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L’ECOLE ET L’EDUCATION POLITIQUE

leur jeune expérience. Seules, les écoles primaires supérieures et les colléges secondaires peuvent prétendre a commencer effectivement |’éducation politique de leurs éléves par leur enseignement littéraire, historique, philosophique et méme scientifique plus sérieux, s’adressant & des jeunes gens dont l’esprit est plus formé. Sans doute ni les sciences, ni l’histoire, ni méme la morale ne doivent étre subordonnées 4 un intérét politique, pas méme au plus respectable de tous; mais elles peuvent contribuer, chacune selon sa nature, a fonder chez les jeunes gens les dispositions intellectuelles ou morales qui font partie d’un esprit public sain dans un Etat libre et bien réglé. .

En disant cela nous touchons au point vif de la question. On le découvrirait en plein si l’on voulait bien se demander : Pourquoi rencontrons-nous tant de gens du peuple, sachant lire et habitués 4 lire, qui ne savent pas bien juger en politique; qui se laissent prendre aux sophismes, a la rhétorique violente ou déclamatoire, qui ne goutent parmi les journaux que ceux qui parlent le plus bruyamment, sans égard pour la vérité, pour la justice, pour l’honneur des personnes, pour Ilintérét des institutions établies ou méme pour celui de la paix publique? Pourquoi rencontre-t-on la méme incapacité de discernement ou Je méme défaut de scrupules chez tant de gens plus instruits et bien posés? C’est que le bon jugement politique n’est pas fait seulemeft de savoir; comme le bon jugement en général, il réclame du bon sens; et le bon sens lui-méme est insuffisant; il faut 4 ce savoir, 4 ce bon sens une orientation morale, que l’école élémentaire ne saurait donner presque 4 aucun degré, que l’école primaire supérieure méme ou le collége ne peut fournir qu’en partie, qui dépend principalement des mceurs régnantes, des traditions commentées chaque jour par la presse et par toute la littérature politique.

Expliquons-nous.

Comment bien juger en politique si d’abord l’on n’est animé de l’amour de la vérité? Traiter les affaires publiques

en affaires sérieuses, comme on traite les graves affaires de famille, non en matiére de rhétorique ou en objet de distraction; et, a cause de cela, ne vouloir pas étre trompé ou amusé par son journal ou par son orateur; se défier des phrases sonores et des invectives entrafnantes; se plaire aux renseignements précis et non a4 ceux qui flattent notre préjug6; enfin tirer au clair chaque chose : voilé sans doute une disposition essentielle, mais que l’instruction élémentaire ne saurait donner en ces matiéres aux enfants de dix a douze ans.

J’en dirai autant d’une disposition d’esprit mi-intellectuelle, mi-morale, sans laquelle un peuple est d’avance con damné a devenir la proie des rhéteurs révolutionnaires : je veux parler du sens de l’ordre. Je dis ordre par opposition au régime du miracle et du hasard; j’entends par ordre le régime ot les causes produisent leurs effets, et ot les effets ne sauraient se produire sans les causes, ni en dehors de certaines conditions de temps, d’efforts, de circonstances, etc. Le sens de lordre, c’est le sens du possible et de impossible, du possible 4 de certaines conditions, impossible 4 d’autres; du raisonnable et du chimérique; du progrés compatible avec la nature, particuliérement avec la nature humaine, et du progrés magique ou apocalyptique, obtenu d’un coup, en un moment, par décret, par conséquent tout illusoire. Et sans doute il convient ici de faire une part, une large part 4 ce que peut la volonté libre, l’énergie clairvoyante de quelques hommes et, a leur suite, de tout un peuple, pour accélérer les transformations sociales au dela de ce que les analogies historiques auraient permis d’espérer; mais cette part reste bien limitée en comparaison des bornes assignées par l’histoire comme par Ja nature aux changements profonds et définitifs. Cette disposition, ce jugement général et anticipé, qui caractérise, pensons-nous, le tempérament politique des peuples capables de se gouverner eux-mémes, instruction élémentaire ne peut évidemment prétendre a le donner; en revanche, il ne serait que juste de demander a lenseignement primaire supérieur, et plus encore a

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