‹ L'Education Publique et La Vie NationaleChapitre 45 sur 62 · SIMPLIFIONS · texte numérisé non relu

SIMPLIFIONS

part une fois réservée au savoir de mémoire, trop négligé parmi nous, je rassemblerais tous mes efforts sur la lecture et la conversation. C’est 14 que je m’efforcerais d’exercer de toutes maniéres l’esprit des éléves, de l’assouplir, de le tremper, de l’aguerrir, expliquant et interrogeant, attendant les réponses, les rectifiant, les complétant, faisant a loisir parler, c’est-a-dire penser les jeunes intelligences, en les aidant 4 débrouiller leurs idées, 4 leur donner une figure nette et précise; mettant 4 profit les textes lus ou récités pour Jeur insinuer les idées morales, les préjugés salutaires et raisonnables dont l’expérience leur démontrera plus tard la vérité.

Oh! je devine bien ce que maints de nos plus estimables lecteurs penseront en lisant ces lignes. « Réve de pédagogue de cabinet, qui en prend 4 l’aise avec les programmes et les examens, tandis que nous avons, nous, 4 compter avec ces puissances-la, sous peine d’étre vaincus, cest-4-dire de voir nos éléves refusés. » Réve, en effet, 6 mes amis! Un réve, c’est-d-dire un idéal 4 se proposer, que sirement — je parle en toute sincérité — beaucoup d’entre vous, plus familiers avec le métier, mieux pourvus d’expérience, sauraient réaliser mieux que moi. Je leur demande seulement la permission de le mettre de nouveau sous leurs yeux, pour qu'il préside a leurs efforts comme il présiderait aux miens; résignés d’ailleurs, eux comme moi, a rester loin du modéle, par cela méme que c’est un réve, un idéal.

Aprés quoi je m’enhardis 4 leur dire que si j’avais Yhonneur de travailler 4 cette tache, qui est la leur, et dans cet esprit, qui est aussi le leur, je ne manquerais pas de soumettre 4 mes supérieurs, et aux spécialistes de la commission d’examen, ma maniére de conduire |]’éducation générale des aspirants et ma maniére d’interpréter les programmes. Je les consulterais sur les diverses branches pour déterminer ce qui est le principal & connaftre eu égard 4 Ja situation particuliére de mes jeunes gens, et ce qui est secondaire. Et je m’assure — est-ce une illusion? — que des éléves primaires ainsi munis ou méme des

éléves d’école normale pourraient bien rester bouche close devant mainte question qu’ils n’auraient pas étudiée, mais qu’on s’apercevrait, en les observant de plus prés, qu’ils ont un savoir suffisant, quant 4 l’essentiel, ef, qu’en outro, ils ont l’esprit aussi cultivé, aussi muni d’habitudes de raison, de jugement, de goat, que le comporte leur dge.

... Encore une fois, c’est un idéal, et j’aurais souvent a en rabattre dans la pratique? A qui, & quoi s’en prendre? A lidéal tracé?non; mais & moi d’abord, qui serais malhabile A ’appliquer; puis, 8i vous le voulez, un peu aux commissions d’examen; et, enfin, donnons-nous la satisfaction de le dire, un peu aux programmes mémes, qui tout bons qu’ils sont et dignes de ménagements, n’ont jamais prétendu ala perfection ni & l’immutabilité. Mais en attendant que tout soit réformé, programmes, examens, examinateurs et maftres, ne différons pas de rendre notre enseignement plus simple et plus un, pour le rendre plus pénétrant, et pour contribuer 4 en faire < une école d’hommes>». Je dis : pour contribuer; car ce serait une facheuse illusion, une superstition d’un nouveau genre, de croire qu'il suffise de programmes allégés, simplifiés, concentrés, méme avec des maftres habiles, pour « former des hommes >. Un homme, c’est & la fois une intelligence et un caractére. C’est pourquoi il y faut des impulsions autrement fortes, qui atteignent aux sources de la vie spirituelle; il y faut, pour le grand nombre, des influences générales, multiples, prolongées, s’exergant dans le méme sens; un milieu favorable; une sorte de moule social ow les jeunes gens, presque & leur insu, et d’abord les instituteurs eux-mémes, soient fagonnés au rude métier d’hommes. Et c’est pourquoi aussi, ajoutons-le, il serait souverainement injuste de rendre l’école seule responsable de l'éducation de la jeunesse et de l'avenir moral du pays.

Les bonnes habitudés : un cété de I’éducation morale !.

Voici de bien intéressantes notes concernant les instituteurs de Saint-Amand, recueillies par leur inspecteur. On ne peut se défendre.en les lisant d’une sympathje mélée de respect pour ces obscurs serviteurs de Etat qui travaillent avec tant de bon vouloir, de confiance, de docilité a la grande couvre spirttuelle, ok nous comme eux ne sommes que des apprentis. Lisez les derniéres lignes de Yinspecteur, M. Thuillier; elles sont éloquentes dans leur simplicité. I] n’y a en effet que cela a dire: « Oh! les braves gens! >

Et certes, ce n’est pas un petit mérite que de plier ces rustiques enfants du peuple a l’ordre, a la propreté, a la politesse, au langage décent, 4 |’échange de bons offices, 4 tout ce qui rend la société plus habitable, bref a la civilisation. Oh! je conviens que ce n’est pas tout, ni méme le principal dela morale. Ce n’est pas assez pour refouler les grands courants, les torrents de l’immoralité publique et privée, la prostitution, l’alcoolisme, la convoitise violente du bien-étre, pas plus que les sophismes du millenium socialiste. Et il n’y a pas 14 non plus de quoi remplir le vide de ame humaine, ni de quoi triompher des grandes douleurs inséparables.de la destinée. Non, c’est une morale sociale, pratique, saine et utile, qui ne va ni trés profond ni trés haut : 1a-dessus il ne faut pas nous abuser.

{. Extrait de la Correspondance générale.

Mais — outre que ce peu, s'il se propage, a déja du prix, beaucoup de prix 4 mes yeux; qu’il a en particulier le mérite de n’étre pas purement idéal, autant dire chimérique, de ne pas viser & faire l’ange, et néanmoins d’entreprendre sur les meurs réelles, populaires, ordinatres; que ce mouvement ne fait que de naftre, et que les signes encourageants du méme genre se remarquent partout — je me plais & considérer qu’au fond Jes plus humbles parties de la morale sont solidaires des plus sublimes, que l’on ne peut pas toucher aux unes (pourvu qu’on les rattache @ un principe supérieur et intérieur, tel que le respect de soi ou de la dignité humaine en soi) sans s’acheminer vers les autres. Il n’y a que la raison, la vérité qui nous lie, nous oblige, nous trempe pour le bon combat: les bonnes habitudes que préchent nos philosophes éducateurs et, & leur suite, nos programmes, ne valent que parce qu’elles sont fondées sur la raison, qu’elles supposent des principes bien chevillés dans les jeunes esprits. Telle est, par exemple, l’idée de la personne humaine & respecter, ou plutét a fagonner en soi; l’idée d’une Ame libre, obligée au bien, et capable du bien. Oh! si lon pouvait inculquer profondément ce seul principe moteur aux enfants de nos écoles, comme je serais plus tranquille sur le reste! Les libertés publiques, comme la moralité publique, ne seraient plus en sigrand péril. Or ce principe-la, il s’enseigne partout chez nous; sans assez de chaleur, il est vrai; sans une conviction assez fervente, comme une vérité apercue d’hier seulement, mal explorée, mal approfondie; mais enfin il s’enseigne sans hypocrisie. Je veux espérer en sa vertu,... si les politiques lui ménagent le temps d’agir.

Voila ce que je me disais en entendant les humbles lecons de morale de nos maitres.... Mais je dois me défendre d’un optimisme que trop de faits viendraient démentir. Quand je songe a ce que la vie contemporaine réserve de tentations 4 nos enfants, ajoutées aux passions naturelles 4e la jeunesse; quand je passe en revue les lecons que leur

‘rira l’apprentissage 4 l’atelier, celles que leur donneront

livres, les journaux, les spectacles, et puis toutes les

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incitations et les occasions corruptrices qui les assiégeront dans les villes et qui refluent maintenant jusque dans les bourgs; quand je considére les exemples déplorables que leur donne la jeunesse bourgeoise; alors je mesure tout ce que doit encore acquérir notre enseignement laique pour suffire aux pressantes, aux vitales nécessités sociales. D’ot partira, je le demande, le signal d’une grande campagne d’agitalion morale: laique — analogue aux mémorables mouvements d’agitation politique, — qui remue jusqu’au fond l’Ame de la France, qui la révéle a clle-méme et lui ouvre des sources de renouvellement intérieur? |

.. Mais écoutons les rapports de nos braves instituteurs et de leur inspecteur primaire.

Monsieur l’inspecteur d’académie,

.. J’ai voulu, ainsi que je vous en ai informé au commencement de l’année scolaire, amener les instituteurs et les institutrices 4 faire contracter chaque mois une bonne habitude aux enfants qui leur sont confiés.

J’ai adressé successivement des circulaires au personnel de ma circonscription pour lui indiquer les moyens qui me paraissaient propres a habituer leurs éléves a étre ordonnés — propres — exacts — polis — attentifs — laborieux, faisant d’ailleurs appel 4 Vinitiative des maftres et les priant de m’indiquer, dans un court rapport, aprés un mois d’efforts persévérants, les résultats SEY seraient obtenus.

J’ai constaté, au cours de mes inspections, que j’avais été compris et secondé par un grand nombre d instituteurs; et peut-étre lirez-vous avec intérét quelques passages que Jextrais, un peu au hasard, des mémoires qui m’ont été adressés !.

4, Yai réuni ces mémoires en volumes brochés; ils sont conservés au musée pédagogique de Saint-Amand

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