LECOLE ET L'EDUCATION POLITIQUE
celui des lycées, de s’appliquer expressément & le former. Mais encore convient-il de faire observer que le savoir tout seul n’y suffit pas; sams une certaine modération des désirs, sans la soumission a l’inévitable, c’est-a-dire sans une disposition toute morale, par conséquent toute libre, dépendant dela bonne volonté plus que de l’infelligence, l’éducation politique restera sur ce point défectueuse et précaire.
L’éducation civique, on le voit, est chose bien complexe; de quoi il n’y a pas & s’étonner, la cité, une cité libre, étant elle-mémié un organisme fort complexe autant que délicat. Trop d’éléments de prix entrent dans cette éducation pour qu’elle puisse résulter d’un catéchisme appris par cceur, ou d'une nomenclature des piéces qui composent la machine politique et administrative. Que pourra bien valoir, par exemple, une éducation politique ot manque le sens de la liberté? j’entends le sentiment du prix, non seulement utile, mais moral, de la liberté; la conviction qu'elle est aussi nécessaire 4 la dignité d’une nation civilisée qu’a la dignité d’une personne individuelle, si bien qu’un pays ne saurait y renoncer, soit par faiblesse, soit par l’excés du désordre, sans déchoir aussitét (gagnat-il en échange une prospérité temporaire) dans l’estime du monde et dans la sienne propre. Voila sans doute une idée, un parti-pris moral, qui par sa nature fait partie intégrante d’un sain jugement politique : est-il besoin de faire observer combien il est devenu rare chez nous, méme dans la jeunesse lettrée, qui semblerait appelée 4 en garder le dépét; combien aussi il a été de tout temps superficiel, excepté dans les années d’or de la Révolution; combien enfin l’instruction la plus avancée, scientifique ou littéraire, est un médiocre garant de la présence et de la vitalité de ce sentiment?
Une autre idée, ou pour mieux dire, un autre sentiment inséparable de la bonne éducation civique, est celui de la cité méme, du besoin incessant que nous avons d’elle, de la part immense qu’elle a eue, qu’elle ne cesse d’avoir dans la formation de notre étre spirituel comme dans notre sécu-
rité et dans notre bien-étre relatif; de ce qu'il en a cofité d’efforts pénibles aux générations antérieures pour la constituer; de ce qui en elle, comme dans tous les organismes supérieurs, est délicat et fragile; de la reconnaissance et des ménagements qu'elle mérite malgré ses imperfections; par suite de l’obéissance due aux lois, sous réserve du droit de la conscience, tant qu’elles ne sont pas abrogées ou modifiées. L’homme qui juge des choses de la politique sans avoir égard 4 l’importance vitale de la cité, de sa constitution et de ses lois, en méme temps que de la fragilité de ses divers ressorts, est exposé 4 juger mal, fdt-il d’ailleurs instruit 4 fond de l'histoire et de l'économie politiques. 1] faut plaindre un peuple qui prétend jouir des institutions libres sans que cette idée coure en quelque sorte dans toutes ses veines : il est fatalement voué a la servitude.
Omettrons-nous de dire, sous prétexte que la remarque est banale, qu’il ne saurait y avoir de bonne éducation civique 14 ov le sentiment de la justice n’occupé pas la premiére place? C’est presque une autre face de l'amour de la vérité. Justice envers les partis adverses, envers les personnes, envers leurs opinions, envers leurs griefs. Justice envers les étrangers, quant 4 leurs droits, 4 leurs nécessités de tout ordre. Comment bien juger, comment penser et agir en citoyen éclairé, si l’on n’est pas fermement résolu a se dégager des préjugés de famille, de parti, d’église, de nation, comme aussi de l’égoisme individuel, corporatif ou national, pour rendre 4 chacun ce qui lui est dd, pour ne frustrer personne ni de son bien, ni de sa réputation, pour ne dénaturer ni les actes, ni les opinions, ni les intentions, pour s’élever 4 une vue équitable des droits respectifs des nations et de la solidarité de leurs intéréts?
Enfin serait-il superflu d’ajouter que l'éducation du citoyen d’une démocratie libérale n’a de valeur, c’est mal dire, elle n’a de sens que si elle est toute pénétrée du respect sincére de la démocratie elle-méme; du respect de ses institutions sans doute, mais d’abord du respect du peuple lui-méme; je dis bien du peuple, de la multitude, pauvre, ignorante, crédule et soupconneuse & la fois, mobile et