SIMPLIFIONS
« Simplifier ’éducation pour étre une école d’hommes », oui, sirement, il y a encore la pour nous quelque chose a faire. Quelque chose, quant au but a nous proposer, et aussi quant aux moyegs. Le but, que nous sommes tous, du haut eh bas de |’échelle, tentés d’oublier : former non pas de doctes écoliers, instruits par avance de tout ce que la vie se chargera d’enseigner, mais des «< hommes », capables de vouloir avec raison et réflexion, capables aussi de. continuer indéfiniment 4 prendre instruction de toutes parts, 4 mesure que l’Age et la nécessité les y pousseront.
Seulement je reviens 4 ce que je disais en commencant : la tache de l’école — je parle surtout de l’école primaire, laquelle s’adresse 4 la presque universalité des jeunes Frangais — est beaucoup plus considérable chez nous qu’en Angleterre, parce qu'elle doit, en trés grande partie, suppléer 4 la coutume générale, séculaire, maftresse tutélaire et incontestée. Elle doit au moins la compléter du mieux possible, et méme elle doit la créer presque en entier pour un trés grand nombre d’enfants, si elle ne veut les laisser poursuivre leur chemin mal pourvus et désarmés.
Il reste vrai — et personne assurément n’y contredira parmi nous, au moins en théorie — que nous devons nous attacher 4 étre une pépiniére d’hommes; et que le grand moyen, c’est de simplifier ’éducation et en particulier Venseignement & tous les degrés, 4 l’école normale et a V’école supérieure aussi bien qu’a l’école élémentaire et au cours complémentaire. Simplifier, cela ne veut pas dire supprimer. Quelle matiére oseriez-vous rayer sommairement du vaste tableau de nos programmes déployé en ce moment sous mes yeux, et qui, je l’avoue, ne laisse pas de causer 4 premiére vue un certain effroi? Quelle économie prendrions-nous sur nous de faire, si l’on nous laissait maitres de tout renouveler? la gymnastique? l’histoire de notre pays? la géographie? l’arithmétique? la géométrie et le dessin nécessaires pour la description et la mesure du travail a exécuter en chaque métier? les éléments des sciences naturelles, devenus aujourd’hui, de l’aveu una-
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nime, la condition de tous les progrés dans l’agriculture et lindustrie? des notions d’agriculture? Ou bien vous rabattriez-vous sur la grammaire, Ja lecture, la rédaction francaise sur des sujets familiers? Imposeriez-vous silence au chant choral, qui commence a peine d’entrer dans nos habitudes? Peut-étre la morale? Mais quelque jugement que portent les adversaires du régime établi sur la maniére dont elle s’enseigne, je suis sir que la proposition de la supprimer, dans les circonstances sociales que tout le monde sait, n’obtiendrait aucune faveur auprés des hommes sérieux.
Non, il n’y a aucune partie 4 retrancher; et cependant 11 faut & tout prix simplifier. Il le faut, pour donner de l’air a Vesprit de l’enfant et du jeune homme, pour donner lieu de naftre 4 la curiosité, 4 la jeune réflexion, au plaisir d’apprendre, de se souvenir, de se représenter par )’imagination les choses lues ou apprises; pour permettre a !’activité spontanée, seule féconde, de se déployer; bref pour laisser l’homme se former paisiblement dans l'enfant et dans l’adolescent par un travail intérieur et insensible, sous l’excitation discréte et le contréle du maftre. [I le faut pour qu’on ne voie plus les éléves et les maftres passer sans cesse et d’un effort haletant 4 travers les étapes successives du long chemin tracé par les programmes, avec la constante préoccupation de }’examen final, sans avoir le loisir de s’arréter, de revenir sur leurs pas, d’interroger et d’expliquer a l’aise, de s’exercer A penser et a parler avec justesse et clarté. I] le faut pour que la mémoire et J'intelligence ne s’encombrent pas de choses & comprendre et & retenir; que par suite le ressort mental ne vienne pas & se détendre sous la charge excessive, et l’esprit & perdre sa fraicheur; il le faut enfin pour que le mattre ait plaisir a enseigner et l’éléve plaisir 4 apprendre; sans quoi il est possible que nous formions des écoliers, faisant figure un jour d’examen; mais des hommes, point.
Oui, il faut simplifier, sans supprimer, en choisissant,
n élaguant, non pas sans doute aA Vaventure et selon le aprice de chacun, mais avec circonspection et avec pré-
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voyance, en consultant l’age, la portée d’esprit, la culture antérieure de la moyenne des éléves; en omettant délibérément, au fur et &4 mesure, dans tous les chapitres des divers programmes, tout ce qu’on n’a pas le loisir de voir d’assez prés et qui n’est pas indispensable pour éclairer la suite de l'étude; en portant l’effort sur ce que, aprés réflexion, on juge étre le principal; principal en soi ou bien par rapport aux besoins et & la moyenne d’esprit de la classe. Cela suppose, j’en conviens,:qu’on fait l"honneur aux maftres de leur laisser une certaine liberté de mouvements, et que leg maftres n’usent de cette liberté que d’accord avec leurs supérieurs hiérarchiques.
Simplifier, ai-je dit, en choisissant, et par conséquent en retranchant, sans supprimer aucune branche. Mais ce n'est pas tout : la simplification portera sur autre chose encore, 3'il est vrai que nous voulions étre « une école d’hommes ». Simplifier, c’est mettre de l’unité dans la complexité extréme des matiéres enseignées; c’est marquer une étude
principale, qui devienne le centre et le régulateur de tout
lenseignement; qui repose l’esprit de la dispersion incessante ot il risque de s’épuiser sans rien approfondir; c’est porter l’attention et l’effort sur une partie mise hors pair, qui figure chaque jour dans l’emploi du temps, et qui fasse éminemment office d’éducation, de formation de l’homme en sés diverses facultés, intelligence, imagination, sentiment, goat, conscience. ;
Et & quelle partie conférerait-on pareil privilége sinon A l’étude de la langue maternelle, et dans cette étude a la lecture de bonnes, belles, substantielles pages, expliquées et commentées quant au sens, 4 la grammaire, & histoire, a la morale; sans oublier — ce qu’on néglige, hélas! trop généralement dans nos écoles du Nord et du Midi, sans doute parce qu’aucun effort n’est plus pénible au maftre et a léléve — l’articulation distincte et intelligible, trait principal, semble-t-il, d’une vraie parole d’homme, d’homme intelligent et sociable.
C’est par ce genre de simplification, joint au précédent, cest en corrigeant ainsi l’inévitable mais dangereuse
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variété et diversité des enseignements par Ja prépondérance marquéc de l'un d’eux — tel autrefois, dans l'enseignement classique, était l’office du latin, — que j’essayerais de donner a |’éducation, soit élémentaire, soit supérieure, soit normale, un meilleur équilibre, une allure moins haletante et moins fatigante, et une vertu formatrice plus assurée. ;
Il m’arrive parfois de réver que je suis redevenu jeune d’une vingtaine d’années (Qui est innocent de semblables réves?) : je me vois, non pas inspecteur, mais simple instituteur primaire. J’ai 4 diriger une assez nombreuse école de village, ou le cours complémentaire d’un bourg. Mon inspecteur, dont j’aime a rechercher les conseils, veut bien me faire quelque crédit et me laisser pour un temps mattre de mes mouvements. Ce m’est un grand attrait que d’enseigner a des esprits frustes et neufs les éléments des connaissances nécessaires, et de faire servir toutes les legons & créer de saines et fortes habitudes d’esprit. I] ne m’échappe pas que j’ai affaire 4 de petits plébéiens; qu’ils déserteront l’école de trop bonne heure; que j’ai & les munir d'un minimum de savoir utile, sans qu’il me soit loisible de me trop complaire a la culture désintéressée. C’est pourquoi, daus une école de n’importe quel degré dont j’aurais la charge, je m’appliquerais invariablement & composer en chaque matiére un précis — j’allais dire un stock — de connaissances, faits, dates, lieux d’histoire et de géographie; régles de grammaire, d'orthographe, d’arithmétique; principes ou notions élémentaires de sciences appliquées, d’hygiéne, d’agriculture, etc ; et ce précis restreint, le plus nourri, le plus court, le plus simple que je saurais le faire, j’en ferais entrer, par un effort incessant, la substance et méme la lettre dans V’intelligence et dans la mémoire de mes éléves.
Ce minimum-la, bien serré, bien éclairci, bien su, je l’exigerais rigoureusement au jour le jour; et aucune année scolaire née S'achéverait sans qu'il fat définitivement aus et utilisable a loccasion. Des revisions périodiques me conneraient & cet égard pleine sécurité. Mais, cette