Publié dans l’Annuaire de l’Enseignement primaire
la directrice, ne saurait résider dans l’excellence du savoir spécial ou du talent : a cet égard, il peut se rencontrer, i! se rencontrera chaque jour des maftresses qui auront incontestablement l’avantage. Mais la supériorité véritable, celle qui 4 la longue fait courber tous les fronts, est une supériorité de raison, de caractére et de coeur. C’est beaucoup exiger, dira-t-on. J’en conviens; mais ce n’est pas trop pour suffire aux besoins d’une situation pleine d’embarras et de responsabilités; et s’il est vrai que les dons naturels, en particulier un certain don inné du commandement, comptent pour quelque chose, les qualités qui se peuvent acquérir a force d’ouverture d’esprit, de modestie et d’application ont un bien autre prix : méme il arrive souvent que les premiéres dégénérent assez tot et rendent un médiocre service, lorsqu’elles ne sont pas l’objet d’une culture morale attentive et assidue.
J’entends par supériorité de raison le net discernement des choses, des personnes, des caractéres, de la situation générale et des cas particuliers, des intéréts divers; en tout, études, discipline, gouvernement intérieur, la vue claire et toujours présente du dessein général a réaliser, du principe supérieur 4 faire prévaloir; la vue de I’ensemble, et, dans l’ensemble, de ce qui est le point principal, et du rapport de toutes les parties de l’instruction et de l'éducation avec lunité essentielle. Quand cette supériorité de raison est associée & une volonté ferme et sans raideur, on s’incline aisément devant elle : car elle est la meilleure, la seule garantie de la justice; et dans une petite société close, comme dans un Etat, c’est avant tout ‘de justice qu’on a besoin; d’autant plus besoin que des jeunes femmes bien nées sont disposées & supporter long temps sans se:plaindre les maux, les abus de pouvoir, les mesures arbitraires, les manques d’égards. Une directrice chez qui l’on est assuré de ne trouver ni préventions, ni caprice, ni mobilité d’humeur, ni jugements précipités: qui n’obéit pas 4 l'impression du moment, qui ne se noie pas dans les petites choses, qui tient haut son esprit avdessus des tracasseries ou des froissements inévitables de
LA DIRECTRICE D’ECOLE NORMALE. 165 la vie commune, qui juge de chacun par sa conduite générale et non par un trait accidéntel, qui d’ailleurs se montre capable de régler avec sagesse la marche des études, une telle directrice, on peut en étre certain, ne manquera pas d’autorité.
Peut-étre serrerons-nous de plus prés encore le noeud en insistant sur ce dessein général, sur ce principe supérieur dont nous signalions plus haut la nécessité. On ne saurait trop le dire : il n’y a point d’instruction ni d’éducation véritables la ot il n’y a point un esprit d’éducation, cest-a-dire une fin principale qui préside a tout. Cette fin, dans quelques maisons, c’est le succés aux examens, c'est l’admission dans les hautes écoles ou dans les administrations; et pour cela, il faut sans doute de l’ordre, de la police, une discipline sévére, du travail soumis a un contréle exact et régulier, avec de bonnes legons appropriées au but que |]’on poursuit. Toutes ces choses servent et ont du prix; mais ce n’est pas 1a de |’éducation : cest de l'industrie, une industrie utile et bien combinée, une mécanique intellectuelle bien montée. Ailleurs, on se propose d’orner les esprits, de munir les jeunes gens de bonnes habitudes et de bonnes doctrines, d’en faire des hommes ou des femmes « comme il faut », bien pliés a la bonne coutume et aux convenances sociales. Telle fin, tels moyens. A défaut d’une fin élevée, c’est une fin vulgaire qui va tout régler; ou plutét c’est le mécanisme, raffiné ou grossier, savant ou rudimentaire, qui va se substituer a lesprit; & esprit, c’est-a-dire & la vie méme, & l’activité libre de Vintelligence, 4 l’évocation des forces vives de lame, et,’ entre toutes, de la conscience morale, sans laquelle la personnalité reste dispersée et flottante.
Liesprit d’éducation, entendu au sens de nos écoles normales, se propose, en outre de la fin visible et utile, du savoir pratique, une fin invisible au regard du vulgaire et en apparence inutile. I] veut former des esprits droits et des caractéres fermes ; des hommes ou des femmes capables de se conduire selon la raison et la justice; des Ames saines et libres, propres 4 prendre place dans une société démocra-
tique et libérale. C’est 4 cet esprit que doit obéir le mécanisme des doctrines et des formules, des procdédés, des régles, des préceptes, des habitudes de tout genre, soit pédagogiques ou scientifiques, soit morales. Enfin c'est esprit qui, présidant 4 toute l’organisation des moyens scolaires, sans lesquels il n’aurait aucun effet ni presque de l’existence, c’est esprit qui la crée et la renouvelle & son image, ia modifie, la rectifie, selon les. besoins. .Nous avons en France Ja superstition de I’ « organisetion », des décrets, des programmes, des réglements; nous l’avons en matiére d’enseignement comme dans l’ordre des réformes politiques, sociales, pénitentiaires ; ce serait assez d’avoir l’estime de cette organisation, de la tenir pour nécessaire, au commencement, au milieu, et a la fin de toute action, et d’y donner tous nos soins, mais sans jamais oublier que l’Ame est le principal, et que c’est d’ellé que vient la vie. :
Si tout cela est vrai, il apparait clairement que la diregtrice d’une école normale, c’est-a-dire d’une école régula trice de toutes les écoles primaires, n'aura d’autorité, une autorité & l’épreuve des accidents inévitables comme aussi de ses propres défaillances, qu’autant que l’on verra se réaliser et en quelque sorte se personnifier en elle l’esprit d’éducation. A travers toutes les difficultés de la vie commune elle n’est et ne reste, aux yeux des professeurs comme a ceux des éléves, la maftresse respectée, qu’autant qu’elle se montre la servante docile de cet esprit. La doit étre sa véritable, son intime supériorité, qui seule lui confére le droit de donner le ton a tout le monde autour d’elle. On se soumet sans murmure, on finit méme par se préter de bon coeur a une direction qui non seulement est raigonnable, au sens ordinaire, mais qui exprime une raison plus haute et plus générale que les utilités prochaines et tangibles, telles que par exemple le succés aux examens. Une telle raison, un dessein d’éducation qui, d’un cété, atteint aux sources de la vie morale, qui de l’autre vise les besoins présents ou permanents du peuple ou de Ia patrie, devient le vrai Supérieur de la maison; il rend & chacun la tache
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facile; il adoucit le commerce quotidien; il tempére la monotonie des occupations; il ranime les courages, entretient la jeunesse : quoi d’étonnant, puisqu’il préte une Ame a la communauté! Mais ot apprendre un tel dessein, of se découvrira-t-il @ tous les yeux, si on ne le lit en caractéres vivants dans toute la personne et la conduite de la directrice? .
Dans toute ga personne, dis-je, et non pas seulement dans sa parole, réside la dignité morale, hors de laquelle Vautorité s’évanouit: Eire au fond de soi-méme et dans la tenue habituelle de l’4me ce que l’on s’applique a parattre, ce que 1’on professe, ce qu’affiche la fonction, ne cherchons pas ailleurs le secret intime de l’ascendant moral. Les directrices, qu’elles ne l’oublient pas, sont l'objet d’une enquéte perpétuelle; de tous cétés on les observe, on les mesure, on les pénétre, on écarte tous les prestiges, on les réduit & leur juste valeur; et si on les excuse de n’étre ni savantes, ni bien disantes, ni habiles administrateurs, on ne leur pardonne pas de démentir a l’intérieur, dans leur caractére, leur humeur, la réputation qu’elles ont su usur- | per au dehors. Leurs juges infaillibles ne sont ni les inspecteurs ni les recteurs; ce sont les maftresses et les éléves; elles peuvent surprendre la religion des premiers, elles ne trompent pas les autres. Et comme la prudence ferme parfois la bouche 4 des témoins intimes, quand elle ne leur dicte pas de flatteries, il arrive que la directrice, en abusant ses supérieurs, s’abuse elle-méme; elle ne s’apergoit pas que toute son autorité lui vient du dehors et qu'elle n’est aux yeux de ses subordonnés que l’administrateur d’un établissement de I’Etat. La sincérité, dans la profonde acception du mot, c’est la vertu cardinale chez quiconque se méle d’élever les jeunes gens.
Allons plus avant encore. Cette sincérité, condition essentielle de l’autorité, cet accord entre l’étre et le paraitre, a quoi se réduit-elle si l’étre lui-méme est inerte, sans force et sans chaleur; en d’autres termes si, la vie extérieure étant d’ailleurs active et correcte, ]’existence intérieure, la véritable vie personnelle est vide de pensées et de senti-
ments, si l’esprit et l’Ame sont destitués d’activité propre? Que reste-t-il alors, sinon le personnage, le rdle & jouer, réle honnéte sans doute, mais sans vertu communicative, parce qu'il est sans vérité? Je ne dirai rien de nouveau en rappelant que le langage, le geste, la physionomie, tous les moyens d’expression en général, n’ont pas de signification fixe; le moindre mot, bl4me, éloge, encouragement, commandement ou défense, varie de poids selon ce que Yon y enferme d’expérience de la vie, de réflexions, de force morale, de sympathie, de pitié, bref d’humanité. Une vie intérieure exténuée, qui se réduit 4 des notions, a d’anciens souvenirs, 4 de vagues impressions, qui ne se renouvelle pas chaque jour dans la méditation recueillie, qui s'isole de la société présent~, du pays, du peuple, trahit bientdt sa stérilité.
Diriger, c’est sans doute régler, c’est-a-dire mettre chaque chose en sa place et tenir chacun en son devoir; mais c’est avant tout inspirer, communiquer & tous l’esprit commun. Ou il n’y a point d’inspiration, il n’y a point d’éducation; il n’y a pas méme de féconde activité intellectuelle : il ne reste qu’un atelier scolaire, ot l’on perfectionne des. outils humains en vue de la plus utile production possible. Dans un atelier de cette sorte le directeur ou la directrice n’est que le principal mécanicien; ou, si l’on préfére une dési- . gnation plus flatteuse, l’ingénieur plus ou moins habile. Une maison d’éducation doit étre un organisme vivant, qui porte en lui-méme son principe moteur, son 4me propre. Dégager cette 4me en pleine lumiére, c’est l’office de la directrice. ;
Inspirer, est-il besoin de le dire, ce n’est pas dominer sur les esprits et sur les consciences, ni demander aux autres le sacrifice de leur jugement et de leur volonté; c’est la le triomphe du mécanisme spirituel, c’est l’immoralité et Vimpiété pédagogiques. Inspirer, c’est au contraire affranchir, c’est susciter chez autrui la pensée, le sentiment,
énergie personnelle; c’est réveiller les forces endormies, en proposant un haut dessein a réaliser. Une directrice qui veut étre tout dans sa maison, qui prétend faire prévaloir ses vues sans discussion et sans réserve, ne fait qu’exercer une pression d’autant plus étouffante qu'elle pése sur les esprits et non pas seulement sur les actes extérieurs. Inspirer, ce n’est pas davantage envelopper d’une tendresse insinuante les jeunes 4mes, les détremper, et, par une sorte de suggestion spirituelle continue, les réduire 4 un abandon d’elles-mémes d@’autant plus dangereux qu'il a les apparences de la liberté. Le mot de Vauvenargues, « la servitude abaisse les hommes jusqu’a s’en faire aimer », 81 vrai en politique et en religion, ne l’est pas moins en éducation; et, s’il trouve son application dans les maisons ecclésiastiques des deux sexes, il mérite également d’étre médité dans les maisons lalques de jeunes filles, ot les maitresses veulent étre aimées au lieu d’étre seulement respectées, o. les éléves répondent volontiers a ce voeu, et ou la tentation peut venir 4 la directrice de prendre ombrage de l’affection. que l’on porte 4 ses collégues et de prétendre pour elle-méme a une affection privilégiée. C’est de force que nos jeunes institutrices ont avant tout besoin d’étre munies, en vue des difficultés et quelquefois des périls de leur vie 4 demi publique et des peines inhérentes 4 leur profession. II ne faut pas qu’elles respirent A l’école normale un air de langueur et de mollesse sentimentale. Sans doute, la directrice qui ne saurait que commander et enseigner sans savoir aimer et se faire aimer, serait inapte 4 sa fonction : s'il est vrai, comme l’a dit Platon, que « savoir les choses de l’amour » soit le principal de la sagesse, combien cela est plus vrai encore de |’éducation, de l’enseignement méme, et surtout de l’éducation des jeunes filles! Il est permis de penser qu’en tout grand éducateur, si lon savait déméler son secret, ou s'il savait le déméler lui-méme, on trouverait comme dernier fond une grande capacité d’aimer. Mais c’est d’un amour véritable, Cest-a-dire mélé de respect et de raison, que je parle, et non d’une affection langoureuse et amollissante, et com-
470 L'EDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. bien moins d’une affection égolste et capricieuse, quis'égare sur des favorites; maftresses ou éléves, au lieu de se répandre sur toute I’école et de communiquer & fous, avec la sécurité et la joyeuse confiance, le respect mutuel et le courage & la peine.
Inspirer ce n’est pas davantage précher. La parole est sans doute le grand instrument de persuasion et de raison; mais outre qu’elle n’est pas le seul, et que la physionomie, la tenue, le silence méme ont aussi leur éloquence, elle a d’autant plus d’efficacité qu’elle se confond avec la personne, au lieu d’exprimer un personnage, professeur ou directrice. Telle oxcelle & bien dire, qui n’a aucune action sérieuse; les jeunes filles s’apercoivent vite qu’elle se plait dans son discours, qu’elle y met son intelligence et son sens littéraire, mais non son Ame, qu’elie donne toat au plus ses idées, mais qu’elle ne se donne pas elle-méme, ne s’étant pas au préalable donnée tout entiére a la vérité et au devoir. La simplicité, c’est-a-dire la parfaite vérité du coeur, de l’esprit, du langage, sera toujours la vertu par excellence de l’institutrice, mére de famille ou maftresse : qu’est-ce en effet qu’étre simple, sinon se communiquer tout soi-méme tel que l’on est, au lieu d’étre une personne double, faire don de soi et non pas seulement de son savoir ou de son talent, et, selon la magnifique expression de Marc-Auréle, « pénétrer dans l’Ame d’autrui et laisser les autres pénétrer dans notre 4me >? Qui ne céderait a !a longue & une autorité de cette sorte? On résiste 4 qui préche; on se livre & qui se livre. Mais pour se livrer il faut se posséder et ne plus,s’aliéner de soi, sous peine de ne donner aux autres qu’une ombre de sa personne, un fantéme incohérent : et nous revenons par ce détour a la supréme nécessité, celle d’une vie intérieure animée, continue, ot la personne se ressaisit et ne se perd pas de vue, ou elle se discipline et scelle toute son existence en une forte unité de raison, de volonté, de sentiment.
I] ne faut pas se lasser d’insister: car tout est la. Une directrice qui pratique cette vie d’intérieur sera promptement avertie de ses fautes et de ses travers; elle ne se lais-
sera pas abuser par la déférence, Ja flatterie, ou le silence de ses mattresses; elle verra plus clair que personne en elle-méme et dans sa conduite. Elle ne permettra pas qu’il se forme une cour autour d’elle. Toute disposée qu’elle soit 4 « pénétrer les autres et a se laisser pénétrer », elle n’oubliera pas la réserve dont la femme doit sans cesse s’envelopper comme d’un voile, protection nécessaire 4 la fois contre elle-méme et contre les autres; elle s’appliquera d’'autant plus & s’appartenir qu'elle doit se communiquer plus ibéralement. Elle n’aura garde non plus d’affecter les airs d’une souveraine ou d’un administrateur de haut rang, qui 8 son cabinet, qui donne des audiences, devant qui toute Pécole se léve autant de fois qu’elle daigne paraitre; mais elle ne se fera pas non plus la camarade de ses éléves ni la confidente de ses maitresses, il lui suffira d’détre leur amie; elle saura observer dans toute sa maniére d’étre, dans sa tenue et jusque dans le détail de sa toilette d’intérieur la dignité qui avertit chacun de rester & sa place et empéche que la familiarité de la vie en commun ne dégénére en un grossier péle-méle.
Elle ne donnera jamais dans le travers qui préte a rire chez plus d’une maitresse, celui de se croire d’une condition supérieure & celle des éléves, comme si tous les professeurs des deux sexes, dans les écoles normales et dans les colléges, n’étaient pas tous de souche plébéienne; mais elle ne négligera pas une partie importante de sa tache d'institutrice, qui est de former ses éléves & la civilité, au non goft, 4 la délicatesse des maniéres et du langage, a tout ce qui distingue extérieurement une femme bien élevée. Elle donnera l’exemple aux maftresses de s’acquitter sans morgue ni affectation du premier des soins d’une sceur ainée ou d’une mére de famille, en descendant avec simplicité a tows les détails de la toilette, du réfectoire, du dortoir. Elle ne se donnera pas davantage, aux yeux des personnes de bon sens, le ridicule de ne pas accompagner les éléves 4 la promenade, comme si cette marque d’amitié maternelle envers celles qu’elle appelle « ses filles » la faisait déchoir de son haut rang : de tous les pernicieux
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exemples qu’elle peut offrir 4 ses maftresses, aucun n’égale celui-la; aucun ne la perdrait plus sdrement, et plus justement, dans l’estime des éléves; car elle aurait ainsi donné Ja mesure de son petit esprit et de son dme plus petite encore.