L’ECOLE EBT L’EDUCATION POLITIQUE
routiniére, généreuse et cruelle, mais souveraine de fait comme de droit? La respecter et l’aimer, pour ce qu'il y a en elle d’humanité, soit latente et virtuelle, soit manifeste et déja réalisée; la respecter et l’aimer comme notre famille, d’autant plus digne de sympathie et de secours fraternels qu’elle est 4 tous égards plus misérable : comment s’orienter dans l’obscurité des questions politiques et sociales contemporaines, comment agir virilement, comment ne pas se décourager ou s’irriter, si l’on ne s’est d’avance muni de cette idée comme d’une boussole invariable?
Certes, nous ne nous flattons pas d’avoir tracé l’esquisse compléte d’une bonne éducation civique. Toutefois il nous semble en avoir assez dit pour étre autorisé 4 conclure que cette éducation, par la nature des idées et des sentiments qui la composent, ainsi que par l’4ge de la généralité des éléves, dépasse la portée de notre enseignement primaire élémentaire; qu’il se borne 4 en ébaucher les premiers traits rudimentaires dans l’intelligence et dans l’Ame des enfants par les lecons d’histoire et de géographie, par les lectures, par le chant, par la morale, par les entretiens familiers; qu’a la vérité l’enseignement primaire supérieur, et, a plus forte raison, l’enseignement secondaire peuvent continuer l’ceuvre commencée dans le premier Age, mais seulement auprés d’un nombre relativement petit de jeunes gens, les autres, le trés grand nombre, restant étrangers a partir de onze ou douze ans a toute culture; qu’ainsi 1’éducation politique de la plupart dépend presque exclusivement de l’esprit public, de la tradition et des mceurs, c’esta-dire de la maniére de penser, de sentir et d’agir, transmise ou prédominante, des préjugés bons ou mauvais qui font loi; et plus encore, 4 mesure que ]’instruction primaire se répand, de la presse quotidienne et des écrits populaires a bon marché, bref, de tout ce qui compose l’air ambiant.
Oui, plus on y réfléchit, plus on s@ convainc qu’en ces matiéres complexes, ot sont engagés nos préjugés, nos intéréts, nos vceux les meilleurs, nos passions les plus généreuses comme les plus vulgaires, le bon jugement
de la foule, aussi bien dans les classes moyennes que dans les classes populaires, dépend des mceurs générales, de esprit public : esprit de sagesse, de discipline sociale, de justice, de liberté, d’initiative; ou esprit de chimére, d’égoisme de classe ou de famille, d’insouciance dela chose publique et d’inertie, de goit du dramatique et de |’aventureux. Il n’y a, semble-t-il, que les maurs, s’exprimant chaque jour par les mille voix de la presse, du théatre, de la tribune, qui, dans un Ktat démocratique, servent de régulateur A l’incohérence des jugements individuels; qui s’imposent a chacun 4 son insu et le plient 4 juger dans un sens ou dans un autre. Si ces m@urs nous sont léguées par une tradition séculaire, l’avantage est incomparable; sinon, il ne reste qu’a tenter de les créer.
Que faut-il attendre en France de cette tradition, de ces moeurs, de cette presse, de cette littérature, nous n’avons & l’apprendre A personne; et le sujet est trop affiligeant pour qu’il nous plaise d'y appuyer. Un seui mot dira tout. On se demande, en lisant les journaux et les écrits les mieux achalandés, comment l’intellect populaire peut résister 4 l'assaut quotidien d’une rhétorique si sophistique, si passionnée, si haineuse, si dépourvue de scrupules, et avec cela inépuisablement ingénieuse et habile? Que peut-il rester de spirituel dans l’Ame de ce grand public, si digne de sympathie, que !’on nourrit chaque jour de doctrines et de sentiments grossiérement matérialistes? Assurément, disciples et maftres de cette littérature dissolvante ne feraient que sourire et hausser les épaules si leurs yeux s’égaraient par hasard sur les pages qui précédent. Naiveté de bourgeois, penseraient-ils. Ils ne se doutent pas, les pauvres gens, que ces naivefés-la sont la sagesse élémentaire des nations qui ont réussi & vivre libres autant que prospéres.
Mais, s'il faut peu se fier 4 « l’air ambiant » pour l’édu-