sciences a des éléments : encore faut-il que ces éléments, pour entrer dans la circulation vitale, soient assimilés; qu’au lieu d’étre affaire de pure intelligence logique, ils deviennent chose vue, comprise, sentie. Les idées les plus fécondes, les principes les plus élevés, risquent de n’étre que des notions d’école, dont on saisit la signification formelle, mais qui, faute de correspondre & une certaine éducation préalable de l'esprit, assez profonde ou assez étendue, demeurent a l'état de connaissance inerte et encombrante. ll peut arriver que des esprits neufs, doués d’un robuste bon sens, qui, abandonnés a eux-mémes, auraient peut-étre, a l'aide d’observations et de tatonnements multipliés, trouvé leur voie et fait en quelque mesure ceuvre originale, soient emprisonnés, figés dans un savoir dont les formules devancent leur expérience et débordent leur instruction générale.

Que sert d’ailleurs de se le dissimuler? En vain la psychologie et la morale se dissimulent sous la forme la plus modeste, en vain elles se font petites, elles n’en,;sont pas moins la philosophie! Le but pratique qu’on leur assigne, le caractére pratique de la méthode recommandée n’empéchent pas que la théorie n’intervienne de plein droit, et qu’enfin les questions ne soient les questions, les vieilles, les éternelles questions qu’agite la philosophie. Certes, il est a mille lieues de notre pensée de croire que ce soit la une mode de passage, ou le produit de la fantaisie capricieuse d’un ministre ou d’un gouvernement; c’est au contraire une nécessité que notre état moral et social nous impose; il n’y a qu’a la reconnaftre et a. y faire face virilement. Mais ce n'est pas moins une épreuve difficile, périlleuse méme, que cette sorte de sécularisation de l’enseignement philosophique, transporté brusquement d’un petit nombre d’initiés, d’une classe restreinte, 4 la foule innombrable des maftres primaires. Et si lon songe que ces maitres parlent aujourd’hui durant quatre ou cing ans de suite au peuple entier des enfants de la France, on comprendra que lissue de |’épreuve intéresse la santé méme de lame de la nation.

Ajoutons que tout un sexe entre aujourd’hui, on peut dire pour la premicre fois, en communauté de risques et de périls, de pertes et de profits avec l'autre sexe. L’enseignement public et laique des femmes est fondé; les quatrevingts écoles normales départementales, destinées a recruter ’innombrable personnel laique des écoles primaires de filles, seront debout d’ici A deux ans, et 14 aussi on soumettra l’esprit des jeunes maftresses & Ja discipline de la pédagogie rationnelle et historique. Ce seront les mémes sciences, les mémes programmes, les mémes méthodes que dans les écoles d’hommes : a dire vrai, imagine-t-on quil en pdt étre autrement? Mais qui ne voit que l’on doit redoubler ici de précautions, si l’on ne veut pas que les descriptions exactes et savantes de la nature humaine empéchent de voir en plein et au vrai cette nature en chaque enfant, que les formules tiennent lieu de la vie, que V'intelligence, trop ou mal développée, amortisse le sentiment et éteigne l’imagination, que le savoir trouble le regard simple et franc de la jeune majitresse, que les facultés d’intuition directe, attribut de lesprit féminin, soient énervées et faussées?

On voudra bien considérer maintenant que les programmes d’études des écoles normales sont fort étendus, quils comprennent une grande variété de matiéres, que de plus on attribue avec raison une importance croissante aux travaux de réflexion, d’invention, de composition, lesquels demandent beaucoup de temps et réclament une crande place dans la répartition des heures d’étude. Ce nest peut-étre la, il est vrai, qu'une cause temporaire d'encombrement : il est permis d’espérer que le mal ira satténuant 4 mesure que l'éducation primaire, dans les écoles élémentaires et dans les écoles supérieures (de 12 445 ans), sera plus complete et plus réguliére. Mais aujourd’hui, tant de connaissances 4 acquérir, soit scientifiques, soit littéraires, durant les trois années d’école normale, imposent al’esprit une tension excessive, le font vivre hors de lui, et tour 4 tour dans les choses les plus diverses, lempéchent de se faire une vie propre @’observations, de

réflexions, de tatonnements, de points d’interrogation, ou lenseignement de la pédagogie, avec ses prémisses théoriques ct ses applications, trouverait & prendre racine.

On a donc raison de craindre que le demi-savoir ou plutét le savoir hatif et superficiel, que l'on raille parfois chez nos maftres primaires, et qui les rend, dit-on, suffisants et dogmatiques, ne devienne plus stérile et plus choquant encore s'il se complique d’une instruction pédagogique mal régiée. On a remarqué depuis longtemps la préférence décidée que les éléves des écoles normales montrent pour les mathématiques, et comment ils s’attachent dans ces sciences au simple mécanisme logique. Apporteront-ils la méme disposition formelle et utilitaire, pour ainsi parler, dans l’étude des éléments de psychologie, de morale, de pédagogie? Il se trouvera, n’en doutons pas, pour les engager dans cette voie, des manuels trop complaisants qui excelleront 4 convertir ces nobles sciences en menue monnaie, 4 l’usage des aspirants aux divers grades qui n’ont pas le loisir de penser.

Quand on songe 4 l’étendue de ce clavier de l’enseignement primaire qui fait en quelque sorte mouvoir toutes les cordes de la France nouvelle, et & tout ce qui se fait d’efforts extraordinaires depuis quelques années pour le compléter et le perfectionner, on se demande avec une admiration mélée d’inquiétude : Que sortira-t-il de cet immense travai}] jusqu’ici sans exemple? En quoi ces innombrables écoles de tous degrés, ces établissements de haute culture pédagogique, ces examens nouveaux ou renouvelés, ces études agrandies ou approfondies, ces méthodes rectifiées, ce soin donné a léducation autant qu’a l’instruction, ces légions de maitres et de mattresses recrutés au concours et longuement formés par les meilleurs professeurs, en quoi un si puissant appareil modificra-t-il ’4me du pays? Sortira-t-il de 14 plus de bon jugement et de clarté d’esprit, plus de force morale avec un sentiment plus élevé de la destinée humaine et de la destinée nationale, plus de patriotisme, plus de bon sens, »lus d’esprit libéral? Ou bien n’aurons-nous abouti & faire

DE L’USAGE ET DE L’ABUS: DE LA PEDAGOGIE: 61 —————— ) quune démocratie habile a lire, a écrire et 4 calculer, trottée de quelque littérature, bien pourvue de cette instruction qui donne l’envie et les moyens d’occuper les petites places de l’administration publique, de l’industrie et du commerce, mais démunie de fermes principes et de fortes habitudes de jugement; sans curiosité, sans autre idéal que de se faire une vie tranquille et doucement occupée, sans souci de la grandeur. de Vhonneur, de la liberté du pays?

C’est le privilége de l'éducation primaire de faire naftre ces vastes appréhensions et cet immense espoir. Elle ne peut s’améliorer, c’est-a-dire devenir plus raisonnable, plus humaine, plus libérale, sans que la nation entiére se sente ressusciter. Elle ne peut s’appauvrir de raison, de justice, didéal, sans que la vie morale et individuelle se ralentisse dans toutes les veines du corps social. Et si l’on vient encore & se rappeler que cette éducation est centralisée, que toutes les grandes impulsions partent de Paris et d’un seul point de Paris, que lon ne peut se tromper rue de GreneHe sans que lerreur ne retentisse dans toutes les ccoles de France, on se prend alors 4 étudier avec un redoublement de sollicitude les réformes entreprises, ainsi que la maniére dont elles sont poursuivies et conduites.

Mais examinons les choses simplement, sans nous perdre en prévisions A longue portée, et cherchons les moyens d’en tirer le meilleur parti possible. La pédagogie, avonsnous dit, n’est pas une chimére; c’est une science réelle, qui n’emploie pas d’autres procédés que les autres sciences dobservation; seulement elle a ses diffioultés particuliéres, puisqu’elle traite de la nature humaine, qui est de tous les sujets le plus complexe et le plus mobile. Comme toute science, comme la morale ct la psychologie, dont elle fait ses auxiliaires, elle est exposée & perdre pied, a stloigner de la vie, 4 se payer de formules, & subtiliser ct a dogmatiser; elle peut obscurcir l’intclligeuce ou para-

lyser le ressort individuel sous l’amas des matiéres; mais aucun de ces abus.ne lui est en quelque sorte inhérent, aucun n’est inévitable. Si donc il est permis de craindre, il serait puéril de reculer: il n’y a qu’aé étre sur nos gardes et & prendre nos précautions.

Si j’osais dire toute ma pensée, je voudrais que le premier article de foi de la pédagogie ou sa conclusion derniere fot le franc aveu de l’impuissance ob elle est de former a elle seule des instituteurs. Je voudrais quelle nous apprit sans reldche, par tous les moyens dont elle dispose, que ni le bon enseignement ni la bonne éducation ne sont le résultat assuré de la science, le produit en quelque sorte infaillible d’un calcul savant, d’un concert de principes, de régles, de procédés tirés de l’exacte observation de la nature; qu'il y a ici un élément qui échappe a toutes les prises de la science, une part considérable a faire, je ne dis pas tant aux dons innés, au talent, aux aptitudes particuliéres, mais a linitiative personnelle, 4 la maniére dont le maitre s’éprend ou ne s’éprend pas de la vérité qu'il enseigne et des esprits auxquels il l’enseigne : en un mot a la liberté. Faire des professeurs instruifs, c'est 4 merveille; et pourtant c’est peu si vous ne réussissez & faire en méme temps, qu’on nous passe le mot, des artistes, c’est-a-dire des esprits vivants et libres, supérieurs a la matiére quils enseignent, aux méthodes et aux procédés qu’ils’ emploient, prompts 4 se juger eux-mémes, et toujours en état de mesurer d’un clair regard tout ensemble le but a atteindre et le chemin que I’on suit. Nous résignerons-nous a faire de ces qualités un privilége des professeurs de l’ordre le plus élevé? A aucun prix. Nous les réclamons pour les maitres et les mattresses des écoles rurales. Que leur savoir soit médiocre, mais que dans ce savoir ils se meuventsa l'aise, le dominant, le pliant a leur usage. Si la pédagogie leur a proposé de grands modéles, si elle a éveillé en eux une généreuse passion, si de plus elle a aiguisé leur sens critique, bénissons-la : ils sauront alors discerner les physionomies et les caractéres divers, les aptitudes, les besoins, les cétés faibles et les cétés

saillants; ils distingueront une classe d’une autre classe et un enfant d’un autre enfant. Ils sauront viser dans leurs legons, non seulement par dela la mémoire, mais par dela les facultés de compréhension logique, jusqu’au point intime ou se fait la pleine clarté, l’'adhésion de l’intelligence ou du coeur. Vivants, ils susciteront la vie; au lieu d’étre de simples professeurs, ils seront des excitateurs; non contents d’enseigner, ils inspireront; et, selon la belle expression de Mme Necker de Saussure, instruire sera pour eux « construire au dedans ».

Nous aurons donc présente 4 l’esprit, dans tout notre enseignement pédagogique, cette tin supérieure : former des esprits libres, capables d’examiner, de comparer, de réfléchir, de suspendre leur jugement, capables aussi de conclure et de persister dans leur conclusion. Et comme la liberté ne peut vivre toute seule, suspendue entre ciel et terre, & l'état de tendance idéale, ayons pour principal souci de l’incorporer dans de fortes habitudes mentales, acquises au prix d’un exercice assidu et prolongé:: habitudes d’attention, d’observation sincére, de rigueur dans le raisonnement, de netteté dans lidée, d’étroit enchafnement dans l’exposition, de clarté et de précision dans lexpression. La science et l'art pédagogique ne seront estimés 4 leur juste prix, ils n’auront donné la mesure de ce quils peuvent, que du jour ou ils auront réussi a instituer, dans leur ordre propre, quelque chose de semblable a cette discipline des facultés, & cet ensemble de maniéres tout 4 la fois circonspectes et hardies d’observer, de juger, d'agir que certaines sciences expérimentales, telles que la médecine, inculquent 4 leurs disciples, méme aux plus médiocres, par une longue pratique, appuyée d'une savante théorie.

On voudra bien nous excuser de revenir avec quelque insistance sur des considérations qui n’ont assurément rien de neuf, mais que l’on perd facilement de vue dans cette sorte de course haletante devenue l’allure habituelle de notre enseignement. Ecrivains et professeurs, nous sommes trop portés & oublier, on l’a mille fois dit, que

notre office commun c’est l’éducation de l’esprit autant et plus que l’instruction. Mais ce qu’on ne dit pas assez ou que l'on dit mal, parce qu’on le voit confusément, c’est que, a travers tous les enseignements spéciaux et avec leur aide, l'éducation se propose avant tout la santé méme de l’esprit; et que la santé, c’est essentiellement la force, force morale et intellectuelle; si bien qu’une éducation qui n’aboutit pas. ou qui du moins (car il sied d’étre modeste en pareille matiére) ne vise pas nettement a munir de force propre les intelligences et les caractéres, chacun a son degré et dans son ordre, manque son principal but.

Avec celui-la elle manque les dutres. En effet, toutes les qualités les plus prisées et les plus dignes de l’étre, la justesse, l’ordre, la mesure, la suite rigoureuse du raisonnement, etc., réclament la force, la santé, comme leur fond nécessaire et en quelque sorte leur substance. Ce langage figuré, dont nous sommes réduits a nous servir ici, répond a une réalité; il n’est pas indifférent de bien comprendre que non seulement tout savoir spécial, mais toute qualité de l’esprit ou de l’4me emprunte 4 la qualité fondamentale dont nous parlons sa portée véritable et en quelque sorte son bon ou mauvais aloi.

Sila bonne éducation, l'éducation vraiment libérale, est celle qui en tout et par le moyen de tout affranchit l’Aame en la rendant forte, par 14 mattresse d’elle-méme, soumise asa loi naturelle, ordonnée, mesurée; la pédagogie, avec ses sciences auxiliaires, ne méritera d’obtenir parmi nous droit de cité a titre définitif qu’a la condition de nous enseigner les secrets de la force, de la force réglée. Elie devra inculquer aux jeunes maitres et par eux a tous les enseignements spéciaux cette loi supréme : susciter la santé, c’est-a-dire l initiative, la curiosité sérieuse, l’énergie contenue et persévérante. Et s'il est un pays, s'il est des circonstances ot les pédagbdgues aient un grand réle a remplir, de grands services 4 rendre, c’est assurément notre France contemporaine, si troublée, si menacée, mais qui met son honneur a rester une démocratie et une démo-

cratie libérale : quel plus grand et plus pressant service & luirendre imaginerait-on que de lui préparer, en vue de toutes les difficultés éventuelles du dedans ou du dehors, des esprits sains et clairvoyants, des Ames droites et fortes? Tout intérét paraft accessoire auprés de celui-la : pour qui sait voir et ne se payer pojnt d’apparences, i] n’y vade rien moins que de l'avenir, du prochain avenir de notre pays; oui, de sa liberté, de son intégrité méme: cest dans nos écoles d’aujourd’hui que se prépare la politique populaire de demain, d’ot dépendra notre destinée.

Si tout cela est vrai, on ne s’en tiendra pas, redisons-le, a des professions de foi théoriques et en quelque sorte idéalistes; on n’aura garde d’oublier que telle fin commande tels moyens: qu'il y a en effet des moyens pour susciter la santé comme pour I’entretenir; qu'il y a une hygiéne spirituelle comme il y a une hygiéne du corps; que certaines habitudes, certaines régles, loin d’étre incompatibles avec la force libre, avec l’initiative personnelle, ne sont, pour ainsi parler, que de la force, de la liberté, de la santé emmagasinées. Voir en pleine lumiére le principe supérieur de l’éducation physique, intellectuelle, morale ; ne le jamais perdre de vue au milieu de l’encombrement des legons; lui faire sans balancer les sacrifices quotidiens nécessaires; le réaliser peu & peu dans des habitudes libérales et fortifiantes, devenues pour l’enfant ou le jeune homme une seconde nature, c’est ainsi, personne n’en doute, que la pédagogie justifierait ses prétentions et conquerrait sa place au soleil.

Mais un dessein de si longue haleine et si laborieux demande a la fois qu’on y « perde du temps », beaucoup de temps, et que l’esprit des maftres et des éléves reste toujours alerte et dégagé. Il demande en particulier que le dialogue, la conversation, a la fois libre et dirigée, devienne un instrument d’usage quotidien a l’égal de la legon didactique. Comment concilier de telles conditions avec les nécessités d’un enseignement trés complexe? Les programmes sont ce qu’ils sont : excessifs en étendue comme en variété des matiéres; mais outre qu’on ne peut songera

les modifier du jour au lendemain, il est 4 craindre que, l’exemple des peuples voisins aidant, ils ne soient jamais notablement réduits. Que du moins les directeurs d’écoles normales, les inspecteurs chargés de présider aux examens publics, que surtout les inspecteurs généraux investis du plus haut office régulateur, s’appliquent de concert 4 faire des éclaircies dans l’épais fourré des matiéres; que leur mot d’ordre commun soit simplifer; simplifier pour faire pénétrer l’air et la lumiére dans Yenseignement et pour donner le loisir aux jeunes esprits de contracter au courant des lecons de chaque jour les habitudes salutaires qui assurent la force et la santé mentales. Qu’ils simplifient de propos délibéré, en appuyant sur les choses principales et en négligeant résolument les choses secondaires; en évitant l’excés des détails, les questions subtiles ou curieuses, bref tout ce qui, méme utile et intéressant, dépasse la capacité moyenne d’assimilation, tout ce qui peut étre impunément remis a un 4ge plus mfr et 4 l'étude personnelle. ‘

Des précautions de cet ordre, mais plus attentives encore et plus assidues, paraftront particuliérement opportunes dans ]’éducation pédagogique des institutrices. Avec les nouvelles institutions scolaires, ou la femme va prendre la grande place qui lui revient de droit, avec les nouveaux programmes, rien n’importe plus a la santé physique et au bon équilibre mental des jeunes maftresses primaires que d’éviter l’encombrement des connaissances et la tension excessive de l’esprit.

Un autre voeu, qui ne trouvera pas, en théorie, de contradicteurs, mais qu’il est malaisé de faire passer effectivement dans nos mceurs scolaires : c’est que nos études de pédagogie soient de plus en ‘plus marquées du caractére pratique. Par ou il ne faut pas entendre un caractére d’utilité prochaine et de profit calculable; mais que l'étude soit toujours orientée vers la vie, vers la vie réelle et séculiére, avec ses besoins supérieurs ou vulgaires, intimes ou d’action extérieure, individuels, domestiques, sociaux. Que les jeynes maitres soient habitués a ne jamais perdre terre, a

ne pas s’oublier dans les formules, 4 ne pas confondre le mécanisme logique des méthodes avec leur esprit méme, a prendre toujours pied dans la réalité des choses du-dehors et du dedans, dans la nature humaine, dans le caractére national, dans Vétat politique, moral, économique de la société dont ils sont membres. Qu’ils aient toujours hate de descendre des idées générales aux faits particuliers; des formules abstraites, qui sont inévitables et salutaires en tout enseignement, aux exemples qui les traduisent et les confirment; qu’ils fassent suivre habituellement les mots philosophiques de la paraphrase en langue vulgaire.

Dans Venseignement proprement dit de la pédagogie, on ne leur laissera pas oublier un seul jour que s’ils apprennent, c’est, en quelque sorte, pour pratiquer plus tard eux-mémes sur le vif de la nature humaine, et nullement pour spéculer en dilettanti. Psychologie, morale, physiologie, c’est en vue de l'éducation qu’ils ont a étudier ces sciences; et d’abord en vue de leur propre éducation. Cela seul sera pour eux de bonne pédagogie intellectuelle ou morale, qui se trouve confirmé par leur expérience personnelle, qui sert 4 rectifier leur jugement, & amender leur caractére, & ennoblir leurs sentiments : tout ce qu’ils ne peuvent pas ainsi tourner a leur profit et convertir en leur substance, si bien qu’ils l’aient appris et le récitent, ils ne le savent pas : c’est un élément étranger a leur organisme ; tel ils ont recu, inerte et lourd, tel ils le transmettront.

En particulier on ne leur permettra pas d’user des méthodes et des procédés comme de formules sacramentelles qui conférent le salut ou qui rehaussent la dignité du maitre et de son enseignement. On leur fera comprendre que l’esprit: humain n’a le choix qu’entre deux allures dans la recherche et Ja démonstration de la vérité : l’induction et la déduction; qu’il n’y a donc que ces deux méthodes, si méme il y en a deux; quant aux autres prétendues méthodes, ils sauront n’y voir que de simples maniéres d’enseigner, d’exposer, d’interroger, empruntant leur vertu secréte de Pinduction ou de la déduction et dont ils n’étudient les procédés que pour mieux s’enhardir & voler de

leurs propres ailes; de toutes manié¢res on formera les jeunes maitres a penser et a parler en esprits libres et bien cultivés, non en interprétes assermentés ou en répétiteurs mécaniques d’un nouveau catéchisme. Ils seront 4 légard de la pédagogie des disciples clairvoyants, non des dévots crédules.

Peut-étre, ainsi prémuni, notre enseignement primaire, sur qui reposent de si grands intéréts, sur qui pése.une si lourde responsabilité, échappera-t-il & la médiocrité, a Pétroitesse des vues, au formalisme pédantesque et stérile dont il est menacé. Animé d’une haute inspiration, toujours épris de liberté d’esprit, de vie, de réalité, de choses et non de mots, de forte et profonde éducation plutét que d’instruction copieuse et superficielle, il sera digne de supporter, comme on|l’y invite et comme c’est son office naturel, les destinées d’une démocratie active et intelligente.

Note en réponse a cette question :

«Comment enseigneriez-vous la morale a l’6cole primaire? !»

I ry

Un premier point est arrété dans mon esprit : j’enseignerais la morale a part, & un certain moment, au lieu de me borner 4 la répandre dans toutes les parties de linstruction, ob elle se volatiliserait 4 force d’y étre diffuse.

Mais je l’enseignerais de facgon a la mettre hors pair, a la distinguer des autres études, a lui assigner une visible présidence sur tout le reste; a lui gagner la révérence et l’affection; & la présenter sous des traits graves et sereins; bref, A en faire Vinspiration supérieure de Il’école.

Pour cela, point de manuels obligés entre les mains de mes éléves : c’est moi qui lirais ou qui parlerais, et qui m'efforcerais de délier les langues.

Je réserverais pour cet objet le premier quart d‘heure de chaque journée. La lecon s’ouvrirait par un chant, auquel japporterais tous mes soins, pour le choix de la mélodie et des paroles, pour l’exécution musicale, pour la diction méme. Je voudrais y prendre autant de plaisir que les enfants et en recueillir autant de profit moral :. un sursum corda pour tout le jour.

Si l’école était partagée en deux — ou en trois — divi-

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