Dictionnaire pédagogique
Tout ce travail n’était pourtant pas sans raison ni sans fruit; outre qu'il contribuait 4 procurer les instruments indispensables de toute instruction, il cultivait certaines ' aptitudes de l’esprit, mais dans le sens le plus formel, le plus rapproché du simple mécanisme: ainsi du raisonnement et de la faculté d’analyse, qui se mouvaient indéfiniment dans le cercle étroit des problémes d’arithmétique ou de grammaire. |
Aujourd’hui que l’éducation se propose nettement une fin plus élevée et plus compléte, 4 savoir de cultiver chacune des facultés, au lieu de fournir une simple provision de connaissances, et, A aide des diverses facultés, d’instituer l’esprit lui-méme, de l’amener a se posséder et a se diriger, de faire en lui la lumiére, le mouvement, la vie, les méthodes, en visant ainsi plus profond, réclament et enfantent d’elles-mémes des exercices plus spirituels, plus en dedans, plus variés aussi et plus féconds. On a donné une importance considérable & la parole, vivante ou libre, du maftre; peut-étre méme la réaction contre l’usage du livre en classe a-t-elle été trop loin; mais on a raison de vouloir qu’en arithmétique, en histoire, en morale méme, le maitre interpréte 4 sa fagon, en son langage, selon qu’il la comprend ou la sent, la legon du jour; on le détourne de s’en reposer sur le manuel; tout doit passer par son esprit et par ses lévres avant d’arriver a l’éléve.
Rien de mieux : mais plus on donne de place a l’enseignement personnel du maitre, plus i] importe de le définir, de l’éclaircir, de le fixer dans l’intelligence de l'enfant par Vexercice, écrit ou oral. Cet exercice, & son tour, aura le méme caractére que l’on entend imprimer 4a la legon du maftre; il sera le moins mécanique possible : il mettra en jeu initiative de Péléve; sans négliger le secours de la mémoire, ni l’appui des régles précises et bien appriscs par coeur, il fera incessamment appel a la spontanéité originale de l'enfant, 4 sa faculté de se représenter, de combiner, de raisonner, de juger, d’aimer, d’admirer. L’instituteur ne se sentira chaque jour en régle avec lui-méme que si la lecon orale, interrogation, la récitation, ou tel autre exer-
cice oral, ainsi que les travaux écrits, ont concouru tous ensemble a augmenter l’approvisionnement de connaissances de l’enfant et 4 développer chez lui certaines qualités, certaines forces intellectuelles ou morales. Tout enseignement qui, dans toutes ses parties et avec tous ses moyens auxiliaires, n’est pas congu en vue de cette haute fin, est infidéle au principe libéral, éminemment naturel, humain, qui fait le trait distinctif de la pédagogie moderne.
M. Dupanloup a dit quelque part : « Ce que le maftre fait nest rien; ce qu'il fait faire est tout ». L’assertion est excessive dans sa forme paradoxale; car la personne du maitre, ce qu’il dit, ou mieux ce qu’il est, et qui se traduit dans son enseignement et dans son exemple, c’est toujours le grand, incomparable moyen d’action; mais au fond, la pensée est vraie : l’action du maftre ne se définit, ne se confirme, ne s’achéve que par ce qu’il fait faire 4 Péléve. Dogmatiser, exposer, enseigner, bien enseigner, avec ordre, avec clarté, avec netteté, avec précision, c’est une premiére qualité assurément : et combien difficile 4 acquérir! Mais aller, par un questionnement habile, chercher esprit de l’enfant au point juste ot il se trouve, afin de Yaborder plus sirement et de ne pas enseigner dans le vide, l’amener a se débrouiller lui-méme, & revétir sa pensée incertaine d’une expression de plus en plus arrétée, l’exciter ensuite par des travaux écrits 4 se rendre compte de ce qu’il.a lu ou entendu, a le reproduire, mais & sa fagon et en des conditions variées qui l’obligent a se rappeler, 4 comparer, a combiner, en un mot a réfléchir : c'est la que se manifeste le véritable instituteur; la qu’il déploie toutes les ressources variées de son intelligence et de son zéle.
Comme il usera du livre sans en abuser, et de la lecon orale proprement dite sans l’étendre au point de suppléer Vinitiative de enfant, il n’aura garde non plus de pousser 4 l’excés les exercices oraux de tout genre, qu’il anime et qu’il dirige lui-méme. Ces exercices sont ce qu’il y ade nlus fécond dans lenseignement. parce quils forment, a
vral dire, un dialogue entre le maftre et l’éléve, ot le maitre apprend 4 mcsurer par quelle latitude intellectuelle se trouve l’éléve, ce qu’il a compris de la legon, ce qu’il en peut comprendréd et a l’aide de quelles explications; ou l’éléve, de son cété, voit se présenter la legon sous de nouveaux aspects dont les uns répondent mieux que les autres 4 son tour d’esprit ow’ a son degré de culture, ou il s’essaie A parler, c’est-a-dire A penser. Mais cette épreuve méme, outre qu'elle est insuffisante, a son danger; danger d’autant plus grand, remarquons-le bien, que la méthode est plus spirituelle, c’est-a-dire vise plus profond, et que le maftre est mieux armé de moyens d’action et plus ardent 4 les employer. Ce dialogue, en se prolongeant ou en se répétant trop souvent, risque de devenir peu a peu une sorte de duel inégal entre une volonté forte et une volonté faible, entre une intelligence adulte et une intelligence vacillante : la pression exercée est excessive; lorganisme cérébral se fatigue d’autant plus qu’on lui demande un plus onéreux effort.
C’est 4 quoi ne pensent pas toujours assez nos meilleurs maftres, et les plus dévoués. Recommandons-leur de tempérer, 4 Pécole méme, la lecon et l’exercice oral par de petits devoirs écrits. Ces travaux permettent 4 léléve de se retrouver lui-méme en se retrouvant tout seul; ils offrent a cause de cela un double avantage : d’abord de procurer un instant de rémission, de détente; l'enfant marche 4 son pas et non au pas du maftre} ensuite il est amené par une application toute personnelle, dont il régle 4 son gré et selon ses forces l’intensité, 4 fixer nettement l’idée, la régle, le raisonnement, le fait,en un mot la lecgon qui lui a été expliquée. Cette seconde épreuve confirme et achéve l’ceuvre orale; elle mesure, en méme temps qu’elle l’assure, l’effet de l’enseignement didactique.
De tout ce qui précéde il est facile de tirer les principes pratiques d’aprés lesquels doivent se régler les exercices oraux. Quils portent sur toutes les matiéres, tantét précédant la legon du maitre en maniére d’introduction ou d’amorce, tantot la suivant pour l’éclaircir, la développer,
la résumer, la fixer. Qu'ils soient toujours naturels, c’est-adire, qu’ils n’excédent pas, non plus que la legon méme, la limite de ce que l'enfant est en Age ou en état de comprendre ou de sentir; qu’ils ne forcent pas, sous la rude pression d’un mafttre peu judicieux et trop pressé, le ressort cérébral; n’oublions jamais que si l’éléve est notre interlocuteur, il n’est pas notre pair; il est un pupille, selon la belle expressioh anglaise, et nous sommes ses tuteurs; le dialogue que nous engageons avec lui, & propos de tout, doit servir & |’éducation de son esprit encore mineur, et non 4 notre satisfaction personnelle. .
C’est dire que l’exercice oral doit étre fréquent, mais assez court : il lui faut un certain espace pour se déployer, cest-a-dire pour permettre & l’instituteur d’accoster la jeune intelligence, et 4 celle-ci de se produire au dehors ; mais au deli d’une limite qui varie selon les Ages et les sujets d’étude, lattention fortement sollicitée se lasse et le travail est perdu. Pour la méme raison on aura soin de varier les exercices, de fagon que l’un repose de I’autre et que les plus épuisants ne se succédent pas de trop prés; on ne craindra pas de tempérer discrétement le sujet de la lecon par des questions latérales, nées des incidents mémes de l’entretien.
Enfin on ne laissera pas au hasard ou & la bonne inspiration le soin de décider du sujet des exercices du jour ni de la marche & suivre en chacun d’eux. Qu’il s’agisse de pratique ou de théorie, de grammaire, d’arithmétique ou d’histoire, de legons de choses ou de simple lecture, les exercices seront disposés dans un ordre méthodique. IIs seront donc prémédités : le maftre, non content de préparer sa lecon didactique 4 l’avance, préparera avec un soin égal son interrogation et les petits thémes d’application destinés 4 étre éclaircis ou résolus de vive yoix par les éléves; il se marquera nettement & lui-méme le but oi il veut conduire son petit auditoire, les points qu’il veut nettre particuliérement en lumiére, impression qu'il veut
rduire; il ne se préoccupera pas moins des qualités qu’il
it cultiver de préférence chez un éléve en particulier ou
chez tous, parce que ces qualités lui paraissent encore trop © peu développées.
Quant aux exercices écrits (nous ne parlons pas ici de l’écriture ni des dictées d’orthographe), ceux qui se font en classe seront courts : il faut, que l’éléve ait le temps de se ressaisir du milieu de la diversité des legons et des sollicitations extérieures, et qu’il fixe par un effort personnel ce qu’on vient de lui apprendre. Les devoirs & faire & domicile pourront étre plus longs ou demander plus de temps; toutefois le nombre en sera trés réduit. Pour les uns comme pour les autres, l’excés dans la qualité, c’est-adire dans la nature ou le degré de l’effort imposé a ]’enfant, n’est pas moins condamnable que |’excés dans la quantité. Peu, trés peu de copies, d’écritures : mais, en n’importe quel sujet, une écriture soignée, une copie propre et bien ordonnée, une orthographe correcte.
On s’abstiendra surtout avec le dernier scrupule de proposer aux enfants des taches que |’on ne puisse pas se promettre de bien corriger. Il y a la une régle d’honnéteté, © qui est en méme temps un moyen assez sir de mesurer a quelle limite doivent s’arréter nos exigences envers l’enfant. Des devoirs dont nous ne pouvons pas prendre sérieuscment connaissance et nous rendre un compte effectif sont plus qu’é demi stériles : hAtons-nous donc, soit de les restreindre quant & |’étendue, soit de les abaisser d’un ou plusieurs degrés quant a la difficulté.
Qu’il nous soit permis de le dire: dans beaucoup d’écoles, conduites d’ailleurs par des maftrés pleins de zéle, les devoirs écrits sont devenus, 4 la suite des nouveaux enseignements, une aggravation de charge pour les enfants; les méthodes, en devenant plus spirituelles, ont donné lieu & une mécanique d’un nouveau genre, a une routine perfectionnée, et d’autant plus fatigante. L’ancien abus a cessé des copies serviles, des conjugaisons machinales, des analyses grammaticales ou logiques : peut-étre méme n'y a-t-il plus assez de ces exercices. Mais, en revanche, que de prétendus exercices d’intelligence, rédactions historiques, étymologiques, littéraires, o4 I’éléve ne met rien de sor
fonds, ow il ne fait que reproduire 4 peu prés textuellement soit ii lecon, soit le livre, et ot' le maitre n pote ony par aucune correction allant au vif.
Ici se présente naturellement une Aaestion pratique fort importante : convient-il de mettre entre les mains des éléves des manuels d’exercices — grammaire,'composition francaise, arithmétique, etc., — ot le maftre marque chaque jour une tAche, correspondant a la lecon orale?
Non, en principe et dans la généralité des cas. Ce n’est pas que des livres de ce genre, dont quelques-uns sont composés avec beaucoup d’art, n’aient rendu en ces derniéres années de précieux services. A des maftres peu familiers encore avec les nouvelles méthodes, ils ont apporté une direction genérale, un plan, des sujets d’application nombreux et bien choisis.
Mais l’abus est tout voisin de usage. En se déchargeant sur le manuel du soin de fournir le théme d’exercices, le maitre s’épargne une peine qui aurait été pleine de profit pour lui et pour l’éléve. L’exercice écrit, avons-nous dit, doit correspondre exactement a4 la lecgon du jour et au degré de culture des éléves; il n’y a pas, 4 parler rigoureusement, d’exercice qui convienne d’une maniére absolue, sur tel point d’enseignement, 4 toute classe, ni 4 toute école. Les exercices ne seront pas tout 4 fait les mémes dans une école urbaine et dans une école rurale, dans une école populaire et dans une école bourgeoise. Il y a en chaque école et en chaque classe un temperament particulier que le bon maitre discerne d’instinct et qui lui sert de régulateur dans le choix des sujets.
Un instituteur intelligent et actif ne se résoudra jamais a se mettre 4 la remorque d’un livre d’exercices. Il en composera un lui-méme, au jour le jour, & son propre usage et 4 usage de sa famille scolaire, qui n’est pas la premiére famille venue; il s’aidera, cela va sans dire, de l’expérience de plus habiles que lui, c’est-d-dire des bons manuels, mais sans s’y asservir; le théme d’application naftra de la legon du jour elle-méme, s’allongeant ou s’abrégeant selon le besoin, appuyant sur tel point, glissant sur tel autre,
s’ajustant enfin comme un habit bien fait 4 la taille, et, sil y a lieu, aux difformités de cet étre collectif, mais vivant et original, qui est sa classe.
Il sauvera ainsi les éléves de l’ennui et de la stérilité d’un travail presque toujours machinal, ot ils copient sans y méme penser toute la partie du théme qui ne demande pas de correction ni d’invention, ot ils se bornent pour le reste 4 boucher le trou qu’on a laissé vide a leur intention en y appliquant la régle, la formule qu’on leur a enseignée.
Nous adopterions plutét le manuel comme un instrument commode de révision orale, de récapitulation, & laide duquel le maftre ferait appliquer rapidement et presque a la course les lecons qu’il juge 4 propos de remettre sous les yeux des éléves : dans ce cas, le livre a le double avantage d’offrir une grande variété d’exercices tout préparés et d’épargner le temps que réclamerait la copie des textes.
Pour conclure, une régle, une seule pourrait tenir lieu de toutes les autres: que Jes exercices oraux et écrits, quant au nombre, au choix du sujet, 4 l’étendue de la tache, 4 la forme, ne dépassent pas le vrai, la nature, c’esta-dire ce que les forces physiques ou morales de l'enfant, son état d’esprit, sa provision d’expérience lui permettent de faire avec quelque intérét, et que le maitre peut contréler efficacement.
Simplifions!
J’ai gardé la vive impression d’une page de M. H. de Tourville, que j’ai lue ces vacances, concernant l'éducation anglaise. La simplification de Véducation, dit-elle en résumé, c’est le grand secret de |’Angleterre pour étre « une école d’hommes ».
Oui, sans doute; mais ce que M. de Tourville oublie de dire, ce qu’omettent la plupart de ceux qui se sont occupés récemment de voir comment se forment nos voisins d’outre-Manche, c’est que ce « sauvage, cet homme tout neuf, capable de porter et de promouvoir toute civilisation, cet individu robuste et entreprenant, que l’école ne prétend pas pourvoir et armer de toutes piéces pour la vie », bref, ce Robinson Crusoé, il est enserré de toutes parts dans les mailles d’une puissante coutume : coutume domestique, nationale, sociale, politique, morale, religieuse, qui le tient, le discipline, l’humanise, lui tient lieu d’école sa vie durant. Pareille coutume nous manque. Chez les Anglais, la race, la religion, la famille, la politique, la tradition sous toutes ses formes, concourent ensemble 4 former des hommes forts, pleins d’initiative et persévérants, en méme temps que soumis a la loi, loi civile, lot des choses, loi du bon'sens et des faits.
ll] n’importe. Cette réserve faite, le mot de M. de Tourville n’en résonne pas moins 4 mon oreille, tant il répond aux observations que j’ai faites au cours .le mes visites scolaires