L’ENSEIGNEMENT DE LA MORALE A L’ECOLE PRIMAIRE
d’appui dans Jes réponses et les réflexions des enfants. Autant que possible je les exercerais 4 résumer eux-mémes briévement (ce serait l’office des plus grands) ce qu’ils auraient retenu de notre entretien.
D’autres fois, je lirais un beau morceau de prose ou de poésie, emprunté a l’antiquité ou aux écrivains modernes, ala sagesse dite profane ou 4 la sagesse dite sacrée, & nos moralistes ecclésiastiques ou laiques; je provoquerais les éléves & m’en dire leur sentiment; je dirais le mien; je le relirais ou le ferais relire, pour le mieux imprimer dans les esprits; j’en détacherais un passage principal, ou jinviterais les éléwes 4 le choisir eux-mémes, a Pécrire au tableau noir, puis 4 le consigner dans un cahier spécial 4 cdété des belles sentences, maximes ou pensées qui défileraient devant nous tout le long de année. :
Je ne m’attacherais pas 4 suivre un ordre méthodique rigoureux dans la succession des sujets de lecon. Mon objet principal serait de composer dans |’école comme un climat moral; ou, si vous aiméz mieux, une harmonie musicale : musique de belle langue, de belles mélodies, de. nobles pensées. Toutefois le soin de composer cette atmosphére invisible et pénétrante ne me ferait pas oublier de fixer les impressions fugitives et les habitudes indécises au moyen d’aphorismes ou de bréves legons, nettes et saillantes. Ces aphorismes, tirés des belles pages de nos moralistes, ces poésies ou fragments de poésie, je les raménerais de temps 4 autre, et je les ferais aussi apprendre par coeur, de maniére a en faire le cadre ou plutdét le commentaire vivant d’un ensemble régulier et de plus en plus complet de principes d’action et de devoirs individuels, domestiques, sociaux, etc.
Quelquefois, peut-étre une fois par semaine, quand la legon aurait. été particuliérement intéressante ou importante, jinviterais les éléves des Cours moyen et supérieur soit 4 la résumer briévement par écrit, soit & en développer un point spécial, désigné par moi ou choisi 4 leur gré. Je pourrais lire le lendemain, devant tout le monde,
lune des meilleures copies et solliciter des compléments ou des rectifications.
Je ne me ferais pas scrupule de lire de temps 4 autre un récit emprunté 4 nos journaux, scolaires ou autres, un beau trait de vertu, un triste événement ot apparait le mystére de la destinée. Toutefois on ne saurait étre trop circonspect dans le choix de ces citations. ©
Il m’arriverait enfin de traiter directement, par voie didactique ou par voie d’exhortation familiére, sans l'aide d’aucun terte, et sans faire intervenir les éléves, un point de morale peu ou mal connu, difficile & expliquer, ou que je tiendrais 4 exposer avec un peu d’ampleur et de suite.
Demandez-vous, aprés cela, quelle place je réserverais a Yidée religieuse dans cet enseignement? Je voudrais que cette idée fat partout et nulle part; qu’elle fat au commencement, au milieu et 4 la fin, comme Ame méme de la morale, partout présente et agissante, le plus souvent invisible. Et néanmoins, je ne craindrais pas de prononcer le grand nom de Dieu, du Dieu universel, en qui tout vit, et a qui la personne humaine, celle de l'enfant en particulier, doit son titre d’excellence et sa marque sacrée.
Voila comment je m’essaierais & enseigner la morale a Yécole primaire. C’est dire que je n’y réussirais jamais a mon gré, et que j’aurais toujours 4 apprendre.
Pourquoi la morale, qui nous touche de si prés, est-elle, de ‘tous les enseignements de Jlécole, le plus difficile a donner, et celui qui jusqu’a présent se donne le moins bien?
Lorsque, il y a quinze ans environ, la morale fut introduite pour la premiére fois dans les programmes de Pécole primaire, elle avait a créer 4 la fois le cadre de ses legons, la matiére pour le remplir, et l’on pourrait ajouter esprit pour animer cette matiére.
Depuis lors les choses ont bien changé : instituteurs, inspecteurs primaires, jnspecteurs d’académie, inspecteurs généraux, tout le monde a mis la main a l’ceuvre; des philosophes, des hommes de cabinet ou d’action, des politiques, des administrateurs ont écrit des livres de théorte et de pratique; d’autres ont composé des lecons modéles en forme, munies de tous leurs organes, exposé ou doctrine, résumé ou maxime, texte de poésie ou d’histoire, conclusion ou application. De tant d’efforts réunis il est résulté une sorte de jurisprudence, un commencement de tradition qui peu 4 peu a prévalu partout, et qui donne & cet enseignement laique né d’hier, dépourvu de précédents, de régles, de livres classiques, exposé & toutes les aventures, une certaine consistance et par suite plus d'efficacité.
D'autre part, ceux que leur situation met 4 méme de bien connaftre les vrais sentiments des instituteurs assurent que beaucoup d’entre eux, et naturellement l’élite, ont pris
gout a ces lecons, malgré Pembarras qu’elles leur causent, 4 ce point quwils se sentiraient frustrés et diminués, si, 4 la suite d’une réaction politique, on venait 4 les en décharger.
Comment donc se fait il que la morale, l’étude ou personne ne prétend étre ni indifférent, ni étranger, ni ‘incompétent, paraisse encore aujourd’hui aux mattres les plus instruits, les plus sérieux, les plus expérimentés, s1 difficile 4 bien conduire?
Il y a sans doute 4 cela plusieurs raisons. Mais la principale, l’essentielle, qui n’est pas de ce temps seulement ni de notre pays, mais de tous les temps et de tous les peuples, mérite d’étre mise en lumiére, a4 la fois pour nous avertir et pour nous encourager.
N’est-ce pas précisément parce que la morale nous touche de si prés, parce qu’elle traite, non pas de choses extérieures & nous, mais de nous-méme, qu'elle est 4 la fois Penseignement le plus important et le plus laborieux, ot l’on se trouve toujours novice, et ot c'est un mauvais signe pour un maftre que d’étre tout & fait content de soi? Nous n’avons pas affaire ici 4 des vérités, lois, faits, théorémes, événements qui n’ont avec nous que des rapports éloignés ou indirects; il stagit de cette vérité personnelle, intime qui répond a la plus grave de toutes les questions : Qu’est-ce que étre homme? Est-on homme, vraiment homme, naturellement, je veux dire par Je seul effort spontané de la nature, ou le devient-on par l'effort de la réflexion et de la volonté? Est-ce l’effet d’une simple évolution & laquelle il n’y ait qu’éa se préter doucement, ou leffet d’une sévére et constante discipline? Et si l’on se range & cette seconde opinion — ce qui ne va pas de soi et qui en fait ne répond ni & la théorie ni surtout a la pratique universelles, — la morale demande encore quels sont les traits de ce visage de ’homme normal? 4 qui faut-il ressembler, 4 quel type faut-il se conformer pour étre digne de s’appeler “nm homme?
Est-ce Ia tout? Non. Cette vérité essentielle, appelée a rayonner sur la vie entiére, et qui 4 ce titre éclipse toutes les autres, méme celles qui donneraient la clé de Punivers matériel, elle n’est pas seulement 4 démontrer par lintelligence A Vintelligence; elle est & persuader par l’Ame entiére & toute lame. Comme c’est homme en son dernier fond, en son caractére essentiel, en son unité intime quelle prétend nous exposer, c'est par tout Phomme, par le sentiment, la conscience, lintelligence étroitement associées, qu’elle veut étre concue; et c’est 4 tout l'homme quelle veut se rendre certaine, c’est mal dire, se rendre sensible et visible. Elle porte plus haut encore ses prétentions : elle veut mettre en branle le moteur central, la liberté; elle vise & ce point de l’Ame ov se forment les décisions volontaires, ot se détermine la direction de la vie, oi Phomme s’engage 4 fond.
ll est facile de voir par 14 que c’est parce que la morale est ce qu'il y a de plus prés de nous, parce qu’elle est nous-méme, qu’elle est, de toutes les lecons, la plus difficile. Pour bien l’enseigner, il faut & la fois savoir par V’intelligence ce que c’est qu’étre homme, et le voir des yeux de lame, afin d’étre capable de le faire voir aux éléves; il faut enfin y crdire-et s’y donner, ou, comme dit Pascal, mettre la foi, Yidée, dans le sentiment. « Je sais, je vois, je crois »; le mot de Corneille s’applique aussi bien 4 la vérité morale rationnelie qu’aé celle dont Polyeucte est transporté. Or tout cela suppose I’habitude de se replier sur soi, et de faire jouer ensemble (pour emprunter encore le langage de Pascal) toutes les piéces de l’Ame dans le recueillement et le silence. Et de méme, c’est « toutes les piéces de l’ame » de 'éléve A mettre en mouvement, la conscience et le cceur avec l’intelligence; c’est toutes les causes perturbatrices a écarter en soi ef chez l'enfant qui nous écoute : mobilité des impressions, légéreté de la pensée, frivolité du caractare, difficulté de se replier du dehors au dedans. Et que sera-ce lorsque aprés avoir mis én viye lumiére la physionomie ou seulement un trait particulier de homme digne de ce nom, en d’autres termes le devoir général ou un
devoir particulier, l’instituteur s’efforcera de décider l'enfant a agir! Agir, c’est-d-dire le plus souvent se faire violence, réprimer la nature, modifier profondément les dispositions innées, et quelquefois les extirper. Car c’est bien Ja qu'il faut aboutir, de quelque maniére d’ailleurs que l’on considére I’éducation, soit comme une ceuvre esthétique, de perfectionnement de la nature, soit comme une ceuvre de réforme et de discipline. Dans l'une et l’autre voie l’énergie de la volonté trouve sa place pour la lutte intérieure et les sacrifices pénibles. Nila beauté morale ni le bien austére ne s’achétent & bas prix.
J’ai dit la raison essentielle et permanente qui fait de la morale un enseignement & part, lequel sans douté a cela de commun avec tous les autres dtre raisonnable, c’est-ddire de s’en référer 4 des principes rationnels, mais qui de plus fait appel 4 toutes les hautes facultés, et prétend agir par le libre jeu de la volonté sur la direction totale de la vie. C’est pour cela qu'il reste le plus difficile de tous, qu’il l’a toujours été, et qu’exceller dans cet art sera toujours le privilége du petit nombre. N’allez pas croire que l’enseignement ecclésiastique échappe a cette loi. Sans doute le catéchisme, dans les chapitres qui traitent de la morale, a pour lui, en outre de sa valeur propre, l’autorité d’une tradition plusieurs fois séculaire et appuyée sur une révélation dite surnaturelle; il est objet de foi et tout ensemble de coutume héréditaire. Mais, réduit Aa ses seules formules, il n’a pas plus de vertu, pas plus de prise sur Ame, pas plus d’influence sur la conduite que n’en a le catéchisme laique, avec son exposé des devoirs et des mobiles d’action. Ecoutez tour a tour le prétre dans son église, qui fait réciter Vhistoire sainte et le catéchisme, et l'instituteur dans son école, qui ouvre la journée par la legon de morale, vous vous apercevrez que la parole du premier est loin d’avoir en général une autorité supérieure a celle du second. D’un cété comme de l'autre les formules peuvent étre irréprochables, qu’elle qu’en soit la valeur
respective; mais ce ne sont que des formules, des idées générales, chose intellectuelle qui s’adresse a l’intelligence et risque de s’y arréter, et qui le plus souvent ne dépasse méme pas la mémoire. Elles ne prendront vie et vertu que par le commentaire familier du mattre, si ce commentaire, a son tour, est autre chose qu’une définition abstraite ou une simple amplification verbale, vide de sens comme de souffle. Et ot le maftre puisera-t-il les éléments de. ce commentaire? Dans Vhistoire, je le veux bien, dans les récits appropriés, de méme que le prétre dans lhistoire sainte; mais la vraie source de ses développements, j’allais dire de son éloquence, c’est ailleurs qu’il devra la chercher, 14 ot la puisent instinctivement le pére et la mére, quand ils sont dignes d’instruire leurs enfants. Il. la demandera a l’expérience, expérience de la vie et surtout expérience intérieure, 4 ’étude des hommes, des caractéres, des passions, des défauts, observés dans le monde, dans la famille et surtout en soi-méme; mais une étude ow, au lieu de la simple curiosité, indifférente et impartiale, il aura apporté un intérét personnel et sérieux, tel que le mérite JVaffaire la plus importante. Faute de cette expérience, le maftre — (qui de nous ne I!’a mille fois remarqué, a sa propre confusion!) — reste bientét 4 court dans ses lecons; le devoir qu’il expose est vite défini; les arguments a l’appui se résument en quelques mots
qu’ajouter ensuite d’autre? Comment les développer et les animer sans tomber dans le verbiage ou dans !’exhortation monotone? Sans doute les Manuels vous fourniront quelques thémes nouveaux : mais ces thémes eux-mémes ne seront le plus souvent que des idées générales, dont vous avez 4 extraire et 4 rendre visibles les idées particuliéres et les faits réels qu’elles contiennent; or comment le pourrez-vous si votre expérience propre n’y correspond? « Ce n’est pas sans une sorte d’inspiration, a dit quelque part M. Necker de Saussure, qu’on trouve le langage propre a toucher les enfants. » Cette inspiration n’a rien de mystique ni de miraculeux; sans exclure le savoir ni le talent, ele n’en dérive pourtant pas; elle est l’accent méme de
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l’expérience et de la conviction; elle est le sentiment de la majesté souveraine de la‘loi morale et de Ja dignité de l’'Ame humaine; elle est en particulier le respect de l'enfant qui nous écoute. Toute legon qui n’a pas & quelque degré cet accent, fat-elle correcte, savante, brillante, n’a pas de vertu persuasive : comme elle n’atteint ni le coeur ni la conscience, elle n’entrera pas dans la trame de la vie. L’enfant l’apprend par coeur et la récite; elle ne le pénétre
pas. i
Ii?
A cété de la raison essentielle et durable qui explique la difficulté exceptionnelle de l’enseignement de la morale, il y en a d’autres moins considérables, qui sont plutdt de notre temps, ou de notre pays, et qui ne laissent pas d’aggraver la tache du mattre. C’est d’abord que le Catholicisme, en excluant les laiques de toute ingérence dans le dogme et dans le culte, en les habituant durant des siécles A se décharger sur l’Eglise, c’est-a-dire sur le prétre, du soin de définir la doctrine, d’enseigner la morale, d’interpréter les Ecritures, de remplir les fonctions sacrées, de gouverner le for intérieur, les a mal préparés a manier pour leur compte la langue des choses de l’Ame. Le jour venu au les nécessités sociales les plus urgentes leur commandent de parler en leur propre nom, ils ne disposent ni d’une langue morale populaire, consacrée par la tradition, ni d’un fond d’idées assez abondant, et alors ils sont réduits, pour exposer les principes supérieurs, et leurs applications, 4 user ganchement du vocabulaire et des formes philosophiques, c’est-a-dire abstraites, qui demandent, pour étre parfaitement comprises, une culture préalable.
Cela dit, hatons-nous d’ajouter que la grande cause de faiblesse — aprés celle qui tient & la nature méme du sujet, — il faut la chercher dans le désarroi général de l’esprit public en ce qui touche les croyances religieuses et morales, méme les croyances naturelles ou rationnelles. Ce désarroi ne s’observe pas seulement dans notre pays; les
raisons qui l’ont produit valent pour tous les peyples et les atteignent l'un japrés l'autre; mais ailleurs, en Angleterre et aux Etats-Unis par exemple, elles sont tenues en échec par une foi. traditionnelle qui revét mille formes, qui a fait alliance sous divers modes avec l’esprit moderne, libéral et séculier, et qui s’est implantée d’autant plus profondément dans la conscience nationale qu'elle était devenue plus laigue et plus individuelle, affaire de tous et non pas seulement du sacerdoce.
Hi n’en est pas ainsi chez nous : la longue séparation du. spirituel et du temporel, du prétre, unique dispensateur des choses saintes, et des laiques, tenus en cette matiére pour incompétents, a contribué pour une grande part a rendre notré nation, du moins la classe la plus instruite et avec elle le peuple industriel, étrangére ou indifférente a la fois aux traditions chrétiennes, qu’elle ignore de plus en plus, et & Ja religion méme. Aussi n’avons-nous pas en France, pour tempérer et corriger le mouvement de transformation religieuse et morale qui se poursuit partout sous la dictée de la philosophie, des sciences naturelles, et de Ja critique historique, un fonds héréditaire et universel de souvenirs révérés, didées, d’habitudes, de sentiments régulateurs, ot l’éducation puisse prendre un ferme point d’appui, de maniére 4 ménager des transitions exemptes de trop violentes secousses.
Tant que le doute ou la négation ne porte que sur les croyances ecclésiastiques ou positives, sans atteindre les fondements mémes de la religion et dela morale, l’enseignement populaire sait encore ol se prendre, a quels principes naturels rattacher toutes ses prescriptions. Mais aujourd'hui que ces principes mémes, Dieu, le devoir impératif, la responsabilité, et jusqu’a la personnalité de lame, sans parler de son immortalité, ont été plus ou moins ébraniés. dans la conscience générale par les ouvrages savants, par les revues, les journaux, les romans, les discouis de tribune ou de réunions publiques, il ne se peut pas que lincertitude ne gagne a quelque degré les instituteurs, ceux-la surtout qui lisent, qui se tiennent au
courant des débats du jour, qui réfléchissent, et que par suite leur enseignement ne perde en assurance et en autorité. C’est 1d une crise & laquelle nul homme un peu instruit et sincére ne saurait échapper : nous respirons tous le méme air; nous sommes devenus trop étroitement sollidaires les uns des autres pour que ce qui trouble profondément la foi des uns laisse les autres tout 4 fait insensibles, de méme que les raisons intellectuelles ou morales de croire et la disposition & y séder se communiquent du haut en bas de la société par une sorte de contagion. Tel est A peu prés, si je ne m’abuse, l'état od se trouve lélite de nos maitres : la plupart encore croyants (au moins en ce qui concerne les vérités d’ordre naturel), mais plus ou moins inquiets, émus de tout ce qui leur arrive des régions sociales supérieures, ef quelquefois peut-étre moins affir- ‘matifs dans leur doctrine.
Ai-je besoin de répéter ici, aprés l’avoir dit ailleurs, que ce serait un misérable et impuissant reméde que “ celui que nous proposent les hommes de réaction politique et cléricale, 4 savoir d’imposer rigoureusement aux maitres, sans égard 4 leurs scrupules de conscience, la profession d’un Credo dogmatique bien arrété, et, pour plus de sécurité, de confier Penseignement public a une catégorie de maitres que l’on ait eu soin de soustraire dés l’enfance a Vatteinte du mauvais air régnant. C’est la, tout criment, la théorie, immorale et pernicieuse au premier chef, de la Religion instrumentum regni, moyen de défense sociale et non objet de foi, c’est-a-dire d’acquiescement désintéressé. « Mettre lécole dans la sacristie », suivant un mot fameux, c'est décharger la société civile ou laique de l’embarras de croire, c’est-a-dire de penser, et par 1a méme Pappauvrir 4 jamais de vitalité propre et latente.
Mais n’exagérons rien, et voyons la situation telle qu’elle est, avec ses précieuses ressources comme avec ses ‘fficultés. De quelques incertitudes ou négations que
L'ENSEIGNEMENT DE LA MORALE EST LE PLUS DIFFICILE DE TOUS. 84 notre atmosphére morale soit depuis longtemps remplie, et quelque respectables d’ailleurs qu’elles soient, il reste un large et inviolable champ ouvert & qui veut agir et enseigner. Sans rien sacrifier de sa liberté de conscience, le maitre appuiera de plein droit ses lecons, ses conseils, tous ses reproches, bref l'éducation entiére sur le principe tout élémentaire, mais de portée infinie, que nous indiquions plus haut : & savoir que ’homme véritable, celui que tout le monde s’accorde, quand on le rencontre, & saluer du nom d’homme — bien loin d’étre l'homme réel et apparent, tel qu’il se montre, hélas! chez ladulte et chez enfant, avec son égoisme féroce ou dissimulé, avec sa sensualité grossiére ou raffinée, avec sa bassessc ou son orgueil, — est homme idéal, avec ses attributs de justice, de charité, de tempérance, de courage, de constance, de dignité personnelle et de respect, d’honneur, et au besoin de dévouement, d’attachement au droit et d’abnégation. Tel est V-homme que chacun de nous s’efforce au moins de paraitre; celui que la morale oppose de pleine autorité a l’étre intéressé, incohérent et contradictoire, partagé entre les pires et les meilleurs instincts, que lui livre la nature; enfin celui que Véducation de la famille, de lécole, du commerce social, trayaille ¢ dégager de la primitive animalité intelligente. C’est ’-homme dont les Voyants, philosophes ou prophétes, grands poétes ou moralistes, dessinent successivement les traits, et en qui nous nous plaisons unanimement 4 retrouver le secret de notre nature et de notre destinée. Si fort que ce portrait idéal jure avec la réalité quotidienne et vulgaire, nous écoutons avec déférence quiconque nous le présente : car celui-la, nous en sommes certains, enseigne lc vrai; et malgré que le récl, la physiologie, histoire, le spectacle de la vie privée et de la vie publique, lui infligent d’incessants démentis, c’cst lui que, tous, se font honneur dc croire.
Il y a la, sije ne me trompe, un ferme point d’attache pour l’enseignement populaire de la morale. Mais j’ai tout a
lieu de penser qu'une fois bien saisi par le maftre et par les éléves, ce point ne restera pas longtemps isolé dans leur esprit : il viendra s’y joindre des doctrines ou, si on veut, des intuitions correspondantes. Is arriveront 4 penser, a pressentir tout au moins que le fond méme des choses, le mot supréme de l'univers, son principe ou sa fin; ne saurait contredire le dernier mot, le mot auguste de notre propre nature; que le dessein de l'ensemble des choses doit s’accorder avec le dessein normal de ’homme, lui donner raison et le consacrer pour |’éternité; qu’il ne saurait y avoir moins de raison, de liberté, de justice, d'amour dans le supréme principe qu’iln’y ena dans l'atome que nous sommes, égaré dans un coin de l’univers. Découvrir aux enfants de nos écoles ce vaste horizon, le leur faire seulement entrevoir, c’est, il me semble, les réintégrer dans leur vraie patrie, dans la cité universelle et divine dont les lois, maftresses cachées de tous les mondes intelligents, sont les lois mémes de la simple morale qu’on leur enseigne a l’école.
Aprés la cléture du débat sur « l’Ame de l’école » ! dans la Correspondance générale. Quelques réflexions.
Ce sont bien de simples réflexions que l’on trouvera ici ajoutées bout a bout, et non pas des conclusions, d’autant plus sujettes 4 étre contestées ou rectifiées qu’elles se rapportent 4 des résultats moins précis et moins définitifs.
4° J’ai été frappé, en lisant les articles publiés, de ce fait nouveau, qu’il me paraft bon de signaler : ce sont des laiques, non pas des prétres, ni des savants, mais des gens d’action, mélés aux affaires du monde, en communication quotidienne avec le peuple, qui s’ingérent de penser par euxmémes et de parler sur la religion; non pas sur la religion spéculative, of lon peut distuter a plaisir sans que cela tire 4 conséquence prochaine, mais sur lafreligion rationnelle et pratique. C’est, 4 ce qu’il me semble, l’un des signes les plus remarquables du mouvement scolaire laique depuis 1880.
2° Un autre fait, qui mérite de ne point passer inapercu, c’est que dans cette sorte de chapitre public qu’a tenu la Correspondance générale, on a entendu des voix de femmes aussi nombreuses que les voix d’hommes, et qui ont provoqué une attention au moins égale. Quel chemin parcouru en peu d’années! Et quel témoignage plus imposant de la
* 4. Voir la Correspondance générale, 1894-95.
vitalité de cet enseignement féminin laique, né d’hier, entrepris d’abord comme en tremblant, mais ot lon De voir une des ressources de l’avenir.
3° Nous sommes nombreux qui avons prété loreille a tous les suffrages de cette consultation avec une sympathie mélée de respect. Si j’osais dire toute ma penséegrien de plus sérieux, de plus cordialement sérieux, ne se publiait en France au méme moment : émanés de tous les rangs de l’enseignement primaire, instituteurs et institutrices, inspecteurs, professeurs, directeurs ou directrices d’écoles normales, tous ces avis font honneur 4’ce grand corps. Rien d’irrévérencieux ni de frivole dans le fond ni dans le ton; rien d’excentrique ni méme de singulier; rien de tranchant ni de pédant; rien non plus d’hostile ni de méprisant pour les adversaires; rien que de grave et de modeste, comme il convient 4 des hommes qui se sentent responsables de leur opinion et de leur action, qui n’ignorent ni les difficultés de la question ni la complexité redoutable et toute nouvelle des conditions sociales ot ils sont appelés a faire ceuvre spirituelle. Sans affectation, sans emphase, en trés bons termes, et comme sous la foi du serment, ils ont émis leur avis réfléchi, mesuré, mais non timide ni effacé. Que dirai-je? Cela fait du bien d’entendre tant de braves gens parler simplement sur les sujets 4 la fois les plus élevés et qui nous touchent de si prés.
Mais tout one ne concerne que lair, la physionomie de la consultation. Voici pour le fond.
4° D’abord, comment n’étre pas frappé de ce que la religion, l’idée religieuse, sous une forme ou sous une autre, a été généralement et hautement professée de tous les cotés, de méme que l’idée d’une place a faire a la religion dans ]’éducation, place non pas subordonnée mais plutdt, centrale.
Tout ce qui a été dit & ce sujet en termes si variés témoigne que la religion n'est pas plus bannie de I’école, de la plupart des écoles, qu'elle ne l’est de esprit et du secur des maitres; que la plupart apportent a ce qu’ils
enseignent 4 son sujet, méme quand leur credo est court, Yappui, la garantie de leur caractére, de leur parole d’honnétes gens.
5° Mais cette religion, il faut le reconnattre — que cela nous plaise ou nous déplaise, — n’a rien d’uniforme, ni de dogmatique. L’expression en est diverse, souple, parfois flottante; elle Vest enraison méme de sa sincérité, peut-étre chez quelques-uns en raison de sa profondeur. Elle répugne visiblement a se fixer dans des définitions doctrinales. On se tromperait fort, je crois, en cherchant des analogies exactes avec un tel état d’esprit, soit dans le jansénisme, soit dans le protestantisme confessionnel, quelque sensible que paraisse ca et 1a influence d’un Pascal ou d’un Channing. Les formes varient : icila religion, dite naturelle, avec ses trois ou quatre articles fondamentaux; la un déisme imprégné de |’Evangile; ailleurs la souveraine majesté de Vidéal qui plane sur toute la morale; ou encore un certain éclectisme, ou la sagesse chrétienne et le stoicisme, l’Evangile et la doctrine de Kant, se mélent sans se bien fondre. Rien de systématique assurément, ni de. parfaitement cohérent — quel homme tout a fait sérieux peut se flatter aujourd'hui d’étre l'un ou l’autre? — mais plutdét un esprit, oui, simplement un esprit, ou si l’on veut une fo/; le besoin instinctif ressenti par tous de rattacher la morale et toute l’existence humaine, précaire, bornée, au principe supréme, infini et indéfinissable, de toutes choses.
6° Ce qui m’a paru encore plus fortement accusé que le sentinient religieux, c’est Vidée de la légitimité, de lefficacité, de l’indépendance de l'éducation morale laique 4 Végard soit des doctrines et de la discipline confessionnelles; soit méme de la religion en général. Je dis l’éducation morale simplement humaine, telle que la donnent tant d’honnétes gens, tant de péres de famille, avec les mobiles divers dont elle dispose : Pobéissance au commandement impératif ou persuasif de la conscience; le respect de soi ou de la dignité humaine en soi; le respect de la famille et du nom que Ion tient d’elle; ’honneur; laltruisme ou Vamour du prochain; enfin la considération de lintérét
bien entendu, c’est-a-dire les legons de l’expérience ou de la sagesse commune. Tout cela non plus n’est ni systématique ni tout & fait eohérent; mais en revanche cela est vivant et agissant. Les maitres croient d’un commun accord ‘a la vérité de ces mobiles; ils y croient pour en avoir vérifié la vertu pratique en eux-mémes et chez leurs éléves. S'ils sont disposés & reconnaftre que Vinspiration religieuse préte une autorité, une gravité, une dignité particuliéres & l’enseignement moral, qu’elle le consacre, ils m’ont paru encore plus éloignés d’absorber la morale dans la religion, pas plus dans une religion philosophique que dans une religion positive. C’est ici que le laique, -homme d’action et non de spéculation — ajoutons le Frangais, naturellement peu mystique, — se retrouve avec son sens séculier, sa répugnance a perdre de vue la terre, le monde, la vie d’ici-bas et ses conditions naturelles.
Cela est si vrai que plusieurs parmi les amis de lenseignement public, beaucoup peut-étre, se sont émus a J’ouverture de cette campagne, entreprise au nom de ldme de Vécole. Ils se sont méfiés des mots, nouveaux pour leur oreille, de religion laique, d’inspiration religieuse, et d’autant plus que ces mots étaient parfois accompagnés de plaintes excessives et de sentences injustes au sujet des résultats de notre enseignement.. Ils n’ont pas seulement vu de mauvais ceil ce qui leur a d’abord paru un mysticisme exotique et nuageux, sans portée pratique comme sans consistance; ils ont craint surtout qu’il ne fut le précurseur d’un retour offensif de la religion officielle, de histoire sainte et du catéchisme obligatoires.
Or, sur ce dernier point, ’unanimité est parfaite. Inspecteurs, directeurs, instituteurs, autant les femmes que les hommes, quels que soient d’ailleurs leurs sentiments personnels et méme leur pratique 4 l’égard de l'Eglise, tous forment le méme voeu : que la séparation soit maintenue; que l’école, ses maitres et son enseignement, gardent leur caractére strictement latque, distinct, indépendant.
7° J’ai parlé plus haut de la surprise qu’avaient causée
‘'s jugements sommaires et peu équitables concernant les
résultats moraux de instruction laique. J’aurais dd dire : une surprise mélée d’indignation.
Nos maitres, les petits comme les grands, ont le sentiment d’avoir fait, non pas sans doute des choses merveilleuses, mais de louables efforts pour éveiller la conscience de leurs éléves; ils estiment y avoir réussi dans la mesure ou il était permis d’y prétendre. Ils attestent, non seulement que le niveau moral ancien n’a pas baissé sous leur conduite, mais que les enfants sont plus civilisés, plus polis, moins grossiers de maniéres et de propos, méme plus respectueux et plus déférents envers leurs parents, moins faciles au mensonge, etc.
Ce qui les a surtout froissés, c’est que, and les jugements portés sur ]’école, on n’ait paru tenir compte ni de la date si récente des réformes et de l’introduction de l’enseignement moral, ni de la nouveauté de cet enseignement sans tradition, ni de l’extréme difficulté que, sous n’importe quelle forme, il a- toujours offert en raison méme de sa nature, ni surtout des changements prodigieux qui se sont accomplis en peu d’années dans les anciennes conditions de la vie sociale par l’effet de la presse & bon marché, des chemins de fer et de |’émigration dans les villes, de la diffusion illimitée de la littérature licencieuse, de la multiplication des cafés-concerts, des débits de liqueurs, etc.; sans parler de la corruption politique, des excitations démagogiques, de la contagion des moeurs et des maximes des classes supérieures. Peut-on, en simple équité, demander a la discipline et a l'instruction morale de |’école — de cette école qui se voit désertée par la plupart de ses éléves dés Page de onze ans, aprés qu’ils lui ont en grand nombre faussé compagnie quatre mois au moins sur dix en chaque année de scolarité, — peut-on lui faire un reproche de n’avoir pas triomphé du jour au lendemain, 1a ou les plus puissantes et les plus anciennes influences édueatrices avaient échoué? Peut-on, sans une criante injustice, mettre a sa charge l’extension effroyable du libertinage chez les riches et les pauvres, les ravages de Yalcoolisme, ou l’action dissolvante des mauvaises doc-
trines? Est-il naturel enfin d’attendre d'elle qu’elle supplée (et en si peu de temps!) a Vinfluence défaillante de I'Etat, de l’Eglise, de la famille, de la philosophie?
8° On aura été frappé, je pense, de ce que disent modestement plusieurs des opinants de la Correspondange générale ‘wu sujet de leur langue religieuse ou morale encore pauvre, courte et malhabile. Ils s’en excusent; alléguant, avec raison selon moi, la nouveauté de leur mandat de maftres de morale et le défaut de traditions, l’embarras qui résulte pour les laiques, croyants ou incrédules, de leur inexpérience et de l’état passif of les a tenus la séparation séculaire du spirituel:et du temporel, le spirituel (morale et religion) étant réservé exclusivement & l’Eglise, c’est-a-dire au clergé. Ils reconnaissent qu’en cette matiére ils sont encore novices, réduits & tirer tout d’eux-mémes, et naturellement de leur intelligence plus que de leur expérience intérieure, et des livres plus que d’eux-mémes. Mais si parfois ils balbutient, disent-ils, c’est en chefs de famille, en honnétes gens, quis’appliquent de leur micux a dicter a leurs enfants, aprés se l’étre épelée & eux-mémes, la véritable régle de la vie. .
Aussi ne promulguent-ils pas, ne pontifient-ils pas, ne dogmatisent-ils pas : ils parlent modestement selon qu’ils pensent, selon qu’ils croient, selon qu’ils sentent; et ils ont le ferme espoir qu’avec le secours des grands moralistes, anciens et modernes, des grands .poétes, auxquels ils ont un incessant recours, leur langue se dénouera peu a peu.
9° J’ai dit: des moralistes de tous les 4ges. Me trompé-je en ajoutant qu’une lacune apparait 4 un regard attentif dans cette tradition, pieusement consultée, des grandes pensées et des grands exemples?
I] me semble que les sources chrétiesnes de notre civilisation morale restent étrangéres a la plupart des maftres; ils en ont désappris le chemin, comme au reste presque tous les Francais cultivés; ils sont ou ils deviennent de jour en jour plus familiers avec Socrate, Epictéte, Marc Auréle et nos moralistes modernes qu’avec |’Evangile de Jésus et les Prophétes d’Israél. Ne cherchez pas d’ou est
venue cette amputation si extraordinaire d’une partie (et non de la moins importante) des racines premiéres et nourriciéres de la vie spirituelle chez nous autres Occidentaux : j’estime pour ma part que I’Eglise, ici encore, si lon avait 4 instruire ce procés, aurait encore plus de peine que Voltaire & dégager sa responsabilité, Mais, & considérer les choses du point de vue simplement naturel et nullement théologique, comment ne pas mesurer J’énorme . appauvrissement qui résulte pour nous, lafques, de ce que’ nos communications familiéres sont rompues avec les monuments, les livres classigues d’une notable partie de notre idéal, de l’idéal qui s’appelle du nom expressif de civilisation chrétienne, qui nous relie & notre insu les uns aux autres et qui supporte encore tant bien que mal !'édifice de notre société? |
10° Que si, aprés toutes ces observations, on me demande expressément s’il en ressort A mon avis qu’il y ait «une 4me de l’école », je répondrai sans hésiter : oui; il y aune Ame; 4me naissante, si on veut; et ma raison de le croire, cest qu’il y a un noble et général effort de pensée et de parole sincéres. Il y a une &me, en yoie de naftre; or elle n’était pas, on ne songeait méme pas 4 remarquer son absence, encore moins 4 l’évoquer, au temps de la religion d'Etat, du catéchisme. récité selon la lettre. Cette Ame sexprime d’un bout de la France & J’autre, a peu d’exceptions prés, dans une langue commune, bien qu’en des formes, et pour ainsi dire, en des dialectes divers, différant plutét par Vaccent personnel — pourrait-il en étre autrement? — que par les idées.
11° Et ce qu’elle dit n’a sans doute pas la vertu de remplir entisrement — selon le mot de M. Renouvier — le vide moral des esprits et des cceurs. Elle ne fait pas résonner, chez enfant, du moins au degré que nous souhaiterions, les cordes graves de l’4me humaine. Qu’est-ce 4 dire, sinon qu’aucune doctrine, pas plus celle de l’Eglise qu’une autre, n'est en possession des esprits? Mais il s’en faut pourtant que son Credo (pour employer un mot impropre) soit insignifiant. Ou ne serait-ce rien d’enseigner aux enfants
que leur destinée commune et essentielle est une destinée morale, bien différente de celle que leur enseignerait la seule Histoire naturelle; quils sont tenus de la réaliser d’un effort libre et incessant dans leurs pensées, dans leur caractére, dans leur conduite; qu’ils ne naissent pas hommes, mais qu’ils le deviennent? — N’est-ce rien d’enseigner que cette discipline doit étre personnelle, exercée par soi sur sol; intérieure autant qu’extérieure; séculiére ef non pas ascétique, c’est-a-dire appliquée a la vie présente et l’embrassant tout entiére? N’est-ce rien, et n’est-il pas 4 maints égards nouveau, d’enseigner aux enfants, comme article fondamental, le respect — c’est-a-dire un sentiment 4 demi religieux — de la personne ou de |’4me libre en chacun de nos semblables, homme ou femme, pauvre ou riche? N’estce rien encore d’enseigner aux enfants qu'il est de la dignité d’un peuple comme de celle d’un simple particulier de ne pas aliéner sa liberté, fat-ce au prix de sa prospérité temporaire? N’est-ce rien enfin d’enseigner aux enfants, par opposition 4 lesprit d’individualisme exclusif ou d’esprit de classe, d’église, de coterie, la solidarité étroite de tous les membres de la cité dans‘le bien comme dans le mal?
Est-ce qu’une 4me d’enfant bien munie de ce lest de doctrines et de sentiments naviguera sur la vaste mer du monde sans boussole et sans voiles? Ne nous estimerionsnous pas heureux, nous tous péres de famille, si nous étions sairs que nos fils et nos filles seront en possession de ce viatique avant d’entreprendre le voyage de la vie?
Or c’est ld ce que tous nos matitres sans exception enseignent a leurs éléves; les uns avec ferveur, les autres avec sécheresse; ceux-ci avec l’accent de la conviction et de l’expérience, ceux-la’comme on récite une lecon apprise. En est-il autrement, n’en a-t-il pas toujours été ainsi des prédicateurs et des catéchistes, les uns persuasifs, mélant leur 4me tout entiére 4 leur parole, la plupart corrects et froids, et tous également sujets 4 avoir leurs jours et leurs heures de grace ou de sécheresse?
42° C’est pourquoi, sans hésiter et sans me faire illusion sur l’étendue, sur le degré de profondeur ou de stabilité
des résultats acquis, j’ose encore dire qu’il y a lieu de nous féliciter de la franche consultation qu’a ouverte la Corresponlance. Elle a révélé & beaucoup qui lignoraient ce qui se cache de liberté d’esprit et tout ensemble de sagesse pratique dans notre personnel primaire, et quel haut senliment de sa responsabilité il apporte dans l’'accomplissement de la nouvelle tache. En outre elle aura permis a. beaucoup de maftres de mieux apprécier ce que pése l’idée religieuse dans l’éducation, et combien, selon le mot d’un pédagogue qui fut l’adversaire ardent, pour ne pas dire rennemi de nos écoles laiques, de M. Dupanloup, elle contribue & faire de lenseignement du maitre «< une parole saisissante qui tombe avec autorité, qui touche par la bonté, et qui, dans sa fermeté naturelle et sa familiarité digne, va toujours au fond des Ames >.
143° Tout notre souhait.— car le danger est la, — c’est que le mouvement pacifique d’efforts, de tatonnements, d'études, dént la consultation a témoigné, ne soit pas troublé par une intervention intempestive d’en haut ou . d’a eété, par une réaction politique, administrative, ou ecclésiastique. Les programmes sont la, régulateurs modérés et souples, qui tracent la voie 4 suivre sans géner la liberté de conscience. Sauvons & tout prix la sincérité, pourvu qu’elle soit sérieuse; c’est sauver l’4me méme de l'éducation. A procéder autrement on s’engagerait en des complications sans issue.
Le jour ow nous avons introduit dans lenseignement une chose telle que la morale, si hardiment nouvelle, mais si impérieusement commandée par les plus graves circonstances, chose non de raisonnement ni de mémoire, mais en partie au moins de croyance, de libre consentement de l’'Ame, nous avons accepté certains risques, certains embarras, certains périls méme. Si graves qu’ils puissent étre, ils ne peuvent prévaloir sur l’intérét supérieur d’un enseignement national sincérement moral, et, dans la mesure du possible (je yeux dire de l’état vrai des esprits en France), sincérement religieux.
44° Aux philosophes, aux politiques, aux littérateurs qui
témoignent une sollicitude si justement inquiéte au sujet de l’école laique, je me permettrai de dire en finissant : Voulez-vous que l’enseignement moral public ait plus de vie, plus d’autorité persuasive, un sens plus riche?... Eh bien, donnez exemple, faites votre office de classe dirigeante, parlez haut et clair; faites en morale ce que la démocratie vous oblige, bon gré, mal gré, pour le salut commun, de faire en politique : puisez dans votre raison et dans votre ceur ce qu’ils recélent de meilleur, ce que vous donneriez ou devriez donner 4 vos propres enfants, et faites-le entendre & nos maftres; vous les trouverez, n’en doutez pas, dociles et reconnaissants. Quant 4 vouloir vivifier l'éducation morale publique sans donner de soi, Sans se donner soi-méme tel que l'on est, ou du moins tel que l’on réve d’étre, d’abord cela ne serait pas digne, et puis l’on est sir d’échouer. En se déchargeant. sur d’autres de la tutelle spirituelle du peuple, on ne confesse pas seulement son impuissance — ce qui ne serait qu’une blessure d’amonr-propre, — on fait reposer l’ordre social sur un mensonge, dont on se réserve de n’étre pas dupe, et dont on sera, t6t ou tard, infailliblement puni.
La poésie et ’éducation !.
La poésie a-t-elle droit de figurer dans l’éducation, en particulier dans Véducation primaire, et plus particuliérement dans l'éducation populaire? Y a-t-elle sa place marquée, distincte, circonscrite, comme telle autre matiére de simple instruction, comme lhistoire, la géographie ou Yarithmétique? Ou bien est-elle objet d’éducation générale, comme la morale, comme la religion; et, a ce titre, tout en occupant une certaine place dans l’emploi du temps, doit-elle étre plutét répandue dans tout lenseignement et le pénétrer d’un certain esprit? ;
On répondra sans peine a ces questions, si l'on cherche dabord a se rendre compte de ce qu’est la poésie elleméme en son fond intime. Elle n’est une langue spéciale, la langue des vers, avec ses figures nombreuses et hardies, ses inversions et ses termes particuliers, avec sa mesure et son rythme, que parce qu’elle est d’abord un sentiment, un état d’esprit particulier, lequel trouve habituellement son expression naturelle dans cette sorte de langage surnaturel que tous les peuples ont connu et qu’ils ont distingué de la vulgaire prose. La poésie n’est donc pas un langage plus beau que les autres, plus brillant, plus élégant, dont on serait convenu de faire usage pour de cer-